L’erreur de Matthieu Ricard

L’erreur de Matthieu Ricard

par Serge Tisseron

Huffigton Post

Espérons qu’un grand nombre de téléspectateurs auront regardé, vendredi 26 février, le documentaire de Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade intitulé « Vers un monde altruiste? » Cette synthèse appuyée sur de récentes découvertes en neurosciences montre que nous ne sommes pas seulement motivés par le désir de conquête et d’affirmation de soi, mais aussi par celui d’entraide et de solidarité. Mais il ne cache pas non plus que le ver est dans le fruit, puisque les bébés âgés d’à peine six mois témoignent déjà d’une préférence marquée pour ceux qui leur ressemblent, que ce soit par le choix d’une friandise ou la couleur de leurs vêtements. La « bonté innée » de l’être humain serait donc très vite contrariée par la tentation tout aussi innée de privilégier des liens et des préférences avec ceux qui nous paraissent semblables à nous. Un choix évidemment excluant pour ceux qui sont « les autres ». Au point même d’inverser complètement notre attitude mentale par rapport à ceux que nous voyons souffrir. Le supporter d’un club de rugby qui voit un collègue recevoir une décharge électrique présente une activation de la même zone cérébrale dédiée à la douleur que la victime; mais s’il voit souffrir pareillement un supporter de l’équipe adverse, c’est la zone cérébrale dédiée au plaisir qui s’active chez lui !

De l’empathie à l’altruisme

Mais l’intérêt de ce film n’est pas de faire un état des lieux. Il est de montrer que développer l’altruisme est possible à tout âge et que nous devrions tous nous y employer. Or l’altruisme a un précurseur indispensable, c’est l’empathie. Et c’est là que, dans la démonstration de Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade, tout se brouille et s’embrouille.

Il est en effet admis par la grande majorité des chercheurs que l’empathie a deux composantes, la première affective, qui apparaît vers l’âge de un an, et l’autre cognitive, qui apparaît vers quatre ans et demi. L’empathie affective est un système intuitif au fonctionnement rapide et automatique qui apparaît dès la première année de la vie et qui permet de se concentrer sur l’émotion d’autrui au point de l’éprouver soi-même sans se confondre avec lui. Il s’agit donc d’une forme de résonance émotionnelle. Au contraire, l’empathie cognitive est un système lent, délibératif et conscient dans lequel il ne s’agit plus de ressentir les émotions d’autrui, comme dans le stade précédent, mais de comprendre son point de vue en prenant en compte ses différences. Cette posture nécessite d’intégrer un grand nombre d’informations, comme le caractère de l’autre, ses conditions de vie, ses particularités culturelles, etc. Cette prise de perspective cognitive est parfois nommée « compréhension empathique« . Mais ces deux composantes ne suffisent pas à créer l’empathie complète. Comme l’a bien montré Martin Hoffman (2008), l’empathie affective risque toujours de faire éprouver les douleurs d’autrui comme si c’était les siennes propres, au point de rendre incapable de lui porter secours. Et inversement, l’empathie cognitive risque toujours d’être utilisée pour manipuler notre interlocuteur grâce à la compréhension que nous en avons. Ce qui est essentiel, c’est la capacité de les articuler l’une à l’autre, de passer sans cesse de l’une à l’autre et de tempérer les dangers de l’une par les vertus de l’autre. Cette « empathie mature« , comme l’appelle Martin Hoffman, rend possible le fait de se mettre émotionnellement à la place de l’autre, préfigurant la capacité altruiste. C’est aussi ce que montrent les travaux de Jean Decety, neuroscientifique spécialisé dans la compréhension des bases cérébrales de l’empathie.

Le choix bouddhiste

Mais dans le film de Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade, aucune place n’est faite à cette empathie cognitive. Et pour cause. Les auteurs ont décidé de s’en tenir à l’école de pensée incarnée par Matthieu Ricard et Tania Singer, qui exerce à l’institut Max Planck de Leipzig. Pour cette autre spécialiste des neurosciences, utiliser le mot d’empathie pour désigner à la fois l’empathie affective et l’empathie cognitive serait une hérésie scientifique dans la mesure où ces deux capacités correspondent à des zones cérébrales différentes, et qu’il serait donc impossible de désigner les fonctions mentales qui s’y déroulent par le même mot. Pourtant, il n’est pas rare que des fonctions mentales relevant de zones cérébrales différentes portent le même nom, évidemment assorti d’adjectifs différents : pour s’en tenir à un seul exemple, il est courant aujourd’hui de parler d’intelligence musicale, d’intelligence visuo spatiale, d’intelligence mathématiques, etc. sans qu’aucun scientifique ne soit choqué. C’est donc qu’il faut chercher ailleurs l’origine du choix de Tania Singer.

compassion à la tibétaine
C’est du côté du bouddhisme que nous en trouvons la raison. Dans la représentation du monde développée par celui-ci, « l’empathie » s’oppose à la « compassion ». Mais ces deux mots ont une définition bien particulière. La compassion bouddhiste n’a en effet rien à voir avec ce que nous désignons sous le même mot dans la tradition latine et anglo-saxonne. Prenons le dictionnaire Petit Robert. Il définit la compassion comme un « sentiment qui porte à plaindre et partager les maux d’autrui », ce qui signifie qu’elle appartient totalement à la dimension affective du sens de l’autre, avec le risque de détresse émotionnelle qui s’attache à celle-ci. Mais pour les bouddhistes tibétains, le mot a un sens différent. Il s’agit de la faculté mentale qui permettrait d’entourer la représentation que l’on se fait de la victime d’une sorte de halo altruiste facilitant la relation d’aide sans courir le risque de la contagion émotionnelle. Quant à l’empathie, elle est réduite par les bouddhistes à sa seule dimension affective, avec le risque de confusion et d’épuisement émotionnel qui s’ensuit.

Compassion contre empathie

Du coup, pour Matthieu Ricard et Tania Singer, le modèle ternaire habituel, avec ses trois niveaux d’empathie affective, d’empathie cognitive et d’empathie mature, est remplacé par un autre modèle à deux dimensions seulement. Dans ce modèle, l’empathie est réduite à sa composante affective, avec la menace de basculer dans la contagion émotionnelle paralysante et déstructurante. Tandis que la compassion associe la conscience de la souffrance de l’autre avec le désir de faire quelque chose pour son bien, mais sans pour autant forcément ressentir la souffrance de l’autre comme c’est le cas dans l’empathie. Et les auteurs concluent en opposant la « mauvaise empathie » qui conduit au Burn out émotionnel, à la « bonne compassion » qui associe prise de distance et désir de venir en aide.

bouleversement sémantique

Ce bouleversement sémantique est bien illustré par la façon dont Matthieu Ricard a repris dans ses publications récentes les travaux de Charles R. Figley (2002) sur le Burn out des soignants en inversant exactement les termes dans lesquels celui-ci en parle. Pour Figley, il existe une « fatigue de compassion » (Compassion Fatigue) dont il propose de sortir en développant la capacité d’empathie, dans la mesure où celle-ci associe à la composante émotionnelle une composante cognitive qui permet de prendre du recul par rapport à la situation. A l’inverse, pour Matthieu Ricard, le Burn out des soignants est attribué à l’empathie elle-même, et il propose comme remède la « compassion ». Chacun utilise les mots comme il l’entend, mais c’est faire bien peu de cas de la capacité de compréhension de ceux qui s’intéressent à l’empathie que de ne s’être jamais soucié de leur expliquer cette inversion sémantique incroyable !

De la compréhension de l’autre

La conséquence en est que le film de Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade ne nous montre rien sur la manière dont l’empathie cognitive pourrait être utilisée pour développer le sens de l’autre et l’altruisme. À aucun moment, il n’est question d’encourager la compréhension du fait que l’autre a des façons de penser, de ressentir et de vivre différentes des miennes, et qu’il peut non seulement éprouver d’autres émotions que moi dans les mêmes situations, mais aussi les mêmes que moi en relation avec d’autres états mentaux. L’essentiel est d’encourager dès l’enfance des formes de visualisation océanique dans lesquelles chacun est invité à se laisser pénétrer par les énergies positives avec leurs pouvoirs et leur sagesse. Finalement un peu comme le nouveau-né baigne dans la bienveillance maternelle… Il est certain que ces méthodes de relaxation et/ou de méditation de pleine conscience ont des effets positifs sur la régulation des émotions, et donc sur la capacité de mieux vivre ensemble avec ceux qui nous sont proches. Mais ont-elles des effets positifs plus importants que d’autres méthodes qui encouragent le croisement et l’interpénétration de l’empathie affective et de l’empathie cognitive ? Et ont-elles des effets sur la curiosité vis-à-vis de l’autre ? Ce serait une grave erreur de ne pas poser cette question, car il en va du choix des programmes grâce auxquels on peut espérer, dans les années qui viennent, développer l’empathie et l’altruisme chez tous les enfants, exactement au même titre que l’aptitude à la lecture et au calcul. Et il serait dangereux de ne pas se préoccuper de la place que peut y prendre la compréhension de l’autre.

théofascisme

FASCISME

par Roland Gori

Viva la muerte !

Pour moi, il est très clair qu’il s’agit de mouvements fascistes. Souvenons-nous que les fascistes espagnols criaient : Viva la muerte. L’essence du gouvernement fasciste, c’est la terreur. Je parle de fascisme parce qu’un des opérateurs par lesquels se fabrique l’homme fasciste, c’est l’effacement de la pitié et l’éloge de la cruauté. La mise en spectacle des assassinats par l’organisation État islamique (EI) est une propagande par la cruauté pour effacer ce qui constitue le socle de l’identification à l’humanité, à savoir la compassion. Ils substituent à une humanité fondée sur le partage du vulnérable (Pic de La Mirandole disait que la dignité de l’homme, c’était cette vulnérabilité extrême) une fraternité fondée sur le meurtre et le sang.

maffia + Hollywood

Ces mouvements fonctionnent avec les mêmes ressorts profonds et les mêmes opérateurs d’embrigadement que les fascistes. Hannah Arendt a montré que les nazis et les fascistes avaient emprunté aux mafias américaines leurs méthodes d’intimidation, et à la publicité hollywoodienne son dispositif de propagande. C’est la même chose avec Daech – acronyme arabe de l’EI -.

rien ne vaut une bonne définition

par Philippe Grauer

théofascismes

Cette élégante et synthétique définition qui conduit Roland Gori à parler de théofascismes est parfaite. Pourquoi redire avec d’autres mots ce qui est ici ciselé avec la précision d’un poème philosophique ? Nous avons ici à plusieurs reprises utilisé des termes semblables pour parler d’islamo fascisme. Quelqu’un m’avait fait remarquer que le fascisme ça datait un peu. Malheureusement plus maintenant. Il reste à appeler la Bête par son nom pour que ça réveille.

la Bête déguisée

À parler de fondamentalisme d’intégrisme et d’autres isthmes qui conduisent Dieu sait où nulle part clairement assignable, on la déguise la Bête, qu’il convient de démasquer. C’est comme quand on donne aux FN le coup de main de les déclarer seulement d’extrême droite. Ça fait quand même un peu moins peur. Ça démobilise. Or c’est masqués seulement qu’ils peuvent avancer. Nous sommes en guerre idéologique.

Ni la psychothérapie relationnelle ni la psychanalyse n’ont intérêt à manquer là dessus de vigilance. Ces choses là pour l’emporter n’ont besoin que de notre négligence.

C’est sérieux. L’enjeu : l’humanité de l’humanité. On ne rigole ni avec la mort, dont ils sont amoureux, ni avec les fascistes.

voir également

Jürgen Habermas – propos recueillis par Nicolas Weill, « Le djihadisme, une forme moderne de réaction au déracinement » [mis en ligne le 23 novembre 2015].
Fehti Benslama, « Pour les désespérés, l’islamisme radical est un produit excitant, »(propos recueillis par Soren Seelow), précédé de « Terrible manifestation de la connerie humaine : incalifiable » par Philippe Grauer [mis en ligne le 14 novembre 2015].
Élisabeth Roudinesco, « La psychanalyse doit s’adapter aux souffrances contemporaines » – propos recueillis par Cécile Daumas. Précédé de « Rester humain au cœur du désastre » par Philippe Grauer [Mis en ligne le 22 novembre 2015]
Marcel Gauchet, « Le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux« , interview par Nicolas Truong [mis en ligne le 23 novembre 2015].
Paul Berman – traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme », précédé de « Agir en sorte que jamais Daech ne puisse / Sur ma tête inclinée planter son drapeau noir » par Philippe Grauer [mis en ligne le 1er décembre 2015].
Roland Gori – propos recueillis par Julie Clarini © Le Monde, « La crise des valeurs favorise les théofascismes »[mis en ligne le 3 janvier 2016].
Edgar Morin, Le Monde, Prévenons l’éclosion du fanatisme dès l’école [mis en ligne le 12 février 2016].
Jean Birnbaumle fascisme théologico-politique de Daech, précédé de « refuser le déni, refuser l’islamofascisme », par Philippe Grauer [mis en ligne le 21 février 2016].
Philippe Grauer, LE FASCISME S’ADRESSE À NOUS – Faisons lui face et tenons lui tête [mis en ligne le 22 mars 2016].

Sans oublier l’excellent Hors Série du Monde sur le djihadisme, 8,50 €.

Jean Birnbaum – le fascisme théologico-politique de Daech

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – À l’occasion de la sortie de son livre, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Jean Birnbaum a accordé un entretien fleuve à FigaroVox. Pour le responsable du Monde des Livres le principal ressort du terrorisme islamiste est «théologico-politique».

Jean Birnbaum est journaliste au Monde, responsable du Monde des Livres. Son dernier livre Un silence religieux, la gauche face au djihadisme vient de paraître aux édition du Seuil.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

LE FIGARO. – Dans, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, vous vous moquez du «rien à voir avec l’islam» venu des plus hautes autorités de l’État et de la propension de la gauche à trouver des justifications sociales ou économiques aux assassins des attentats de janvier et du Bataclan…

Ce qui m’intéresse, au fond, c’est moins la «justification» ou l’«excuse» que le déni ou le refoulement de la question religieuse. Car la gauche française hérite d’une longue cécité en la matière. Le plus souvent, elle a réduit la croyance spirituelle à un simple archaïsme, une illusion appelée à être dissipée par le progrès technique et l’émancipation sociale. Elle a largement oublié Marx, qui prenait la question spirituelle au sérieux, lui, pour n’en retenir que des formules réductrices qui font de la religion «l’opium du peuple» ou le «soupir de la créature opprimée». Dès lors, dans l’imaginaire de cette gauche, tout croyant tend à être assimilé à une créature opprimée… Ce préjugé a des conséquences directes sur la façon d’aborder le djihadisme : aux origines du destin terroriste, il y aurait forcément la frustration sociale et la misère intellectuelle.

