Psychiatrie, bistouri et matière grise

LE MONDE DES LIVRES | 05.05.2016

Carlos Parada, Toucher le cerveau, changer l’esprit, PUF, « Science histoire & société », 204 p., 19 €.-

Leucotomie, lobotomie, topectomie, thalamotomie

Ami et élève de Claude Olievenstein (1933-2008), avec lequel il a travaillé pendant des années à l’hôpital Marmottan, à Paris, Carlos Parada, psychiatre engagé, spécialiste des toxicomanies, raconte, dans le fort intéressant Toucher le cerveau, changer l’esprit, les déboires et les errances de la psychochirurgie, qui visait à éradiquer les psychoses, les dépressions et l’homosexualité par des opérations barbares sur le cerveau : leucotomie, lobotomie, topectomie, thalamotomie. Quelle que soit la variété des techniques, il s’agissait toujours de prélever une substance cérébrale dans le but d’altérer un trouble psychique ou mental.

Continuité absolue entre le cerveau et l’esprit

Mise au point en 1935 par le médecin portugais Egas Moniz (1874-1955), qui reçut le prix Nobel en 1949 pour ses recherches, cette pratique reposait sur la conviction qu’il existerait une ­continuité absolue entre le cerveau et l’esprit. Comme si enlever un lobe à l’aide d’un bistouri suffisait à changer la condition humaine. Ces interventions n’eurent aucune efficacité et ne firent qu’ajouter une anomalie, liée à l’amputation, à un déséquilibre psychique. Certains cas sont restés célèbres aux États-Unis, celui, notamment, de Carl Liebman (1900-1969), ancien patient ­psychotique de Freud qui finira ses jours dans un hôpital psychiatrique, et celui de Rosemary Kennedy (1918-2005), opérée en 1941 dans le plus grand secret à la demande de son père, Joseph Kennedy, ­patriarche du clan. Elle ne s’en remettra ­jamais. Quant à Moniz, il sera agressé par un patient schizophrène. Contraint de cir­culer dans un fauteuil roulant, il poursuivra ses expériences jusqu’à sa mort.

Le choix entre deux