Ce qui rassemble les djihadistes par-delà leurs origines et leurs itinéraires, à Paris comme à Alep ou à Nairobi, c’est une même énergie religieuse, une même attente messianique, une communauté de gestes et textes.
Or ce cliché a été maintes fois démenti par les faits. Les jeunes gens qui rejoignent le combat djihadiste sont loin d’être tous des déshérités et des ignares. Parmi eux, il y a des fils de nantis et des gens très savants. Dès les années 1990, en Algérie, la présence des scientifiques étaient si forte, parmi les islamistes, qu’on a pu parler d’«islam des ingénieurs». Quant à Mohamed Belhoucine, le jeune homme charismatique lié à Amedy Coulibaly et qui a organisé la fuite de sa compagne vers la Syrie après l’attentat contre l’Hypercacher, il est diplômé de l’École des mines d’Albi. On pourrait aussi citer des figures moins connues, surgies à l’occasion de tel ou tel attentat, et qui nous mettent toutes devant nos propres préjugés. Ainsi, le jour de Noël 2010, un homme voulut faire exploser un vol entre Amsterdam et Detroit. Très vite, on apprit que l’auteur de l’attentat manqué, Umar Farouk Abdulmutallab, 23 ans, fils d’un riche banquier nigérian, avait fréquenté les écoles les plus prestigieuses, depuis la British International School de Lomé, au Togo, jusqu’à l’University College de Londres.

plus les djihadistes invoquent le ciel, plus la gauche tombe des nues
Dans la bibliothèque des frères Kouachi, comme dans celle d’Amedy Coulibaly, du reste, se trouvaient des livres qui font référence pour les djihadistes de tous les pays, et cette bibliothèque idéale du djihadiste est moins constituée de guides pratiques du terrorisme que de traités érudits, mobilisant moult commentaires du Coran. Si on écoute le discours des djihadistes, si on regarde leurs vidéos, on constate qu’ils passent leur temps à se réclamer de versets coraniques, de révélations prophétiques, d’anges protecteurs… Mais plus les djihadistes invoquent le ciel, plus la gauche tombe des nues. Ainsi, à l’Élysée puis au Quai d’Orsay, on s’est empressé de marteler une seule et même idée: non, non et non, ces attentats n’avaient «rien à voir» avec l’islam. Les djihadistes avaient beau se réclamer d’Allah, leurs actions ne devaient en aucun cas être reliées à quelque passion religieuse que ce fût. «Barbares», «Terroristes», «Déséquilibrés» : tous les qualificatifs étaient bons pour écarter la moindre référence à la foi, comme si cette causalité était la seule qu’il fallait escamoter.

Comme le répète Alain Finkielkraut citant Péguy, «Il faut voir ce que l’on voit». Partagez-vous désormais le constat des «néoréacs» que vous fustigiez jadis ?

Je connais bien l’œuvre d’Alain Finkielkraut dont j’ai lu tous les livres, mais aussi les articles parus dans les revues les plus confidentielles… J’ai été marqué par son rapport aux textes et par sa façon de penser la fragilité d’une transmission, d’un héritage intellectuel. Récemment, j’ai effectivement été amené à souligner son glissement pour le moins périlleux de la scène «républicaine» à la scène «identitaire». C’est un débat, on doit pouvoir le mener sans être accusé de tous les maux… Mais pour notre sujet, l’essentiel est ailleurs : Finkielkraut demeure largement étranger au fait religieux, cela ne l’intéresse guère, en réalité. Son approche de l’islam, tout comme celle du judaïsme, est plus culturelle que spirituelle. Il parle du voile ou des boucheries halal comme autant de traces identitaires ou d’indices de «communautarisation» présumée… Alors, il faut voir ce que l’on voit, sans doute, mais encore faut-il avoir l’œil spirituel : or dès qu’il est question de religion, Finkielkraut n’y voit que du feu.[souligné par nous. NdlR] Il n’aborde jamais la religion comme mode d’être au monde, comme rapport intime à des textes, comme espérance vécue. De même, sa grille de lecture demeure très franco-française, voilà pourquoi à mon sens elle ne permet pas de comprendre le problème du djihadisme, un phénomène sans frontières par nature, et dont la force tient justement à la dimension transnationale. Les djihadistes ne sont pas tous des déshérités, comme veut le croire une certaine gauche marxisante. Mais les djihadistes ne sont non plus tous des «immigrés» ou des «étrangers», comme le prétend une certaine droite nationaliste. Pour comprendre cette puissance d’aimantation, les causes sociales et les enjeux nationaux doivent être pris en compte, bien sûr, mais si on évacue la force propre du religieux, on passe à côté d’un aspect essentiel.

Justement, la question de l’immigration et celle de l’intégration sont éludés dans votre livre. Vous ne pouvez pourtant pas nier que la majorité des terroristes de janvier et de novembre sont d’origine immigrés …

Il y a un djihad «de souche», si j’ose dire, dont témoigne le nombre de convertis parmi les soldats de l’État islamique, à l’image du jeune normand Maxime Hauchard. Il y a quelques semaines, L’Obs évoquait le cas d’une élève de khâgne, issue d’une famille française sans lien aucun avec la tradition musulmane, qui a rejoint Daech après s’être convertie. Il n’est pas du tout impossible qu’un nombre de plus en plus grand de jeunes Français d’origine basculent dans l’islamisme. Le djihadisme est un phénomène planétaire, irréductible à une grille de lecture obsédée par le clivage natifs/immigrés. Tout comme je ne nie pas la dimension sociale du phénomène, je tiens compte des aspects migratoires. Mais le principal enjeu est théologico-politique. Pour combattre l’islamisme, il faut se souvenir de ce que le philosophe Michel Foucault nommait la «spiritualité politique», autrement dit la politique en tant qu’elle peut être embrasée par la religion. Surtout, il faut regarder en face la guerre civile qui ravage de l’intérieur le monde musulman.

Vous opposez l’islam fondamentaliste à l’islam des Lumières. La distinction est-elle aussi nette? Que répondez-vous à ceux qui disent comme l’historien Bernard Lewis que «l’islamisme est bien le véritable islam, l’islam en mouvement» …

Depuis le XIXe siècle au moins, du reste, la « modernisation » de l’islam a été une obsession de nombreux intellectuels arabes, turcs, indiens ou iraniens, convaincus que cette réforme était nécessaire pour préserver le rayonnement de l’islam, voire pour lui donner force, malgré la domination de l’Occident.

C’est nier l’existence d’un courant critique qui, bien qu’aujourd’hui sur la défensive, et souvent menacé, est ancien. Les intellectuels, les théologiens, les simples croyants qui incarnent ce courant tentent de soustraire leur tradition, l’islam, à tous ceux qui la défigurent et voudraient la verrouiller dans un destin sanglant. En France, ce courant critique est représenté par les regrettés Mohammed Arkoun et Abdelwahab Meddeb, aujourd’hui décédés, mais aussi par des penseurs bien vivants comme Rachid Benzine ou Abdennour Bidar, pour ne citer qu’eux. Depuis le XIXe siècle au moins, du reste, la «modernisation» de l’islam a été une obsession de nombreux intellectuels arabes, turcs, indiens ou iraniens, convaincus que cette réforme était nécessaire pour préserver le rayonnement de l’islam, voire pour lui donner force, malgré la domination de l’Occident. C’est d’ailleurs contre ces entreprises de réforme que se sont dressés les hommes que l’on nomme aujourd’hui «islamistes». Contrairement à ce qu’on croit souvent, ces courants intégristes ne représentent pas un islam originel, ils ne sont pas la butte-témoin d’une époque lointaine où cette religion aurait été encore «pure» de toute influence étrangère : en réalité, l’islamisme est né au XIXe siècle, en réaction aux tentatives de réforme.

En cela, les mouvements islamistes sont moins «archaïques» que postmodernes, puisqu’ils représentent une rébellion contre le projet de modernisation de l’islam. La rhétorique que j’appelle «rien-à-voiriste», comme on dit «à-quoi-boniste», a pour effet pervers de prendre à revers tous ces intellectuels qui luttent pour dissocier l’islam de sa perversion islamique. En ânonnant ainsi que le terrorisme djihadiste n’a «rien à voir» avec l’islam, les plus hautes instances de l’État n’ont pas seulement orchestré une dangereuse dénégation, ils ont aussi planté un poignard dans le dos de tous les intellectuels et théologiens musulmans qui refusent de voir leur religion réduite à ses avatars meurtriers.

Ce silence de la gauche ne cache-t-il pas tout simplement son clientélisme? Comme en témoigne l’affaire Bianco, un débat semble s’installer entre une gauche laïque et une gauche multiculturelle …

Le clientélisme n’est pas le propre de la gauche. Certains élus de banlieues de droite instrumentalisent eux aussi telle ou telle communauté à des fins électoralistes. Lors des dernières élections municipales, par exemple, des alliances ont été nouées avec certaines associations musulmanes sur la base d’un refus commun du «mariage pour tous». Si la gauche avait vraiment été dans une logique opportuniste ou soi-disant «communautariste», elle n’aurait pas fait de cette loi un tel enjeu. De façon plus générale, je considère que le procès en «islamo-gauchisme» est un mauvais procès, car cette tentation est pour le moment assez marginale en France. Nous sommes loin de la situation britannique, où des groupes de la gauche radicale ont fait cortège commun avec des organisations intégristes, allant jusqu’à conclure avec elles des accords électoraux.

envisager la force autonome du spirituel
En France, on en est loin. C’est Caroline Fourest qui est invitée à la Fête de l’Huma pas l’UOIF. Et sur les questions de laïcité, après tout, Jean-Luc Mélenchon n’est pas si éloigné de Manuel Valls… Quand au Nouveau Parti Anticapitaliste de Besancenot, auquel je consacre un chapitre dans mon livre, il s’est frotté à la question religieuse, ou plutôt cette question lui a sauté à la figure, lorsqu’il a présenté une candidate voilée aux élections régionales. Mais là encore, sa logique n’était pas de «miser» sur l’islam, c’était de s’implanter dans des banlieues populaires où la question de la religion est de plus en plus incontournable. À cette occasion, les militants de ce courant se sont déchirés, et ils se sont aperçus que leur culture politique ne les avait guère préparés à affronter le retour de flamme du religieux. Résultat : le NPA est moribond, et sa mésaventure montre à quel point la gauche, bien au-delà de ce seul groupe, est sans cesse menacée par un violent retour du refoulé… Le problème, à gauche, n’est donc pas une supposée complaisance à l’égard des religieux, mais une authentique incapacité à envisager la force autonome du spirituel.

BHL vous reproche de confondre djihadisme et internationalisme. Selon lui, votre livre «banalise le mal» et fait un « inestimable cadeau aux terroristes »

Essayer d’entendre et de comprendre ce que disent les djihadistes, ce n’est pas leur tendre une oreille complaisante. Les définir comme des «salopards», ainsi que le fait BHL, n’explique pas grand chose. Autant, le concept du «salaud» sartrien est intéressant, autant, celui du «salopard» BHLien laisse un peu à désirer…

Il est impossible de comprendre la violence djihadiste sans passer par le crible de l’espérance
Au milieu des années 1930, l’écrivain Georges Bernanos a essayé de comprendre la guerre d’Espagne, et notamment les crimes de Franco, en passant les événements «au crible de l’espérance». À mon avis, il est impossible de comprendre la violence djihadiste sans faire de même. Le fondamentalisme religieux n’est pas une déviance, c’est une certitude vécue, une conviction qui a de la suite dans les idées, une croyance logique à l’extrême. Si l’on acceptait de délaisser un instant l’approche policière pour parler politique, si l’on déplaçait aussi l’enquête du social au spirituel, alors on poserait la seule question qui vaille : celle de l’espérance. [la mise en italiques est nous. NdlD] Une espérance si puissante qu’elle emporte par milliers des jeunes du monde entier, capables de tout sacrifier en son nom. Il faut se rendre à l’évidence: le sentiment qui met les djihadistes en mouvement est moins la haine que l’enthousiasme ; l’élan qui précipite leur départ, c’est peut-être l’appétit de détruire, mais c’est aussi la quête de justice. Leur arme absolue, c’est l’espoir. Que cette espérance ait des conséquences sanglantes, c’est une évidence, et je montre les différences radicales qui séparent le djihadisme sans frontières du vieil internationalisme socialiste. Mais on ne fera pas face à Daech en répétant sans cesse que ces gens sont méchants. Pour mon livre, j’ai beaucoup mobilisé les textes du philosophe Eric Vœgelin. Dans un bref essai intitulé Les religions politiques, consacré au totalitarisme et qui est paru à Vienne en 1938 (je ne vous fait pas un dessin), Vœgelin évoque ceux qui l’accusent de complaisance à l’égard des nazis, en lui reprochant de ne pas assez les condamner. Il répond superbement que son aversion pour le nazisme relève de l’évidence, et qu’à ses yeux on ne peut se contenter d’étaler son horreur à grands renforts d’«effusions politisantes». Ma démarche s’inscrit dans ce sillage.

Le fait que le djihadisme soit désormais la seule cause pour laquelle des milliers de jeunes sont prêts à braver la mort loin à l’autre bout du monde ne devrait-il pas interpeler la gauche ?


Le djihadisme congédie l’idée d’une solidarité internationale des travailleurs pour promouvoir l’entraide mondiale entre musulmans

C’est le cœur de mon sujet. Ce constat devrait empêcher la gauche de dormir, elle qui fut jadis si fière de sa tradition internationaliste. Les exploités doivent se donner la main par-delà les frontières nationales : sous ses diverses variantes, cette idée a structuré la culture politique de toutes les gauches. Aujourd’hui, le djihadisme congédie l’idée d’une solidarité internationale des travailleurs pour promouvoir l’entraide mondiale entre musulmans. L’affaiblissement de la gauche internationaliste profane laisse place à une espérance religieuse radicale. Si une certaine gauche est choquée par cette comparaison, c’est parce qu’elle a oublié sa propre vocation messianique et sa propre énergie religieuse. Elle est tellement loin de ses origines révolutionnaires, elle a tellement oublié ce qu’était une espérance radicale, qu’elle n’est même plus capable de la voir dans les yeux des autres. Sur cette scène spécifique de l’espérance sans frontière, la France a une place particulière. Bernanos, encore lui, disait en substance: «L’histoire de mon pays a été faite par des hommes qui croyaient en la vocation surnaturelle de la France». À sa manière, profane, de gauche, Jean-Luc Mélenchon n’est pas loin de dire la même chose, quand il évoque la responsabilité particulière, la mission émancipatrice de la France… En ce sens, la haine de l’État islamique envers la France a plus d’une raison, mais c’est aussi la haine de cette vocation spécifique. Ce n’est pas un hasard si Daech, qui se pose comme le nouveau pôle de radicalité mondiale, celui qui prétend libérer l’humanité tout entière, s’en prend à la France. Entre autres causes, on peut voir là un choc entre deux universalismes rivaux.

L’ortografe èt une mandarine

ceci n’est pas une réforme (& pas davantage une pipe)

par Filip Groèr

Faut-il écrire l’ortografe êt une mandarine ou l’ortograf ? ou encor(e) l’ortograf est – ou èt – une mandarine ? en tout cas pas n’importe comment, comme Napoléon. On s’accordera sur la nécessité d’un cadre. Le cadre de notre Académie française, une invention bien dans notre tradition, depuis François Ier, qui tout de même se prénommait homonymement de façon prédestinée. Mais les correcteurs d’orthographe font leur travail. Certains me font remarquer que les dits correcteurs le font mal le boulot. À quoi je rétorque que si on n’avait à souffrir en la matière que des bourdes des correcteurs on y gagnerait encore.

narcicisme culturel

Amoureux de notre langue nous devenons rapidement susceptibles quand qui ou quoi que ce soit se prend à vouloir y toucher. Il s’agit d’identité, de narcissisme culturel, d’identification collective. Vous voyez, on ne parvient jamais à en faire toutafè l’économie, de la psicotérapie relationèle. Les rubriques de dispute grammaticale ont toujours été à succès dans les journaux. Et l’orthographe reste le point d’ancrage du maintien de la tradition. Comme on n’enseigne pas que les langues évoluent, nos intellectuels médiatiques se souviennent en la matière du conservatisme de rigueur lorsqu’ils en suçaient le lait à l’école primaire. Et les boucliers de se lever, au moindre mot graphié de traviole. L’amour est exigeant, comme le G exige un E intermédiaire pour sonner J avec un A. Exquise simplicité. Pour certains c’est ça la culture. Vous savez ce que répond Zazie à cette assertion.

Du Bellay dégonflé, trahit la cause du français

Tout ça à cause de ce pleutre de Du Bellay. Comme nous sommes en période de bouleversement de tout, récemment un ami à qui je confiais le fait de nos problèmes avec l’orthographe m’interrompt, mais qui c’est Du Bellay ? Les bras m’en tombent, La Pleïade ayant scintillé soudain visible au ciel du plein midi qu’il était. La défense et illustration de la langue française on peut comprendre que ce soit ignoré, mais les sonnets ! eh bien si, Les Regrets, la nostalgie, vous savez, Heureux qui comme Ulysse et la douceur angevine douloureusement préférée à la belle Italie qui tant éblouit notre monarchie, et tant ennuie notre Du Bellay pris du mal du pays, pensant
Qu’il n’était rien plus doux que voir encore un jour
Fumer sa cheminée, et après long séjour

– ça je l’ignorais, je l’ai prélevé dans Wiki –, mais si ! Marignan, souvenez-vous, Léonard de Vinci hôte de François Ier, eh bien c’est parti aux oubliettes avec le boulet des deux T aux pieds. Du Bellay donc, un encomiaste de la terre natale nous révèle Gougueule. Encomiaste soit, c’est un joli mot, mais dont le manque d’enthousiasme pour sa natale langue, ou plutôt un petit coup de lâcheté, lâchons le mot, le fondateur de notre modernité linguistique, au moment de publier sa Deffence, opte pour la traditionnelle, d’orthographe. Et voilà le travail.

Meigre ortografe

Or il avait le choix. Contemporainement à La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse en 1549, en ce moment ou le français moderne devient langue officielle du droit et de l’administration sous la royale protection de François (Ordonnance de Villers-Cotteret, 1539), un grand grammairien, Louis Meigret, en 1542, est en train de mettre de l’ordre dans la maison. C’est dans l’air. On parle beaucoup de sa Meigre ortografe. Laquelle s’appuyait sur tout un mouvement, et sur le travail et l’œuvre de Geoffroy Tory, imprimeur, grammairien et philosophe, l’introducteur en 1529 des accents graves et aigus, des apostrophes et des cédilles venues elles d’Espagne.

Ainsi, sept ans après le Traité touchant le commun usage de l’escriture françoise, comportant un tretté de la grammaire françoèze, fet par Louis Meigret Lionoes, (le E de LionoÈs se trouvant agrémenté d’une cédille au lieu de l’actuel È), dix ans après le traité de Villers-Cotteret, Du Bellay nous publie un traité fondateur, plaidoyer en faveur de la langue française, à présent estimée capable d’exprimer tout, autant que les langues érudites, latin et grec, et tout ça il choisit de le graphier à l’ancienne. Merci Du Bellay !

occasions ratées et force de la nostalgie

Depuis, la graphie du français se traîne. Les espagnols, italiens, allemands, ont rationalisé et simplifié la leur. Nous toujours pas. Occasion ratée à la Libération, où il fallait réimprimer tous les livres scolaires. D’occasion ratée en occasion ratée, nous voici avec une liste simplificatrice toute modeste, établie unanimement, Académie française comprise, par la génération précédente. Boucliers comme d’habitude immédiatement levés. Décidément, depuis Du Bellay, la nostalgie poursuit une impressionnante carrière au pays de Descartes. Notre graphie devenue comme le montre Queneau à demi idéographique, impossible de plumer l’oizo, comme le publie Hervé Bazin en 1966. En réalité, les langues évoluant impitoyablement, le kréol existant depuis longtemps, ainsi que l’ingénieux créole SMS, nul doute que, minée, la forteresse Orthographe perdra un jour ou l’autre, tombant tout seuls telles feuilles caduques, son H et son PH. Simplement la singularité de la caducité orthographique française fait que ses feuilles mortes comme celles du chêne (que va-t-il devenir sans son circonflexe ?) restent en place toute une saison jusqu’à la pousse suivante.

écrire comme sa concierge

À l’ère de l’éducation de masse, mieux vaudrait focaliser sur la grammaire la vraie, celle qui permet de distinguer un verbe d’un substantif et d’être capable de faire un tout petit peu mieux qu’aligner sujet phrase complément avec 2500 mots maxi pour tout bagage lexical, mieux vaudrait-il cela, plutôt qu’inculquer en vain à nos chers gamins aux prises avec Daech de désuètes fantaisies pour lettrés des siècles précédents, où c’était si distingué de ne pas écrire comme sa concierge – las, il n’y a plus de concierges, seulement paraît-il des mécréants, décidément il faut toujours quelqu’un à mépriser.

le style médias

Il me paraît beaucoup plus important de ne pas laisser passer comme lettre à la poste le seul style média, celui à phrases courtes comme les idées allant avec (on ne constate cependant pas de vérité bijective à cette incise). Mais pour cela il faut du temps. Celui consacré en pur gaspillage à enseigner et maintenir comme « culturelles » des balourdises graphiques d’un autre âge. La culture consiste à s’exprimer de façon complexe avec un vocabulaire étendu et des phrases articulées. On m’a rapporté que de nombreux lecteurs ne me lisent jamais : phrases trop longues. Tu parles ! têtes mal formatées, oui. Tu arrêtes avec tes phrases à la Proust ma chère. J’écris mal, convenons en. Mais eux lisent mal. Ensemble on pourra dire que j’aurai constitué mon lectorat. Mes amicaux sentiments à ceux parvenus au terme de ces deux pages. Au fait, psicotérapie vous écrivez ça comment ?

HEIDEGGER POST CAHIERS NOIRS

La divulgation des Cahiers noirs, en 2014, a confirmé l’antisémitisme du penseur allemand et entraîné une relecture critique de son œuvre. La première biographie française, signée Guillaume Payen, la replace utilement dans son contexte historique.

Heidegger, le gâchis

par Nicolas Weill © Le Monde

Bien plus marquées par le nazisme que beaucoup ne l’avaient cru jusqu’alors

Depuis qu’en 2014 ont été divulgués les Cahiers noirs du philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976), il est devenu difficile, sinon impossible, de séparer l’œuvre de l’existence de son auteur, toutes deux étant bien plus marquées par le nazisme que beaucoup ne l’avaient cru jusqu’alors. Les premières lectures de ces journaux de pensée publiés en allemand – en attendant leur traduction en français – ont suscité une vague de parutions révélant le souci de reprendre à zéro l’abord de cette pensée qui paraît d’autant plus lointaine qu’on la connaît mieux. Telle est l’impression que laisse la première biographie en français de Martin Heidegger, écrite par un jeune universitaire, Guillaume Payen, après la parution des Cahiers noirs.

Difficile de s’en tenir, comme nous le suggère le biographe, à la maxime de Spinoza, « ni rire, ni pleurer, mais comprendre ». Car comprendre à sa juste mesure ce destin du XXe siècle, n’est-ce pas s’indigner face au formidable gâchis que représente une entreprise philosophique révolutionnaire qui aboutit à se vautrer dans le marais sanglant du nazisme et à recouvrir d’un ton grand seigneur des lieux communs d’extrême droite et antimodernistes ?

Führerprinzip

Heidegger le graphomane – le nombre de volumes de ses œuvres complètes confine à la centaine – aurait-il voulu procéder lui-même au sabordage de son navire qu’il n’aurait pu mieux faire. Chaque nouvelle pièce d’archives alourdit son dossier. Ce qui put être longtemps considéré par ses apologètes comme une compromission passagère avec le régime de Hitler (le rectorat de l’université Albert-Louis de Fribourg-en-Brisgau qu’il exerça, entre 1933 et 1934, et où il voulut instaurer le Führerprinzip), se révèle l’épine dorsale et douloureuse de sa pensée.

Guillaume Payen n’a guère pu accéder au matériel du volumineux fonds Heidegger déposé aux Archives littéraires allemandes (Deutsches Literaturarchiv) de Marbach, dans le Bade-Wurtemberg. Il dit s’être heurté à un refus du petit-fils du philosophe, Arnulf, quand il a demandé à consulter la correspondance « essentielle » échangée entre Martin Heidegger et son frère Fritz. Seuls les documents déjà publiés – non sans interventions et interprétations – dans la Gesamte Ausgabe (« l’édition intégrale », chez l’éditeur allemand Vittorio Klostermann) sont visibles sur autorisation des ayants droit. L’auteur a donc dû s’appuyer sur les sources, certes considérables, déjà rendues publiques en allemand et parfois traduites en français, ainsi que sur les biographies existantes, et largement sur celle de Hugo Ott, Martin Heidegger. Eléments pour une biographie (Payot, 1990). Le résultat est une synthèse utile mais précaire, à quoi s’ajoutent quelques coups de sonde dans Les Cahiers noirs.

modernité détestée

L’intérêt de l’ouvrage tient surtout à son ambition d’inscrire Heidegger et sa philosophie dans son contexte historique allemand. Guillaume Payen ambitionne aussi de restituer le paysage de la province souabe, proche et exotique à la fois, dans lequel Heidegger a décidé d’inscrire son parcours et qu’il n’a que peu quitté, aussi bien mentalement que physiquement. Du coup, l’axe de cette existence se forme autour de la confrontation du philosophe avec le catholicisme de son enfance semi-rurale (sa mère, modeste femme de sacristain, voulait en faire un prêtre). Guillaume Payen aime, tout comme Heidegger, à s’attarder sur les lieux : Messkirch, la bourgade natale entre le Danube et le lac de Constance, à l’ombre de l’abbaye bénédictine Saint-Martin de Beuron que le philosophe aima fréquenter, même après son rejet du catholicisme ; Fribourg, la ville moyenne ; Berlin zébré de lumière électrique, symbole de la modernité détestée…

Heidegger s’est voulu enraciné dans son terreau badois. Mais Guillaume Payen n’en est pas dupe. Le fameux chalet de Todtnauberg où se retirait volontiers la famille Heidegger, acquis dans les années 1920 et désormais lieu de pèlerinage, les chemins de campagne, les randonnées dans les sentiers de la Forêt Noire et le ski – toutes ces pièces maîtresses du folklore heideggérien – sont moins un héritage qu’une reconstruction idéologique inspirée par les mouvements de jeunesse nationalistes du début du XXe siècle, les « oiseaux migrateurs » (Wandervögel) en révolte contre l’esprit bourgeois et partisans précoces d’un retour à la « nature ».

l’ombre et l’influence d’Elfride

Une reconstitution où se profileraient surtout l’ombre et l’influence d’Elfride Heidegger, l’épouse exposée aux innombrables escapades de son conjoint avec ses étudiantes (Elisabeth Blochmann, Hannah Arendt, etc.). C’est Elfride qui aurait insufflé au foyer l’esprit völkisch (chauvin à tendance raciste) qui y régnait. Si Heidegger se retourne contre la religion romaine avant de rompre avec la religion tout court par un geste nietzschéen,on le doit, semble suggérer Guillaume Payen, à la protestante Elfride tout autant qu’au protestantisme universitaire.

l’atmosphère rancie de dénégation propre à l’ère Adenauer

Peut-être l’auteur lui accorde-t-il trop d’importance dans l’explication de cet itinéraire. Il est vrai que la correspondance du couple, malheureusement lacunaire, parue en français sous le titre Ma chère petite âme (Seuil, 2007), constitue une mine de renseignements sur l’intimité du philosophe. Mais l’impact des théoriciens de la  » révolution conservatrice  » allemande, la lecture et l’amitié avec l’écrivain Ernst Jünger ou le cercle poético-mystique de Stefan George, plus effleurés que traités, semblent avoir été plus déterminants dans l’inflexion national-socialiste de cette pensée, inflexion que la duplicité du  » Maître « , ses patientes réécritures de lui-même, l’atmosphère rancie de dénégation propre à l’ère Adenauer (1949-1963) et le zèle de ses disciples, particulièrement français, sont longtemps parvenus à estomper.

Cet abîme qui ne révèle que peu à peu son étendue et ses contours, Guillaume Payen en a tenté la cartographie en empruntant à Proust sa prosodie des lieux :  » le côté de Messkirch « , la catholique ;  » le côté de Todtnauberg  » ; celui de Berlin ou de Munich, les métropoles à la fois redoutées et séduisantes où se tient le pouvoir hitlérien. Il n’évite pas toujours la grandiloquence affectionnée par son protagoniste, faisant de celui-ci une figure romanesque de parvenu universitaire qu’il compare au juriste Deslauriers de Flaubert dans L’Éducation sentimentale.

absence de la moindre compassion pour les victimes du IIIe Reich

Toutefois, le ton ironique occasionnel n’empêche pas le bilan d’être accablant et la colère finit par gagner le lecteur, confronté à la bassesse d’un Heidegger qui doit sa carrière académique à Edmund Husserl (d’origine juive), mais qui rompt avec lui sitôt son poste acquis, sans même daigner se montrer à ses funérailles, de même qu’il s’abstient ostensiblement, pendant la période nazie, de fréquenter son ami le philosophe et psychiatre Karl Jaspers (1883-1969), dont la femme Gertrud est également juive.

rien oublié ni appris

Soldat de la Grande Guerre presque toujours préservé du front, mari infidèle, Heidegger est aussi arriviste et conservateur, imprégnant, dès les années 1920, Être et Temps (Gallimard, 1964) de sa philosophie politique de l' » enracinement ». Le personnage tel qu’il est ici dépeint a le cynisme du Bardamu de Céline dans Voyage au bout de la nuit. Les plaintes dont il parsème ses Cahiers sur les « injustices » d’une dénazification pourtant indulgente, l’absence de la moindre compassion pour les victimes du IIIe Reich, ses conférences où il s’emploie à noyer le poisson de la criminalité nazie dans les eaux vagues de l' »arraisonnement par la technique », démontrent qu’il n’a rien oublié ni appris. Face au champ de ruines intellectuelles dont il aura été lui-même responsable, comment réagir autrement que par l’indignation.

Au politiquement correct opposer le mépris civilisé

l’antonyme du POLITIQUEMENT CORRECT

par Philippe Grauer

Nous introduisons ici un concept défini par un philosophe psychanalyste. Un anti-concept à vrai dire. Paradoxal puisque d’ordinaire le mépris on le laisse aux non civilisés, précisément. Restant à déterminer si nous atteignons là le concept de concept, s’agissant d’un essai plutôt léger, limite journalistique, ce qui devrait expliquer son patronage par le diversement apprécié Pascal Brukner. En quoi Carlo Strenger mérite-t-il notre attention ? dans un langage simple il entreprend de dégager le terrain d’une culpabilité culturelle et historique de l’Occident qui l’inciterait à s’effacer quand il importe de s’affirmer avec des valeurs précieuses pour toute l’humanité. La question de l’universalisme n’est en effet pas assignable à la culture européenne, restreinte à elle et folklorisable, au sens du völkisch nazi(1« ), comme tel.

Certes l’auteur n’aborde que superficiellement la question difficile de déterminer comment l’Occident oublie de s’appliquer à lui-même les principes dont il a lieu d’être fier d’être porteur. Mais il ne s’agit pas de donner des leçons au monde. Il s’agit seulement de cesser d’opiner quand il nous est opposé, par un « surmoi collectif » exagérément féroce, d’accepter l’idée incorrecte que nos valeurs, dégradées par nos méfaits, s’en trouvent avoir perdu toute autorité universelle.

Détail local, en France le « politiquement correct » se voit appliquer par des intellectuels conservateurs, se présentant parfois comme gauchistes, à ceux de gauche pour s’efforcer de les décrédibiliser. Dénaturation polémique de l’expression qui brouille les cartes. En fait ils réutilisent un concept issu des batailles sur la discrimination positive aux USA 1980-90, en le détournant. Autre aspect du débat, qu’on retrouve dans le dialogue Derrida-Roudinesco, De quoi demain… Dialogue, Paris, Fayard-Galilée, 2001, 316 p., sur lequel nous reviendrons.

On arrête d’inhiber son identité occidentale

Autrement dit, pour reprendre le propos principal ici, on arrête d’inhiber son identité occidentale, au motif qu’elle s’est montrée assez abominable pour estimer ne plus avoir de quoi être fière ni disposer encore des moyens moraux de donner des leçons à quelque autre culture que ce soit. Or s’il est bien attesté que la civilisation européenne, avec les horreurs du nationalisme qu’elle a produites lors des deux guerres mondiales tout de même engendrées par elle, et celles du colonialisme soit-disant exportateur de civilisation (voir le sort du malheureux Congo), est disqualifiée pour exporter des « valeurs » aussi douteuses, sa culpabilité issue du nécessaire examen de conscience ayant donné naissance au politiquement correct, a fini par devenir une sorte de plaie supplémentaire.

L’excès dans l’autre sens aboutit à auto-neutraliser le système de valeurs universel des Lumières, principe de libération de l’humanité toute entière, une fois dégagé des tares de ce qu’on appelait au XXème siècle l’impérialisme. Il s’agit rien de moins, selon le proverbe attribué à Bela Kun, que de se soucier de ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain. Nous avions déjà connu avec la psychanalyse une sorte de première révision, aboutissant à ce que l’idéologie du Progrès rectiligne conduisant tout droit l’humanité au bonheur, devienne ce que l’on a appelé les Lumières sombres, faisant précisément la part de l’ombre, réalité que n’évoque pas le psychanalyste Carlo Strenger. Mais ce qu’il apporte comporte une tout autre révision, celle de nettoyer les valeurs des Lumières du sentiment collectif de culpabilité issu du spectacle des horreurs du XXème siècle, qui n’ont hélas pas respecté la ligne frontière avec le siècle suivant et l’ont enjambée de façon inquiétante comme chacun sait.

Carlo Strenger, Le mépris civilisé [sous-titre en allemand : guide pour défendre notre liberté], Belfond, Paris, 2016, 165 p. 14 €.-

Carlo Strenger appelle mépris civilisé – une expression un peu bizarre qui signifie ne jamais s’incliner devant l’inadmissible au nom d’un culturalisme politique détestable car protecteur d’horreurs anti humanistes –, le devoir de rester fidèle à l’esprit des Lumières tel qu’il a pour vocation d’éveiller le monde entier, aux principes d’examen critique (autorité scientifique), de responsabilité (usage de la liberté individuelle), et de droits de l’homme (égalité devant la loi, tolérance), principes demeurés universels. Ce qui ne veut pas dire que l’humanité extra européenne, ce que les anglais appellent le reste du monde, n’ait pas engendré de systèmes de valeurs également universelles, comme par exemple ceux concernant la relation à la nature (c’est nous qui appelons nature la nature mais ceci est un autre débat, pour l’instant faisons simple) de type « écologique » selon nos termes, d’union avec le milieu respecté, de maint peuples dit premiers, cas de figure que l’essai-pamphlet de Strenger n’aborde quasiment pas. Mais revenons à notre propos.

foi, croyance, conviction

Aucun individu, aucune civilisation, ne peut vivre sans foi. C’est-à-dire confiance (ce à quoi renvoie foi en latin) en un système de croyances et de valeurs afférentes, qui sert de cadre au sens que nous nous efforçons, au sein de nos cultures, de donner à notre vie, individuelle et collective. Pour aller plus avant dans le concept de croyance, en l’occurrence il s’agit incontestablement d’un concept, on peut se référer à l’excellent ouvrage d’Henri Atlan, qui explique comment nous sommes des machines à engendrer du sens.

Henri Atlan, Croyances. Comment expliquer le monde ? Paris, Autrement, 2014, 377 p.-

Avec Atlan on peut appréhender que la croyance c’est une mécanique qui communique avec les systèmes religieux, au sens large de ce terme, que j’aimerais distinguer de la conviction. On peut certes ajouter de la croyance à de la science, ça donne le scientisme – ou éventuellement de la science fiction. Mais pour ne prendre qu’un exemple récent, nous venons d’assister à une démonstration spectaculaire de l’existence des ondes gravitationnelles (Le Monde du 13 février). L’hypothèse d’Einstein vient de se voir expérimentalement vérifiée, sur le modèle si – alors, tout simplement. Belle découverte, validant de façon cohérente l’hypothèse de l’existence des trous noirs. Les théories changeront mais ni la sphéricité de la terre ni les trous noirs, ni les bosons de Higgs ne seront plus jamais mis en doute raisonnable. Nous pouvons croire que la terre est ronde, puisqu’on nous l’a dit, mais on nous l’a aussi montré et démontré, on nous l’a établi et chacun peut s’en informer jusqu’à satisfaction et conviction correctement fondée.

« Et pourtant elle tourne »

Cela nous permet d’opposer un tranquille mépris civilisé aux âneries des créationnistes. Qui ont parfaitement le droit de croire ce qu’ils veulent, mais étant incapables de le démontrer, n’ont pas voix au chapitre de la vérité scientifique, et dans nos contrées ne sont pas en mesure d’obliger quiconque à s’incliner devant leurs fouthèses. On ne saurait impunément confondre opinion et fait scientifiquement établi. Le politiquement correct tend à rabattre sur le plan des opinions des faits exacts et vérifiés. Il y a épistémologiquement maldonne. Que Carlo Strenger nous propose de cesser d’alimenter, en prenant au sérieux notre responsabilité d’établir des faits de façon critique et ensuite de ne pas faillir à soutenir le parti de la vérité : « et pourtant elle tourne ».

Il en va ainsi des Lumières. Elles valent pour toute l’humanité, que cela plaise ou non aux politiciens ou religieux prônant et prêchant l’obscurantisme, allant parfois jusqu’à recruter des égorgeurs pour « démontrer » le fondement de leurs thèses. Restons polis, civilisés, avec tout le monde, démolissons les thèses anti-Lumières, anti humanistes, impitoyablement pour les thèses, avec courtoisie envers ceux qui y accordent leur croyance (avec fermeté quand il s’agit de criminels). Vous me direz, mais vous êtes en train de montrer que vous croyez aux Lumières, chacun a bien le droit de croire à quoi il veut. Non, la foi en la méthode critique expérimentale c’est comme la foi en les mathématiques. ça n’est pas une foi mais une confiance raisonnable, un conviction établie. Mais répartiront certains, on est bien obligé de « croire » que deux et deux font quatre ! inexact. L’erreur est dans la terminologie, on ne « croit » pas que deux et deux fassent quatre, cela se démontre, il y a bien obligation, mais seulement de se plier à la logique mathématique. On peut s’en convaincre – que cela nous contrarie personnellement ou non. Il ne s’agit pas d’un credo mais d’une vérité scientifique. On ne « croit » pas aux mathématiques, on en fait.

Comme dit l’autre, on a changé de paradigme. Tout ceci est d’une banalité désolante, mais le fait est que le politiquement correct a brouillé beaucoup de cartes. Revenons-en à la raison scientifique des Lumières. Accompagnons un instant Carlo Strenger.

« Au {politiquement correct je propose donc de substituer ce que je nommerai le mépris civilisé. Un concept […] que je définirais comme une capacité à s’inscrire en faux contre des credo, des comportements et des valeurs, dès lors qu’ils nous apparaissent irrationnels, immoraux, incohérents ou inhumains. Ce mépris est civilisé à deux conditions

– il doit d’abord reposer sur des arguments fondés et sur des connaissances scientifiques précises et exhaustives ; c’est le principe même de la formation d’une opinion responsable [C’est nous qui mettons en gras. NdlR].
– en second lieu il se dirige contre des opinions, des credo ou des valeurs, jamais contre les individus qui les professent.}

mépriser sans haïr ni déshumaniser
La dignité et les droits fondamentaux de ces derniers doivent toujours être garantis et ne leur être déniés sous aucun prétexte. Il s’agit de {mépriser sans haïr ni déshumaniser. C’est le principe même de l’humanité. Cela n’a donc par essence, rien à voir avec l’esprit de l’Inquisition ou des ayatollahs iraniens, dans la mesure où personne n’a le droit d’être privé de liberté, torturé ou condamné à mort en raison de sa croyance, de ses valeurs ou de ses opinions. C’est au contraire témoigner de notre aptitude à maintenir les normes de la civilisation, même face à des systèmes de croyance et de valeurs que nous ne pouvons raisonnablement cautionner. »}

sous prétexte que d’autres les préconisent

L’auteur poursuit pour déclarer plus authentique que le politiquement correct le principe du mépris civilisé. Authentique car non respect feint quand bien au contraire le respect n’est pas de mise, mais le rejet. Cela, ajoute Carlo Strenger, nous libère de « cette obligation à accepter des formes de pensée contestables sous prétexte que d’autres les préconisent ». Il parle un peu plus loin de « donner une expression non dissimulée et justement articulée (c’est-à-dire ni violente ni humiliante(2« )) à un mépris fondé. »

Comme mépris (Verachtung, mépris, dédain) est chez les psys mal connoté, on pourrait traduire par irrévérence, ce qui renvoie à Voltaire, l’irrévérencieux par excellence. Voltaire ose se moquer. Comme les Charlie. Pourtant, des valeurs issues de et fondatrices du fanatisme méritent notre irrespect absolu (sinon début d’auto censure). Plus que méritent, exigent. Le mépris pour ce qui va contre l’humain lui convient plutôt bien. Exciser les petites filles reste inhumain au regard de l’humanité entière(3« ).

Le mépris civilisé se relie directement au bon usage de l’esprit critique. Dont aucun adoucissement diplomatique ou dû à la politesse ne saurait émousser le tranchant. Tolérance n’est pas politesse, et la tolérance ne prêche pas d’admettre l’inadmissible. Il s’agirait d’un contre-sens. On ne tolère ni le nazisme ni l’islamofascisme. Le principe de tolérance dit que le nazisme persécute ceux qui le contredisent au lieu de les… tolérer. Le principe de tolérance enseigne que c’est le nazisme qui est… intolérable.

opinion responsable

Le concept d’opinion responsable par ailleurs, propre à plaire aux gestaltistes, nous paraît décisif et particulièrement incisif. Ce livre est une mine, pas de celles sur lesquelles on saute, tant qu’à faire sauter, sautez plutôt sur l’occasion. Et si mine il y a, qu’y saute le fanatisme.

Ce concept forgé par Carlo Stranger(4« ) est à appareiller à l’ouvrage sur la croyance d’Henri Atlan et à l’article de notre Edgar Morin en date du 11 février paru dans le Monde, qui définit solidement le fanatisme. Empathie et congruence disait Rogers. Ne jamais oublier la congruence, ni le devoir d’authenticité, dans une juste relation à l’autre. Ne jamais oublier non plus le devoir de maintenir en éveil, aiguisé, l’esprit critique. Qui respecte d’autant mieux ceux qu’il critique qu’il leur fait l’honneur (concept de générosité) de les considérer comme capables d’en partager la méthode, le bon sens restant la chose au monde la mieux partagée, qui consiste en la faculté de bien juger et de distinguer le vrai du faux.

Edgar Morin, « Prévenons l’éclosion du fanatisme dès l’école », Le Monde
[mis en ligne le 12 février 2016]

Faute de quoi à les flatter dans leurs errances, pour le coup on les mépriserait, ou entrerait dans le mépris de soi-même par renonciation à nos valeurs.

quelques éléments de l’ouvrage

11 septembre, Fukuyama vs. Hunttington : fin de l’Histoire / « choc des cultures » (religions à la clé) ? Les épurations ethniques qui avaient discrédité définitivement pensait-on le nazisme, ont repris du sévice. « La démocratie libérale et l’idée des droits universels de l’homme, qui revendiquent l’indépendance face à la religion, la nationalité, le sexe et l’orientation sexuelle, n’ont finalement pas conquis le monde ».

« le droit à avancer debout »

Houellebecq grince, nouveau Céline, que nos Lumières, déjà passées sombres, en sont à présent à envisager leur capitulation. Le fait est que le nationalisme qui a empoisonné l’histoire du XXème siècle est une pathologie ravageuse de l’Occident. Mais l’identifier à sa maladie serait trahir l’essence de l’Occident. Ernst Bloch et son Principe espérance est là pour nous rappeler que nous avons inventé le « droit à avancer debout », l’esprit critque, ferment révolutionnaire inextinguible contre le principe de soumission. Alors oui, le « fardeau de l’homme blanc » périmé, l’Occident demeure.

1945, avènement du politiquement correct

Le réveil fut dur. L’Occident tenu pour responsable de la misère du colonialisme, battit sa coulpe et entra dans le politiquement correct : égalité de toutes les cultures, systèmes de croyance et modes d’existence, interdiction corrélative de critiquer les autres cultures du point de vue moral ou épistémologique. Une catastrophe intellectuelle. Comme le dit Guy Bedos il n’y a plus de cons, seulement des malcomprenants. À force, on finit par s’efforcer de s’excuser d’exister.

le principe de tolérance ne consiste pas à respecter la connerie

Or les Lumières (et non nos Lumières, au sens culturaliste, restrictif, du terme) sont universelles. Formulées en Occident certes mais pas uniquement, elles concernent l’humanité toute entière. Elles disent, les Lumières, que rien ni personne n’est au-dessus de la critique. Le principe de tolérance ne consiste pas à respecter l’aberration de l’autre, mais s’est bâti pour empêcher quiconque de devoir s’y soumettre. Nuance. « Jamais, rappelle Carlo Strenger, le principe de tolérance n’a eu de valeur d’absolution globale pour toutes les pratiques religieuses, philosophiques et culturelles. »

sataniques versets

Carlo Strenger examine l’affaire Salman Rushdie. il rappelle les principes. Puisque « l’ordre libéral repose sur la liberté d’opinion, dont la défense est l’un des devoirs de la démocratie, » il devient logiquement « impossible de séparer l’idée de démocratie libérale et les valeurs fondamentales des Lumières, du droit d’exercer une critique intellectuelle et de publier une satire. » Le passage en revue de quelques figures mises en danger et dont la protection encombrait les pays européens, finalement accueillies en Amérique, laisse rêveur sur les capacités de l’Europe à faire face à ses obligations en matière d’organisation de la sécurité de ses intellectuels menacés par la violence (islamofasciste mais pas seulement).

critique et offense

Critiquer donne le droit à vexer. Il est bien possible que la sensibilité des individus critiqués les fasse souffrir. Inévitable, mais « ça ne change rien au droit lui-même, cela en fait même partie. » Giordano Bruno, Michel Servet, Spinoza, Voltaire, et tant d’autres, ont payé un lourd tribut pour que nous jouissions de la liberté de pensée. Tant pis pour ceux que ça dérange. Tant mieux pour nous que ça arrange.

Si toute critique comportait une offense dont il faudrait la désarmer, il faudrait revêtir des paires de gants superposées pour préserver la susceptibilité des sensibilités (religieuses mais pas seulement) « offensées ». La liberté d’expression n’a pas à prendre de gants, cela signerait sa déchéance par auto censure, par crainte des cris d’orfraie que ne manqueront jamais de pousser ceux que la critique dérange. La mondialisation a du bon, elle exige que placé sous le feu de la critique on soit capable de supporter les offenses. Sans recourir à la violence qui menace dans son entier l’ordre libéral. C’est cela le prix – et la valeur, de la démocratie.

se forger une opinion responsable

Quelle est votre croyance ? demandent souvent les américains. Un peu court. C’est tout de même avec des « raisonnements  » comme ça que Bush a mis le feu à la baraque irakienne, qui brûle toujours mieux que jamais faute que l’incendiaire se soit entouré d’analystes sensés, comme c’était sa responsabilité. « La tendance qui consiste à se fier à ses convictions plutôt qu’à des arguments précis et fondés est totalement irrationnelle ». Il se trouve que la recherche et les scientifiques en général ont une orientation universaliste, en ce sens la communauté scientifique reste à même de vérifier les thèses exposées. Reste la vaste question de l’expertise et de ses abus, que Carlo Strenger, aborde quand il évoque la souffrance qu’il peut y avoir pour l’expert à éprouver que les politiques expérimentés doivent exercer leur pouvoir et prendre leurs responsbilités au moment opportun, une fois les experts exprimés.

tous les points de vue ne se valent pas, la critique est là pour les départager

Tout cela signifie évidemment que tous les points de vue ne se valent pas, comme aux discussions de comptoir, ils doivent s’examiner. On appelle ça la critique, mise en crise de la pensée, pensée de la crise. Reste la théorie du complot pour contrer celle du réchauffement de la planète. Rendu là, il faut encore militer Lumières : l’examen critique, toujours lui. Le même principe s’applique à l’Histoire. Ça n’est pas avec plaisir que l’opinion israélienne apprit qu’il y eut bien un terrorisme juif en 1948. Carlo Strenger rappelle, comme le fit Freud en son temps, que partir sur le slogan sioniste « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ignorait la présence des habitants du lieu et laissait prévoir de gros problèmes. Établir un fait permet à chacun de se forger une opinion responsable, plutôt que se référer mordicus à une croyance et idéologie provisoirement plus confortables. Il y a, comme en psychothérapie, des choses que l’on ne veut pas savoir. Exercer le devoir d’examen critique reste un impératif universel primordial. Cela vaut pour l’établissement de faits historiques.

du bon usage de la tolérance

La religion peut requérir qu’on la respecte, mais jamais qu’on s’y soumette, ni qu’on se soumette à ses croyances. On peut attendre longtemps qu’il soit apporté la preuve de l’infériorité ontologique des femmes, pratiquée pourtant notamment par l’islam et le judaïsme intégriste. Nous n’avons pas à respecter ce qui n’est pas respectable. Des thèses datant de Mathusalem, en tout cas d’Abraham, un homme soumis à l’autorité tribale de son époque et qui n’interroge pas Dieu lui prescrivant de sacrifier son fils. Ne commettons pas d’anachronisme, l’esprit critique ne naquit avec le miracle grec que bien plus tard. Mais nous avons le devoir d’examiner et réexaminer de façon critique les grands texte des religions révélées. Alors croie qui veut à ce qu’il veut, mais la tolérance n’a jamais dit que ce principe impliquât que nous devions accepter ce qui nous apparaît comme inacceptable. Par ailleurs les religions pourraient, avantageusement pour elles, réviser leurs thèses périmées, les catholiques ont finalement je crois présenté leurs excuses à Galilée. Il était temps. Pour le préservatif on attend toujours. Et nous n’avons pas à « respecter » là-dessus une position socio politique religieuse aussi nocive que scientifiquement infondée.

prendre en charge nous la défense de la liberté

La liberté rappelle enfin Carlo Strenger, ne va pas de soi. Nous venons en France d’en faire l’expérience. Nous ne sommes pas selon le discours convenu par les politiques, en guerre. La Syrie, oui, est en guerre. Ne pas abuser de certains mots. Nous sommes au pire en drôle de guerre. Mais nous sommes menacés, et limitrophes. Au lendemain des attentats notre gouvernement redoutait dit-on la guerre civile. C’est dire le sérieux de la situation. Nous sommes seulement aux confins d’un Moyen Orient mis à feu et à sang, et c’est déjà beaucoup que le devoir de prise en charge des réfugiés. Cette pression nous avons à la prendre en charge.

Sous la pression, il importe de ne pas laisser aux partis populistes européens le monopole de la défense de la tradition occidentale, Carlo Strenger rappelant qu’ils en sont les pires défenseurs. Il rappelle que la liberté de penser ne peut prospérer dans un contexte de haine, de xénophobie et de rétrécissement de l’horizon, mais suppose le déploiement de l’esprit critique indispensable à la démocratie elle-même et ajouterons-nous nécessaire à l’exercice de notre psychothérapie relationnelle (encore un de nos universels heureusement exportable).

Alors sans honte de soi maintenons et diffusons nos valeurs. Nous pouvons en être fiers et les dispenser, elles sont bonnes pour tout le monde.

voir également

– Edgar Morin, « Prévenons l’éclosion du fanatisme dès l’école » [mis en ligne le 12 février 2016] Le Monde, 10 février 2016



Les grands esprits se rencontrant, nous vous livrons l’analyse publiée dans Le Monde. Les Inrocks ont aussi consacré un intéressant article à Carlo Strenger. PHG


L’urgence de réhabiliter les Lumières

par Alain Frachon
Le monde, 15 janvier 2016

À l’ONU, Chinois et Russes mènent une bataille idéologique. Ils défendent l’autoritarisme politique – le régime autocratique. Il faut retirer à la démocratie libérale,  » à l’occidentale « , toute prétention à l’universalité. Les grands principes inscrits dans la Charte – liberté de conscience, de pensée, d’expression – doivent s’entendre de manière relative : il y a une façon russe et une manière chinoise de les interpréter.

Discours partagé par nombre de pays émergeants : l’Occident n’a pas à imposer « sa » version des droits de l’homme. Les grandes théocraties islamiques, l’Arabie saoudite et l’Iran, sont, pour une fois, d’accord : la charia est une affaire « culturelle », n’est-ce pas ?

Dans un petit livre aussi didactique que combatif, un homme s’insurge, Carlo Strenger. Professeur de philosophie, double nationalité, suisse et israélienne, il veut réhabiliter l’esprit des Lumières. Il y a urgence, dit-il, de passage à Paris, début janvier : contre la barbarie djihadiste, la bataille est aussi idéologique. Elle suppose d’en revenir à ce noyau dur hérité des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles européens d’où va naître la démocratie libérale. Carlo Strenger souligne qu’il y a eu ailleurs qu’en Europe des mouvements du type des Lumières. Plus qu’une idéologie, c’est une attitude intellectuelle : esprit critique, aptitude à l’autocritique, capacité d’innovation fondée sur le droit à remettre en question toute croyance ou toute autorité instituées.

Trahison des idéaux

Carlo Strenger n’ignore rien des détournements auxquels les Lumières ont donné lieu du temps de la toute-puissance européenne – racisme et colonialisme. Mais il veut en finir avec un politiquement correct qui, couplé à la révolte antiautoritaire des années 1960, a conduit à une série de catastrophes : relativisme culturel absolu ; retour des fondamentalismes religieux ; explosion du populisme né d’une contestation systématique des élites.

Ce n’est pas parce que les Occidentaux n’ont cessé de trahir leurs idéaux que ceux-ci ont perdu de leur universalité. La question est de savoir si l’ADN des Lumières est spécifiquement occidental, dit-il, « ou s’il est l’expression d’une raison humaine universelle« . La deuxième réponse est la bonne.

pathologies de la croyance

Alors, contre toutes les « pathologies de la croyance » – l’expression est de Jean-Claude Guillebaud –, celles qui, au nom de la religion, de l’idéologie, de telle ou telle « culture », justifient l’emprisonnement, la torture, l’assassinat, Carlo Strenger prône « le mépris civilisé ». Il entend par là le retour à la raison, au savoir scientifique, à l’éducation, à la tolérance, bref, au libéralisme et au combat politique incessant contre l’asservissement au nom d’une idée, d’une « culture », d’une croyance.

Par les temps qui courent, où la complexité de nos sociétés génère fondamentalisme et populisme, ce livre arrive comme un carré d’as en fin de partie de poker : à point nommé.

bbgr

Freud’s Legacy in the Global Era, London, Routledge, 2015. ISBN 978-1138840294
Zivilisierte Verachtung – Eine Anleitung zur Verteidigung unserer Freiheit, Berlin, Suhrkamp Verlag, 2015. |ISBN 978-3-518-07441-1 [Le Mépris civilisé – Pour la défense de notre liberté]
Israel – Einführung in ein schwieriges Land, Berlin, Suhrkamp Verlag, 2011. |ISBN 978-3-633-54255-0
The Fear of Insignificance: Searching for Meaning in the Twenty-first Century, New York, Palgrave-Mcmillan, 2011. |ISBN 978-1138840294; La peur de l’insignifiance nous rend fous (traduit par Philippe Delamare), Belfond, 2013.
The Designed Self, London, Routledge, 2004. |ISBN 978-0881634198
The Quest for Voice in Contemporary Psychoanalysis, Madison, CT, International Universities Press, 2002. |ISBN 978-0823657629
Individuality, the Impossible Project, Madison, CT: International Universities Press, 1998. |ISBN 978-0823626250
Between Hermeneutics and Science: An Essay on the Epistemology of Psychoanalysis, Madison, CT, International Universities Press, 1991. |ISBN 978-0823604975

voir également

– Edgar Morin, « Prévenons l’éclosion du fanatisme dès l’école » [mis en ligne le 12 février 2016] – Le Monde, 10 février 2016
– Pour un humanisme régénérateur.

  • 1 Étonnante destinée des mots. Le Volk nazi, celui qu’on retrouve dans Volkswagen (le régime nazi n’en livra pratiquement aucune, l’industrie s’étant rapidement reconvertie dans la production de véhicules militaires), n’a jamais, en français, reçu sa traduction en termes de populisme durant la seconde guerre mondiale, les mots pour désigner le mauvais objet étant nazisme et boche. Ça n’est que récemment qu’on vit apparaître le mot populisme, étonnamment déconnecté de son origine, si bien que parler de populisme n’évoque que de façon très lointaine le fascisme. Mot tabou chez nous il y a encore un an. Tout le monde sait quoi penser du FN, mais il reste qualifié pudiquement d’extrême droite. Cachez ce sein que je ne saurais voir. Il faut dire que le sein de la Mort n’est pas trop attractif.
  • 2 Par contre ajoute-t-il ailleurs, si l’on se vexe facilement sur de tels sujets où notre opinion est critiquée, cela reste notre affaire.
  • 3 L’ethnologie peut expliquer, cela ne nous contraint nullement à valider. Si l’on valide, on entre dans la logique de l’apartheid.
  • 4 Le mépris civilisé [sous-titre en allemand : guide pour défendre notre liberté], Belfond, Paris, 2016, 165 p. 14 €.-

Prévenons l’éclosion du fanatisme dès l’école

Prévenons l’éclosion du fanatisme dès l’école

Par Edgar Morin, Le Monde ©

Nul ne naît fanatique, rappelle Edgar Morin. Pour empêcher le basculement dans la radicalité, l’enseignement devrait agir sans relâche à délivrer la connaissance, et à repérer les illusions

La première déclaration de l’Unesco à sa fondation avait indiqué que la guerre se trouve d’abord dans l’esprit, et l’Unesco a voulu promouvoir une éducation pour la paix. Mais en fait il ne peut être que banal d’enseigner que paix vaut mieux que guerre, ce qui est évident dans les temps paisibles.

Le problème se pose quand l’esprit de guerre submerge les mentalités. Éduquer à la paix signifie donc de lutter pour résister à l’esprit de guerre. Cela dit, en temps même de paix peut se développer une forme extrême de l’esprit de guerre, qui est le fanatisme. Celui-ci porte en lui la certitude de vérité absolue, la conviction d’agir pour la plus juste cause, et la volonté de détruire comme ennemis ceux qui s’opposent à lui, ainsi que ceux qui font partie d’une communauté jugée perverse ou néfaste, voire les incrédules (réputés impies).

[Image : Sans titre]

Nous avons pu constater, dans l’histoire des sociétés humaines, de multiples irruptions et manifestations de fanatismes religieux, nationalistes, idéologiques. Ma propre vie a pu faire l’expérience des fanatismes nazis et des fanatismes staliniens. Nous pouvons nous souvenir des fanatismes maoïstes, et de ceux des petits groupes qui, dans nos pays européens, en pleine paix, ont perpétré des attentats visant non seulement des personnes jugées responsables des maux de la société, mais aussi indistinctement des civils ; Fraction armée rouge (la bande à Baader) en Allemagne, Brigades noires et Brigades rouges en Italie, indépendantistes basques en Espagne. Le mot de terrorisme est à chaque fois employé pour dénoncer ces agissements tueurs, mais il ne témoigne que de notre terreur et nullement de ce qui meut les auteurs d’attentats.

Une structure mentale commune

Et surtout, si diverses soient les causes auxquelles se vouent les fanatiques, le fanatisme a partout et toujours une structure mentale commune. C’est pourquoi je préconise depuis vingt ans d’introduire dans nos écoles, dès la fin du primaire et dans le secondaire, l’enseignement de ce qu’est la connaissance, c’est-à-dire aussi l’enseignement de ce qui provoque ses erreurs, ses illusions, ses perversions. Car la possibilité d’erreur et d’illusion est dans la nature même de la connaissance. La connaissance première, qui est perceptive, est toujours une traduction en code binaire dans nos réseaux nerveux des stimuli sur nos terminaux sensoriels, puis une reconstruction cérébrale. Les mots sont des traductions en langage, les idées sont des reconstructions en systèmes.


réductionisme, manichéisme, réification

Or, comment devient-on fanatique, c’est-à-dire enfermé dans un système clos et illusoire de perceptions et d’idées sur le monde extérieur et sur soi-même ? Nul ne naît fanatique. Il peut le devenir progressivement, s’il s’enferme dans des modes pervers ou illusoires de connaissance. Il en est trois qui sont indispensables à la formation de tout fanatisme : le réductionnisme, le manichéisme, la réification. Et l’enseignement devrait agir sans relâche pour les énoncer, les dénoncer, et les déraciner. Car déraciner est préventif, alors que déradicaliser vient trop tard, lorsque le fanatisme est consolidé. La réduction est cette propension de l’esprit à croire connaître un tout à partir de la connaissance d’une partie.

développement de l’esprit de guerre en temps de paix : le fanatisme

Ainsi, dans les relations humaines superficielles, on croit connaître une personne à son apparence, à quelques informations, ou à un trait de caractère qu’elle a manifesté en notre présence. Là où entrent en jeu la crainte ou l’antipathie, on réduit cette personne au pire d’elle-même, ou au contraire, là où entrent en jeu sympathie ou amour, on la réduit au meilleur d’elle-même. Or la réduction de ce qui est nôtre en son meilleur et ce qui est l’autre en son pire est un trait typique de l’esprit de guerre, et il conduit au fanatisme. La réduction est ainsi un chemin commun à l’esprit de guerre et surtout à son développement en temps de paix qui est le fanatisme.

Du réductionnisme au manichéisme

Le manichéisme se propage et se développe dans le sillage du réductionnisme. Il n’y a plus que la lutte du Bien absolu contre le Mal absolu. Il pousse à l’absolutisme la vision unilatérale du réductionnisme, il devient vision du monde dans laquelle le manichéisme aveugle cherche à frapper par tous les moyens les suppôts du mal, ce qui du reste favorise le manichéisme de l’ennemi. Il faut donc que pour l’ennemi notre société soit la pire et que ses ressortissants soient les pires pour qu’il soit justifié dans son désir de meurtre et de destruction. Il advient alors que, menacés, nous considérons comme le pire de l’humanité l’ennemi qui nous attaque, et nous entrons nous-mêmes plus ou moins profondément dans le manichéisme.

réification

Il faut encore un autre ingrédient, que sécrète l’esprit humain, pour arriver au fanatisme. Celui-ci peut être nommé réification : les esprits d’une communauté sécrètent des idéologies ou visions du monde, comme -elles sécrètent des dieux, qui alors prennent une réalité formidable et supérieure. L’idéologie ou la croyance religieuse, en masquant le réel, devient pour l’esprit fanatique le vrai réel. Le mythe, le Dieu, bien que sécrété par les esprits humains, deviennent tout-puissants sur ces esprits et leur ordonnent soumission, sacrifice, meurtre. Tout cela s’est sans cesse manifesté et n’est pas une originalité propre à l’islam. Il a trouvé depuis quelques décennies, avec le dépérissement des fanatismes révolutionnaires (eux-mêmes animés par une foi ardente dans un salut terrestre) un terreau de développement dans un monde arabo-islamique passé d’une antique grandeur à l’abaissement et à l’humiliation. Mais l’exemple de jeunes Français d’origine chrétienne passés à l’islamisme montre que le besoin peut se fixer sur une Foi qui apporte la Vérité absolue.

désespérés sans croyance dans le nihilisme ambiant

En fait, plusieurs sources diverses créent des courants qui peuvent converger sur le  » daechisme  » : ce ne sont pas les jeunes rejetés ou ghettoïsés d’origine islamique de nos pays européens, ce sont aussi des désespérés sans croyance dans le nihilisme ambiant et qui trouvent enfin dans la conversion leur Vérité, ce sont aussi des dogmatiques doctrinaires qui donnent les justifications et les condamnations, ce sont aussi des chercheurs de ferveur et de communauté qui ont remplacé la Foi révolutionnaire dans une Foi restauratrice.

Nous ne voulons voir que la cruauté et la monstruosité de l’organisation Etat islamique, mais eux voient la cruauté et l’inhumanité de la guerre des drones et des missiles, ils voient la continuation, par nos interventions militaires au Moyen-Orient, de notre colonialisme, ils voient le pouvoir de l’argent et le vide moral d’une civilisation qu’ils veulent fuir et détruire pour un monde nouveau -ordonné par Dieu.

comprendre autrui, affronter l’incertitude

La fin justifie les moyens : cette maxime archiconnue et dont nous sommes maintenant écœurés exalte les nouveaux fanatiques. Il nous semble aujourd’hui plus que nécessaire, vital, d’intégrer dans notre enseignement dès le primaire et jusqu’à l’université, la  » connaissance de la connaissance « , qui permet de faire détecter aux âges adolescents où l’esprit se forme, les perversions et risques d’illusions, et d’opposer à la réduction, au manichéisme, à la réification, une connaissance capable de relier tous les aspects divers, voire antagonistes, d’une même réalité, de reconnaître les complexités au sein d’une même personne, d’une même société, d’une même civilisation. En bref, le talon d’Achille dans notre esprit est ce que nous croyons avoir le mieux développé et qui est en fait le plus sujet à l’aveuglement : la connaissance. En réformant la connaissance, nous nous donnons les moyens de reconnaître les aveuglements auxquels conduit l’esprit de guerre et de prévenir en partie chez les adolescents les processus qui conduisent au fanatisme. À cela il faut ajouter l’enseignement de la compréhension d’autrui, et l’enseignement à affronter l’incertitude.

reste le besoin de foi, d’aventure, d’exaltation

Tout n’est pas résolu pour autant : reste le besoin de foi, d’aventure, d’exaltation. Notre société n’apporte rien de cela, que nous trouvons seulement dans nos vies privées, dans nos amours, fraternités, communions temporaires. Un idéal de consommation, de supermarché, de gain, de productivité, de PIB ne peut satisfaire les aspirations les plus profondes de l’être humain, qui sont de se réaliser comme personne au sein d’une communauté solidaire.

Crise planétaire

D’autre part, nous sommes entrés dans des temps d’incertitude et de précarité, dus non seulement à la crise économique, mais à -notre crise de civilisation et à la crise planétaire, où l’humanité est menacée d’énormes périls. L’incertitude sécrète l’angoisse, et alors l’esprit cherche la sécurité psychique, soit en se refermant sur son identité ethnique ou nationale puisque le péril est censé venir de l’extérieur, soit sur une promesse de salut qu’apporte la foi religieuse.

un humanisme régénéré

C’est ici qu’un humanisme régénéré pourrait apporter la prise de conscience de la communauté de destin qui unit en fait tous les humains, le sentiment d’appartenance à -notre patrie terrestre, le sentiment d’appartenance à l’aventure extraordinaire et incertaine de l’humanité, avec ses chances et ses périls. C’est ici que l’on peut révéler ce que chacun porte en lui-même, mais occulté par la superficialité de notre civilisation présente ; que l’on peut avoir foi en l’amour et en la fraternité, qui sont nos besoins profonds, que cette foi est exaltante, qu’elle permet d’affronter les incertitudes et de refouler les angoisses.

ADRESSE AUX PSYCHOPRATICIENS

ADRESSE AUX PSYCHOPRATICIENS

4 Novembre 2015

Les organisations professionnelles suivantes s’adressent à vous

PSY’G – Groupement syndical des praticiens de la psychologie, psychothérapie, psychanalyse, créé en 1966

SNPPsy – Syndicat national des praticiens en psychothérapie et psychanalyse, créé en 1981

AFFOP – Association fédérative française des organismes de psychothérapie relationnelle et de psychanalyse, créée en 1998

– les deux syndicats professionnels historiques, PSY’G et SNPPsy, étant fondateurs et ex-membres de la FFdP (Fédération française de psychothérapie en 1995, nommée FF2P à partir de 2006). Les deux syndicats ayant fondé l’AFFOP en 1998 avec 17 écoles, sociétés savantes et groupes professionnels issus de la FFdP.
– les trois organisations (PSY’G, SNPPsy, AFFOP) se reconnaissent à leur accord sans aucune réserve sur les cinq critères définissant notre profession, issus du syndicalisme de la psychothérapie relationnelle française :
• avoir soi-même effectué une psychothérapie ou psychanalyse.
• connaître de façon approfondie son métier : méthodes, théories, pratique, psychopathologie.
• être en supervision constante
• se référer à un code de déontologie spécifique
• être agréé par une commission de pairs professionnels expérimentés.
Elles sont particulièrement attachées à ce Cinquième critère de la reconnaissance par les pairs.

Nos trois organisations professionnelles – PSY’G, SNPPsy, AFFOP –, s’étant concertées, souhaitent attirer l’attention des psychopraticiens sur le développement d’une situation très préoccupante pour notre profession.

Le GLPR, une concertation permanente au service de la profession

Dans le cadre du groupe informel nommé Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle (GLPR), le PSY’G, le SNPPsy, l’AFFOP et la FF2P se rencontrent régulièrement depuis 2010 afin de veiller à la défense et à l’évolution de notre profession commune, la psychothérapie relationnelle.

C’est dans ce cadre que nous nous sommes mis d’accord le 17 novembre 2011 pour nommer psychopraticiens (quelle que soit leur formation initiale, psychologue, psychiatre, psychanalyste, psychothérapeute) ceux qui l’exercent – nom de métier qui devait être garanti par les organismes membres du GLPR –. Cette dénomination de psychopraticien adoptée ensemble appartient de façon indivise à nos quatre organisations.

Un autre résultat positif de cette concertation permanente fut d’amener nos quatre organisations à s’accorder sur le principe que les professionnels de la psychothérapie, ayant par notre intermédiaire depuis plusieurs décennies œuvré à la construction de la profession de psychothérapeute et à sa reconnaissance sociale, maintiendraient leur métier sous leur responsabilité et autorité morale professionnelle indépendante.
Il s’agissait de la sorte de continuer à œuvrer pour la reconnaissance et la promotion de notre métier ainsi qu’à la défense des psychopraticiens, en maintenant leurs différences identitaires essentielles par rapport aux psychothérapeutes tels que définis par la loi de 2004.

Enfin nos rencontres régulières depuis le 23 septembre 2010 répondaient à notre vœu que les quatre acteurs historiques français de la psychothérapie fondée sur la relation maintiennent une concertation périodique au service de la profession dans son ensemble. Cette relation de travail poursuivie consolidait malgré nos différences un lien au service de notre métier et identité communs.

La profession en danger

Mais depuis un an nos deux syndicats, PSY’G, SNPPsy, et l’AFFOP constatent que la FF2P – tout en promouvant d’intéressantes actions pour la profession, congrès, colloques, journées d’étude, articles de presse – s’est engagée dans une stratégie de demande de reconnaissance auprès du Ministère du Travail auquel s’associe celui de la Santé. Nos trois organisations considèrent cette action comme allant à l’encontre des intérêts vitaux des praticiens de la psychothérapie relationnelle, comme de nature fortement préjudiciable à la profession de psychopraticien. C’est cela qui motive la présente alerte.

Au cœur du débat l’indépendance du métier de psychopraticien

Prioritairement, il convient de travailler à sauvegarder notre liberté de formation professionnelle et d’exercice de la psychothérapie, notamment la préservation de notre métier, de nos méthodes et pratiques dans notre intérêt et celui du public.
Nous constatons que tout en déclarant préserver l’indépendance de la formation et de la pratique des psychopraticiens relationnels (agréés ou certifiés), la FF2P a commis l’erreur d’entreprendre des démarches auprès de la Commission nationale de la certification professionnelle (CNCP). Elle met ainsi en danger l’appellation et le métier de psychopraticien, que nous nous devons pourtant de défendre ensemble.

Le SNPPsy avait déjà examiné cette possibilité à propos d’une certification AFNOR. Débat et réflexion effectués, il avait estimé dangereux pour notre profession de s’y exposer – rejoint dans cette analyse par le PSY’G et l’AFFOP.

Mais cette fois la FF2P, outrepassant nos mises en garde et l’expression de notre désaccord dans le cadre du GLPR a poursuivi sa démarche auprès du CNCP et construit sa stratégie sur cette base compromettant l’avenir de la profession.

Or, qu’est-ce que la CNCP ?

Organisme d’État, cette Commission nationale, créée par la loi de modernisation sociale de 2002, est placée sous l’autorité du ministre en charge de la formation professionnelle.
Elle est composée de 43 membres : des représentants des ministères et des régions, des partenaires sociaux, des chambres consulaires et des personnes qualifiées.
Les missions de la CNCP, nombreuses, visent à l’harmonisation communautaire européenne de tout ce qui peut, dans chaque secteur et champ d’activité de la vie professionnelle, offrir l’assurance, ou l’apparence, d’une évaluation et d’une garantie professionnelle.

Vous trouverez plus de détails sur la CNCP sur son site.

Pièges

Ainsi, selon nous, derrière des intentions paraissant à certains louables, chacun peut distinguer les pièges vers lesquels, par insuffisance d’analyse politique de la situation des rapports de forces entre les professions de santé mentale, la FF2P précipite la psychothérapie relationnelle et les psychopraticiens dans des voies dangereuses.
Au risque de s’orienter vers un encadrement, une hyper-réglementation, la médicalisation de la profession et de l’existence, et la psychothérapie d’État, que nous avons pourtant ensemble combattus depuis l’origine de nos organisations.

L’illusion de la démarche de certification professionnelle d’État est d’ignorer le rapport des forces qui a abouti à la promulgation de la loi de 2004.

Les professions du champ de la psychothérapie qui trouvent leur légitimité dans un diplôme universitaire sont généralement hostiles aux professionnels de la psychothérapie et de la psychanalyse fondées sur le travail psychothérapique ou psychanalytique personnel et la transmission par les professionnels.

Le rapport des forces politiques nous a toujours été défavorable et une législation nouvelle tendrait à faire de tous les praticiens de la psychothérapie ce qu’ils sont en germe dans la loi de 2004 réglementant le titre de psychothérapeute : des paramédicaux qui travailleront sous l’autorité médicale.

La Commission nationale de certification professionnelle (CNCP) qui examinera le dossier de demande comprend des représentants du ministère de la Santé qui œuvreront évidemment dans ce sens.

Que faire désormais ?

Au sein du GLPR même, nous connaissons la nécessité de progresser pour mieux faire face aux responsabilités qui sont les nôtres. Nous avons atteint ce point du processus de la défense de la profession qui requiert davantage qu’une concertation périodique laissant finalement le champ libre à toutes les initiatives, comme nous le constatons aujourd’hui. Le GLPR ne peut plus se permettre de fonctionner comme une chambre d’enregistrement des orientations d’un seul partenaire.

Nous pensons le moment venu d’avancer encore les uns vers les autres et d’approfondir la réflexion sur notre identité professionnelle et les meilleurs moyens de la protéger et garantir. Nous avons besoin d’une coordination nécessaire et celle-ci doit se fonder sur une réflexion ouverte, au sein de nos organisations et entre elles.

Le temps est venu d’ouvrir une vaste réflexion commune sur ces questions qui peuvent nous interroger, voire souligner nos divergences, mais qui ne doivent ni nous dé-coordonner ni porter atteinte à notre coopération.

Il est vital, ensemble, de penser notre métier et notre discipline, la psychothérapie relationnelle (cette expression se trouve dans le sigle choisi en commun de GLPR), en développant par le dialogue entre nous le plus de lucidité, de solidarité et de sagesse politique possible.

Cette situation dans laquelle une seule des quatre organisations peut engager une action préjudiciable à la profession ne peut durer. Notre propriété morale commune indivise du nom de métier de psychopraticien, et la répartition entre nous de titres d’exercice autorisés par nos seuls organismes créent des solidarités. Elle doit aboutir à la création d’une organisation permettant une réelle coopération entre nous, souhaitée par la majorité de nos collègues.

L’AFFOP, le PSY’G et le SNPPsy se tiennent à votre disposition pour faire face au péril et susciter ensemble l’élan collectif que la défense de notre profession requiert.

Un nouveau moment historique se présente. Ensemble nous devons nous en saisir pour, sans délai, mieux coordonner nos forces.

Jean-Michel Fourcade, Président de l’AFFOP
Philippe Grauer, Président du SNPPsy
Alain Naissant, Président du PSY’G

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Je soutiens l’action pour le renforcement de la coordination des quatre organismes représentatifs historiques des psychopraticiens relationnels.
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N’oubliez pas de préciser votre nom, prénom et coordonnées afin d’être informé de nos prochaines actions.


[1] L’expression est du Dr. Pierre Coret, fondateur d’une école portant ce nom, fédérée à la FF2P.

Judith Miller contre Élisabeth Roudinesco et le Seuil : épilogue en Cassation

communiqué de l’AFP

Une dépêche de l’AFP informe aujourd’hui, 04 février 2016, que la Cour de Cassation vient de mettre un terme définitif aux procédures judiciaires engagées par Judith Miller contre l’historienne Élisabeth Roudinesco et l’éditeur Le Seuil.

Paris, 4 fév 2016 (AFP) – La Cour de cassation a rejeté le pourvoi de Judith Miller, l’une des filles du psychanalyste Jacques Lacan, déboutée en appel dans un procès en diffamation contre Élisabeth Roudinesco et Le Seuil pour le livre « Lacan, envers et contre tout », a-t-on appris jeudi auprès de la maison d’édition.

Dans son arrêt, la Cour de Cassation donne raison à la cour d’appel de Paris qui, en septembre 2014, avait jugé que les propos de l’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco « ne portaient pas atteinte à l’honneur et à la considération » de Mme Miller.

En conséquence le pourvoi a été rejeté et Mme Miller, philosophe et psychanalyste, condamnée au dépens.

Selon Mme Miller, une phrase du livre d’Élisabeth Roudinesco, publié en septembre 2011, était diffamatoire à son égard.

Dans son essai Élisabeth Roudinesco écrivait qu’un jour, Lacan, matérialiste athée mais attaché au rituel de l’Église romaine depuis toujours, avait souhaité des funérailles catholiques. Né le 13 avril 1901, Jacques Lacan est mort le 9 septembre 1981 à Paris.

Le procès en diffamation concernait la phrase suivante: « Bien qu’il (Jacques Lacan) eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise, et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt » dans les Yvelines.

Judith Miller s’estimait gravement mise en cause par cette phrase supposant, selon sa lecture, qu’elle n’avait pas respecté les volontés de son père, et qu’elle aurait ainsi « trahi » la volonté d’un mort, ce qui constitue une faute grave contre la morale, et un délit.

En première instance, en 2012, le tribunal de grande instance de Paris avait donné raison à Judith Miller mais n’avait pas empêché la diffusion de l’ouvrage.

Mme Roudinesco et ses coaccusés, les Éditions du Seuil et leur PDG Olivier Bétourné, avaient alors interjeté appel.

Saisie, la cour d’appel avait infirmé le jugement de première instance et conclu que les propos reprochés n’étaient pas diffamatoires, déboutée Judith Miller et l’avait condamnée à verser 3.000 euros à Élisabeth Roudinesco et 3.000 euros aux Éditions du Seuil au titre de l’article 700 du Code de procédure civile.

La cour avait jugé que la phrase incriminée visait à « mettre en lumière des « paradoxes » de Jacques Lacan et « nullement imputer à ses proches un quelconque grief de trahison ».

commentaire de Michel Rotfus

Ce sera certainement un objet de curiosité pour les temps à venir : comment chez le couple Miller, – Judith, l’une des filles de Jacques Lacan, et son mari Jacques-Alain –, au moindre désaccord, au moindre propos qui semblait leur faire de l’ombre, ils se sont mis à porter plainte pour diffamation. Au lieu, de débattre, de s’expliquer, d’argumenter, ils ont judiciarisé les désaccords, faisant vainement procès sur procès(1« ).

Les historiens de l’avenir diront quelles conséquences sur le destin de la psychanalyse auront eu ces bien tristes pratiques.

  • 1 On pourra se reporter aux différents billets de mon blog où j’en ai rendu compte :

    https://blogs.mediapart.fr/michelrotfus/blog/171111/judith-miller-et-sa-soeur-oubliee-sibylle-lacan-un-proces-contre-elisa

    https://blogs.mediapart.fr/michelrotfus/blog/040413/miller-la-censure-miller-le-plaideur

    https://blogs.mediapart.fr/michelrotfus/blog/020413/miller-judiciarise-le-debat-miller-invective-un-combat-en-faveur-de-la-liberte-d-expression

CHARLIE – Yann Diener et la psychanalyse

Yann Diener : une étrange manière de réviser l’histoire de la psychanalyse chez Charlie Hebdo

CHARLIE, Yann Diener & la psychanalyse


par Michel Rotfus

Une bien vilaine tactique : réviser l’histoire pour prouver qu’au nom de leur neutralité bienveillante, les psychanalystes se désintéressent de la politique en général et de la violence contemporaine en particulier.

y a-t-il une vie intellectuelle après la mort ?

Le numéro spécial de Charlie Hebdo, commémore l’attentat contre sa rédaction. À la une, signé Riss, un Dieu à l’allure biblique, armé d’une kalachnikov, à la barbe et à la robe tachées de sang, au regard mi-halluciné, mi-traqué, et un titre : Un an après. L’assassin court toujours. Ce numéro comprend, après un édito-plaidoyer pour la laïcité, un cahier de dessins des disparus (Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré) et des contributions de la ministre de la Culture Fleur Pellerin, de comédiennes comme Isabelle Adjani, Charlotte Gainsbourg, Juliette Binoche, d’intellectuels comme Élisabeth Badinter, la bangladaise Taslima Nasreen, l’américain Russell Banks, et le musicien Ibrahim Maalouf. Un numéro anniversaire qui se veut plus athée et plus provocant que jamais. Ses deux dernières pages intérieures sont surmontées d’un titre, qui questionne curieusement, Y-a-t-il une vie intellectuelle après la mort ?

révision de l’histoire de la psychanalyse

Sur une colonne, Yann Diener, rebondit comme on dit chez les débatteurs et questionne à son tour : «les psychanalystes sont-ils des intellectuels comme les autres ? » Yann Diener est psychologue et psychanalyste comme Elsa Cayat qui fut au nombre des victimes et à qui il succède. Le sous-titre de l’article, en rouge, questionne : les psychanalystes ont la réputation de ne pas être engagés politiquement. Mais sont-ils toujours dans la fameuse position de neutralité bienveillante ? Que disent-ils de la violence contemporaine ? » On pourrait s’attendre à un sérieux état des lieux. On n’aura dans ces quelques lignes qu’un salmigondis étrange qui ferait sourire s’il n’était pas un vilain exercice de révision de l’histoire de la psychanalyse de ces quatre-vingt cinq dernières années. Une lecture (très) subjective de l’histoire de la psychanalyse peut-elle fonder un jugement de réalité ?

de Freud-Einstein à Yann Diener-René Major

Tout son article se ramène à une liste de huit dates allant de 1929 à 2014, c’est-à-dire du moment où Freud publie Malaise dans la civilisation et correspond avec Einstein, à celui où Yann Diener accompagne Elsa Cayat chez René Major pour discuter avec lui de l’engagement politique des psychanalystes. Il fait le complaisant récit de cette visite historique, ébloui par cet aristocrate qui les reçoit quai des Tournelles, où ils burent beaucoup de cafés et fumèrent beaucoup. Que s’est-il passé de notable concernant l’engagement politique des psychanalystes entre le moment où Freud s’adresse à Einstein, et celui où Yann Diener fume beaucoup et boit des cafés avec René Major dans cette rue très chic de Paris, dans l’île Saint Louis ? Selon notre enquêteur, bien peu de choses.

– De 1929 à 1960, rien !
– En 1960, le Manifeste des 121 a, parmi ses signataires, trois psychanalystes : Maud Mannoni, J.-B. Pontalis, Marie Moscovici.
– En 1967, c’est la guerre du Vietnam et Lacan déclare dans un séminaire que « l’inconscient, c’est la politique ».
– En 1969, la publication par deux psychanalystes réactionnaires de L’univers contestationnaire, et la réplique épistolaire d’Anne-Lise Stern qui signe avec son numéro de déportée.
– En 1985, la création de Psychanalyse actuelle, après la sortie du film Shoah.
– En 1997, la publication par la psychanalyste brésilienne Helena Besserman Vianna de Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture. Sous la dictature, son analyste, Amilcar Lobo, avait participé à des séances de torture. L’International Psychoanalytical Association (IPA) le couvre. René Major démissionne de l’IPA et de la Société psychanalytique de Paris (SPP).
– En 1998, le Groupe islamique armé, (GIA) massacre à tour de bras en Algérie. L’association psychanalytique de la Lysimaque tient un colloque : Algérie, années 90 : politique du meurtre : pour une lecture freudienne de la crise algérienne.
– Et nous voilà en 2014, Quai des Tournelles. C’était en décembre.
11 janvier 2015, quelques jours après, Elsa Cayatte faisait partie des morts de Charlie Hebdo.

paysage dévasté

Ce paysage dévasté en forme d’éphéméride, est à l’évidence une lecture subjective de l’histoire, à la fois sélective et hagiographique. Elle est une façon de donner un sens radical au sous-titre de l’article : les psychanalystes ne s’engagent pas en politique, sauf quelques uns, très rares. Il serait aussi absurde de discuter de cette lecture subjective de l’histoire que de discuter du goût quand celui qui trouve bon tel met ou tel vin croit pouvoir exiger des autres qu’ils les trouvent bons aussi. Mais dès lors qu’elle sert à fonder un jugement de réalité (soit la proposition : « à part quelques très rares d’entre eux, les psychanalystes ne s’engagent pas en politique »), cette lecture doit être confrontée aux annales de l’histoire.

un passé d’historien de la psychanalyse

Si aujourd’hui, Yann Diener se livre à ces fantaisies journalistiques, pendant des années, il a du pourtant avoir une idée assez précise de ce qu’est un travail sérieux d’historien.
Il a été un membre très actif de la Société internationale de l’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP), où il eut la responsabilité du Bulletin.

Il a travaillé aux archives Henri Ellenberger, confiées à la SIHPP. Il a travaillé avec Élisabeth Roudinesco à l’édition de l’ouvrage d’Ellenberger (comprenant la majeure partie de ses articles), qui a été publié chez Fayard en 1995 sous le titre Médecines de l’âme. Essais d’histoire de la folie et des guérisons psychiques, ouvrage qui reçut le prix Psyché.

Il a été l’élève d’Élisabeth Roudinesco sous la direction de laquelle il a soutenu un DEA à Paris VII, puis a entrepris une thèse de doctorat d’histoire de la psychanalyse. Par ailleurs, son nom figure dans le Dictionnaire de la psychanalyse d’Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, en tête de la liste des remerciements à ceux dont la collaboration a permis la réalisation de l’ouvrage.

Il aurait pu, à l’occasion de son dernier article dans Charlie Hebdo, vivifier ses souvenirs de l’histoire de la psychanalyse en s’aidant par exemple de la chronologie qui figure à la fin du Dictionnaire de la psychanalyse.

quelques dates fâcheusement oubliées

Il n’aurait pas omis si fâcheusement quelques dates qui concernent l’implication des psychanalystes dans la politique, particulièrement significatives par les événements concernés comme par leur « oubli ». Comme il n’est pas possible ici de tout dire, je m’en tiendrai à quelques exemples volontairement contrastés, entre ceux qui s’opposèrent à l’abjection et ceux qui composèrent avec elle, ou pire, y contribuèrent.

– En 1933, alors que Max Eitingon(1« ) et Sigmund Freud maintiennent l’existence de l’Institut psychanalytique de Berlin, Edith Jacobson, membre de la Deutsche Psychoanalytishe Gesellschaft (DPG) entre dans le réseau de résistance anti-nazie Neu Beginnen (Recommencer à nouveau). Elle est arrêtée par la Gestapo et emprisonnée en octobre 1935, tandis que la DPG, qui avait ignoré son activité, et pour ne pas déplaire au nouveau régime, avait interdit à ses membres d’analyser des patients engagés dans la résistance. En 1937, elle réussit à s’enfuir et gagna les États-Unis.

– En 1933, Carl Gustav Jung entre à l’Allgemeine Ärzliche Gesellschaft für Psychoterapie (AÄGP) et déclare que « la race juive ne peut être comparée à l’inconscient aryen. »(2« )
La même année, la psychanalyse est qualifiée par le régime nazie de « science juive » et la terminologie freudienne est bannie.
Wilhelm Reich, émigré en suède, publie Psychologie de masse du fascisme.
En septembre, débute l’émigration massive des psychanalystes allemands vers l’Argentine, l’Angleterre, les États-Unis. Ils seront bientôt suivis par les Autrichiens et les Hongrois.

– En 1934, Jung accède à la présidence de l’AÄGP qui se met à exclure les juifs de ses rangs.

De 1935 à 36, Jones entreprend une politique de tentative de « sauvetage »(3« ) de la psychanalyse sous le nazisme(4« ) en la rattachant à l’Institut de Matthias Heinrich Göring, psychiatre et cousin du maréchal. L’Institut psychanalytique de Berlin sera « aryanisé. »

Fin 1938, sont promulguées en Italie, les lois antisémites d’exception. Les psychanalystes juifs émigrent.

– En 1939, Matthias Göring crée à Oslo un institut aryanisé sur le modèle de celui de Berlin. Plusieurs psychanalystes norvégiens entrent dans la résistance anti-nazie.

– En 1940, François Tosquelles, condamné à mort par le régime de Franco, arrive à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, où il impulse le mouvement de la psychiatrie institutionnelle. Saint-Alban devient un lieu d’invention et aussi un refuge pour les antinazis et les résistants.

– Dans le même temps, 1940-43, René Laforgue, un des fondateurs et chef de file de la première société psychanalytique française, la SPP(5« ), tente une collaboration avec l’occupant, proposant à Matthias Göring dans une importante correspondance la création d’un institut aryanisé. Les allemands se méfiaient de ce freudien de la première heure, membre de la ligue contre l’antisémitisme : sa tentative échoue. À partir de 1942, il va se réorienter et protéger des personnes persécutées et des résistants.

Juin 1940, Jenny Aubry, psychiatre et psychanalyste, qui deviendra une pionnière de la pédopsychiatrie, est hostile dès juin à Vichy, et entre dans un réseau de résistance. Grâce à ses responsabilités hospitalières, elle put sauver de nombreux enfants juifs, puis à l’Hôpital des enfants malades, des jeunes recrues du STO à qui elle fournit de faux certificats.

– En 1942, le psychanalyste Georges Mauco, futur fondateur des CMP après la Libération sous la protection de De Gaulle, est collaborateur de l’immonde Georges Montandon, – théoricien du racisme et antisémite –, et publie dans l’Ethnie française, un article raciste et antisémite sur « l’immigration étrangère en France. »

– Années 1945 et suivantes, coups de gomme. Il faudrait parler ici, de l’activité intense, à l’échelle quasiment mondiale, de reconstruction du mouvement psychanalytique bouleversé par les fascismes européens, des fondations, des crises, des affrontements et des scissions, gommant souvent dans une histoire officielle les épisodes passés ou au contraire tentant de les penser.

– En 1981, sont organisées à Paris des Rencontres franco-latino-américaines pour critiquer la politique de l’IPA à l’égard des régimes dictatoriaux, à l’initiative de René Major.

– En 1985, les membres du Psychoanalytisches Seminär de Zurich veulent former un contre-congrès à Hambourg pour critiquer la ligne officielle de l’IPA et son occultation du passé dans son entreprise de « sauvetage » de la psychanalyse sous le nazisme. Quand se tient le XXXIVe congrès, quelques mois après, la direction de l’IPA décide de ne pas aborder ce que fut la politique de Jones. Mais une exposition est organisée sur la période nazie avec publication d’un catalogue.

– En Juillet 1999, se tient le XLIe congrès de l’IPA. Un membre de l’Asociacion psicoanalitica chilena (APC) publie dans The Newsletter of IPA, un article dans lequel la période de la dictature de Pinochet est présentée comme marquée par une « stabilité démocratique » favorable à l’épanouissement de la psychanalyse. Rien n’est dit des crimes et des tortures commis sous la dictature. Plusieurs présidents de sociétés composant l’IPA protestent, dont Jean Cournut de la SPP (France).

de 1999 à nos jours l’histoire se poursuit.
Il faudrait rendre compte de l’implication diverses des psychanalystes aussi bien devant la montée d’injonctions à normaliser, comme ceux qui, en France, se mobilisèrent dans « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans », ou bien quand se joua l’affaire de la réglementation du titre de psychothérapeute, ou bien encore à propos de la législation sur le mariage des homosexuels.

l’affaire Helena Besserman Vianna et quelques oublis de Yann Diener

Helena Basserman Vianna accusée de délation
Je voudrais revenir sur l’éphéméride de Yann Diener : 1997 et l’affaire Helena Besserman Viana. Dans son livre(6« ), Helena Basserman Vianna, usant de documents d’archives incontestables, retrace un drame dans lequel elle fut en partie impliquée, et dont les protagonistes furent d’authentiques psychanalystes freudiens, membres de l’IPA. Amilcar Lobo, (qui avait été son analyste) fut un tortionnaire au service de la dictature et participa à des séances de torture(7« ). Marie Langer, grande figure antifasciste et personnalité respectée de la psychanalyse, saisit l’IPA, de l’affaire en s’adressant à son président Serge Lebovici, membre de la SPP. L’IPA couvre Amilcar Lobo, tandis qu’Helena Basserman Vianna est accusée de délation sur la personne d’un innocent et de complot visant à déstabiliser la psychanalyse et échappe de peu à un attentat. Maria Langer, menacée de mort par l’Escadron de la mort est contrainte de s’exiler au Mexique. Helena Basserman Vianna ne sera réhabilitée qu’en 1980 quand un ancien prisonnier politique révélera les atrocités commises par Lobo.

1930-1980 de Berlin à Rio

fascisme sur trois générations de psychanalystes
L’histoire est en fait nettement plus complexe et témoigne de la tragédie transférentielle qui s’est jouée sur trois générations de psychanalystes : Werner Kemper, un ancien collaborateur des nazis, qui en Allemagne a été un membre actif de l’institut du sinistre Matthias Heinrich Göring, s’est réfugié à Rio de Janeiro, en dissimulant son passé. Il y fonde la Sociedade Psicanalitica do Rio Janeiro (SPRJ, Rio I), reconnue deux ans plus tard par l’IPA. Il y forme de nombreux élèves, dont Leao Cabernite qui deviendra président de l’association de Kemper, et sera lié à la dictature. Parmi ses élèves et analysants, Amilcar Lobo Moreira, lieutenant de la police militaire et médecin. Un ancien collaborateur des nazis dissimule son passé et forme un analyste proche de la dictature qui forme un tortionnaire.

1979 – IPA enfin !

l’IPA se positionne contre les violations des droits de l’homme
Yann Diener oublie de mentionner qu’en juillet 1979, s’est tenu à New York le XXXIè congrès de l’IPA qui, par un vote à main levée, a condamné, la violation des droits de l’homme en Argentine sous la dictature, et l’utilisation des méthodes psychiatriques et psychothérapiques à des fins de privations des libertés.

1980 à Rio

« psychanalyse et fascisme »
Yann Diener oublie aussi qu’en septembre 1980 s’est tenu un colloque à Rio de Janeiro sur le thème “Psychanalyse et fascisme” où un prisonnier témoigna de la participation d’Amilcar Lobo à des séances de torture ce qui permit la réhabilitation d’Helena Besserman Viana.

1997 – SIHPP à Sainte Anne

René Major soutient Helena Besserman Vianna
Pour pouvoir montrer que les psychanalystes se désintéressent de la politique, Yann Diener oublie de mentionner qu’en février 1997, avec la participation de la revue Études freudiennes, la SIHPP , – dont il était alors un membre actif –, organise une rencontre à l’hôpital Sainte-Anne autour du livre d’Helena Besserman Vianna. René Major, anime ce débat où sont présents Helena Besserman Vianna, Wilson de Lyra Chebabi, Élisabeth Roudinesco, Conrad Stein.

Maria Menezes, victime du tortionnaire Amilcar Lobo Moreira da Silva, avait accepté de venir témoigner de ses souffrances. Invités à s’exprimer, Serge Lebovici et Daniel Widlöcher n’ont pas assisté à la rencontre qui a rassemblé de nombreux participants et a connu, compte-tenu du sujet abordé, un retentissement important.

2008 – SIHPP à Londres

psychanalyse, fascisme, fondamentalisme
Yann Diener oublie le vingt-deuxième colloque de la SIHPP qui s’est tenu en anglais à Londres (University College) les 29 et 30 novembre 2008, sur le thème Psychanalyse, fascisme, fondamentalisme – Il a été organisé par Julia Borossa en collaboration avec le Freud Museum, le Center for Psychoanalysis (Middlesex University) et le Birkbeck College (Londres). Avec la participation de David Bell (psychanalyste, BPS, IPA), Carolyn Rooney (directrice du Center for Colonial and Post-colonial research, Kent University), Fakhry Davids (psychanalyste, BPS, IPA), Moshin Hamid (écrivain et journaliste), Stephen Frosh (professeur de psychologie, Birkbeck Coll.), Daniel Pick (historien et psychanalyste, Birkbeck Coll., BPS, IPA), David Modell (cinéaste et écrivain), Élisabeth Roudinesco et Jacqueline Rose (professeur de littérature anglaise, Queen Mary College).

Il a été notamment débattu de la question de l’islamisme radical dans ses différences avec les fondamentalismes chrétien et juif. D’une manière générale, ce sont les diverses formes contemporaines de haine du genre humain, et de rejet de toute altérité (perversion du lien identitaire) qui ont été abordées, qu’elles viennent du fascisme, du nazisme ou des extrémismes religieux. Les actes du colloque ont été publiés dans la revue Psychoanalysis and History, vol 11, 2, 2009.

2009 – l’Appel des appels

– Yann Diener oublie que l’Appel des appels a été fondé et est animé par un psychanalyste, Roland Gori.

2011 – SIHPP à Beyrouth

Guerre finie, guerre infinie. De même encore, Yann Diener oublie aussi le vingt-quatrième colloque de la SIHPP qui eut pour thème Guerre finie, guerre infinie. Il s’est déroulé à Beyrouth du 28 au 30 octobre 2011 et a été organisé par Chawki Azouri en partenariat avec La Société libanaise de psychanalyse (SLP), ALPHAPSY, l’Institut français du Liban et l’hôpital du Mont Liban qui a accueilli des personnalités venues de tous les horizons, français, libanais, brésilien, anglais, canadiens.

Guerres réelles, luttes armées, traumatismes de guerre, histoire de cas, génocides, massacres, pardon, repentance, nouvelles juridictions, guerre dans la vie quotidienne, masculinité de la guerre et rôle des femmes, bipolarité du monde moderne divisé entre une économie de marché et un une montée des intégrismes ayant pour point commun de nier l’humanité de l’homme. Le colloque a été dédié à Rafah Nached, psychanalyste syrienne emprisonnée dans son pays par la dictature.

2011 – Rafah Nached

– Yann Diener oublie les mobilisations des psychanalystes qui ont fortement contribué à faire libérer Rafah Nached, la première femme psychanalyste à exercer en Syrie, emprisonnée par le régime de Damas en septembre 2011.

2013 – Raja Ben Slama

– Yann Diener oublie les fortes mobilisations des psychanalystes qui ont contribué à faire libérer Raja Ben Slama, universitaire et psychanalyste emprisonnée en Tunisie pour ses engagements pour la démocratie.

Bref, Yann Diener oublie tout simplement l’histoire même de l’engagement des psychanalystes en politique pour se mettre narcissiquement en scène afin de faire dialoguer l’une des victimes des attentats avec son camarade fumeur, qualifié d’aristocrate, avec qui il fraternise sur la base d’un antilibéralisme radical et d’un purisme psychanalytique. Voilà une drôle de conception de l’histoire : histoire sélective et amnésique qui n’est plus qu’une servante mise au service d’une auto-hagiographie. Tous des pourris sauf mon copain et moi. Et quelques morts dont Lacan, qu’il n’y a plus qu’à faire parler.

« l’inconscient, c’est la politique »

On connaît ces phrases lacaniennes qui, très largement citées, fonctionnent comme des sortes de logo. Tirées hors de leur contexte, énoncées comme des aphorismes, elles sont comme des signes de reconnaissance et d’appartenance à tel ou tel groupe, comme un totem clanique dans les tribus lacaniennes.
« La femme n’existe pas »
« Il n’y a pas de rapport sexuel »
« L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ».

Et, cité par Yann Diener dans son éphéméride, « L’inconscient, c’est la politique ».

Lacan Quotidien N° 557

Les grands esprits se rencontrent. Dans le dernier numéro de Lacan Quotidien (N° 557), on y a droit ! Un article signé Réginald Blanchet : « Théologie de l’esclavage sexuel des femmes dans l’État Islamique. L’inconscient, c’est la politique » nous explique ce que nous devons penser de la vérité de Daech, à partir d’une analyse de la mise en esclavage sexuel des femmes capturées :

« Dans sa facture djihadiste, le viol de l’esclave sexuelle est bel et bien un viol religieux, arc-bouté sur un discours théologique qui promeut la figure d’un Dieu tourmenteur. Ce n’est pas seulement que celle-ci se veuille androcentrique, institue la supériorité des hommes sur les femmes et la ségrégation de ces dernières, c’est qu’elle se fonde sur ce qu’il faut bien tenir pour la réjection du féminin comme tel, à vrai dire la forclusion de tout ce qui pourrait relever de l’ordre d’une Autre jouissance au-delà du phallus et de sa père-version dans le Dieu de férocité. Ce phallicisme délirant, extrême et violent, qui va à abolir le féminin sinon à tuer les femmes élues en leur qualité de femmes, constitue le fond subjectif de l’islam fondamentaliste, quiétiste ou non. L’urgence de la réforme de l’entendement théologique en islam, qui aujourd’hui fait gravement symptôme pour l’humanité et en premier lieu pour les musulmans eux-mêmes, trouverait là sa raison et sa nécessité (c’est moi qui souligne). »

dur d’être aimé par des cons

Ici, la cause est entendue : il faut parler (et comprendre ?) le jargon post-lacano-millerien pour entendre quelque chose à l’esclavagisme sexuel à la lumière de l’inconscient politique. On ne peut pas ne pas penser ici à la fameuse caricature du Prophète se prenant la tête entre les mains et disant « c’est dur d’être aimé par des cons ». Pauvre Lacan, comme il doit souffrir lui aussi d’être aimé comme le grand prophète des cons. Il se lamentait déjà de son vivant mais trente-cinq ans après sa mort, ce doit être bien pire.

qu’en est-il du propos de Yann Diener ?

symétrie débile : économie libérale et délire islamiste en miroir

Dans le désert de son éphéméride historique, la dernière référence, 2014, évoque sa discussion avec René Major. « Nous avons parlé de la ravageuse jouissance de l’économie libérale, du délire islamiste qui lui répond en miroir, et du totalitarisme religieux qui progresse ». Nous avons ici le noyau essentiel de la pensée politique de Yann Diener : l’économie libérale a pour image spéculaire le délire islamiste. Elle est tout aussi délirante, meurtrière, et assassine.

Lacan dans le séminaire XIV de 1966-67, sur Logique du fantasme prononce cette phrase, rendue énigmatique hors de son contexte, lors de la séance du 10 mai 1967 : […] « Je ne dis même pas que ‘’la politique c’est l’inconscient’’,- mais tout simplement : l’inconscient c’est la politique !
Je veux dire que ce qui lie les hommes entre eux, ce qui les oppose, est précisément à motiver de ce que nous essayons pour l’instant d’articuler la logique… »

L’examen de la logique de la position névrotique dans son rapport à la demande de l’autre, va connaître bien des avatars ! Et voilà Lacan enrôlé, à l’insu de son plein gré, dans un radicalisme politique qui criminalise l’économie libérale, la vérité de celle-ci se disant dans la férocité meurtrière de… Daech. Quand on connaît les positions politiques de Lacan et qu’on le lit sérieusement, on tombe des nues. Voilà donc le maître – grand défenseur du libéralisme, proche de l’Express, de Françoise Giroud et de Mendès-France – transformé en une sorte de glapisseur anti-américain instaurant une symétrie débile à laquelle même le plus forcené des gauchistes n’aurait jamais songé.

peut-il y avoir une vie intellectuelle avant la mort ?

Yann Diener pointe l’affaire Helena Basserman Vianna dans son éphéméride. Il devrait pourtant réfléchir au rôle et à la puissance du transfert quand il s’agit de statuer sur le rapport des psychanalystes à la politique.
Paraphrasant un certain psychanalyste qui dans un accès de subtilité demandait si Amilcar Lobo torturait en tant que psychanalyste ou en tant que médecin, nous pourrions demander à notre tour si Yann Diener écrit cette puissante analyse en tant que psychanalyste ou en tant que journaliste ? Ou en tant qu’inféodé à un groupe dont il fait par ailleurs l’apologie, vantant l’insurrection qui vient, celle du symptôme (sic) et la rébellion qu’il porte (sic) contre l’État.

Car écrire comme il le fait pour répondre à la question canularesque « Y-a-t-il une vie intellectuelle après la mort ? » amène à se demander si chez certains, il peut y avoir une vie intellectuelle avant la mort. Cet article de Yann Diener dans Charlie Hebdo apporte la preuve que non.

  • 1 Contre son avis. Il se plia à la volonté de Freud (qui lui-même s’était rendu à celle de Jones), quitta l’Allemagne pour Israël en 1934.
  • 2 Le culturalisme de Jung le prédispose à édifier une typologie selon le modèle de la psychologie des peuples. Évidemment casse-gueule. S’il existe des différences de nature entre « races » (on disait et pensait comme ça alors – Freud excepté, trop profondément universaliste) et mentalités, en avant pour opposer un inconscient aryen au « potentiel supérieur » à celui de l’inconscient juif, nomade (le Bodenlos de Heidegger), « féminin » (coucou le féminisme ! bonjour l’antisémitisme), parasitaire. Heureusement que « le grandiose phénomène du national-socialisme » se propose à la contemplation des « yeux étonnés » du « monde entier. »Toujours avec la même méthode Jung par la suite retournera contre Hitler sa pensée anthropologique à deux balles. Ce grand clinicien pêchait par manque d’universalisme. On doit à Andrew Samuel d’avoir en 1992 fait le bilan de ce pénible épisode. NdlR.
  • 3 La seule chose qui put être sauvée ce furent les vies de psychanalystes réfugiés aux États-Unis et en Grande Bretagne grâce à l’intervention de Jones. Freud eut la sagesse de laisser Jones conduire les affaires, ayant toujours refusé d’occuper le poste de chef d’organisation. On sait que cette sorte de « cumul » n’avantagea guère Lacan. NdlR
  • 4 Ça n’est pas le moment le plus glorieux de l’histoire de la psychanalyse. Eitingon, opposé à cette ligne ultra conservatrice, émigra l’année suivante en Israël. NdlR.
  • 5 que Marie Bonaparte ferma dès l’arrivée des allemands à Paris. NdlR.
  • 6 Helena Besserman Vianna, Politique de la Psychanalyse face à la dictature et à la torture. Préface et lettre ouverte de René Major (L’Harmattan 1997).
  • 7 En octobre 1980, Amilcar Lobo est exclu de la SPRJ, et identifié l’année suivante par des ex-prisonniers politiques témoignant devant la Commission des droits de l’homme de l’Association du Barreau brésilien. Ceux-ci déclarent alors que Lobo n’a pas lui-même torturé de façon personnelle les détenus, mais était chargé de les maintenir en vie afin de prolonger les séances. Outre cette supervision de l’état de santé, il administrait lui-même, par voie sanguine, des produits censés agir comme « sérum de vérité ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Amilcar_Lobo_Moreira. NdlR.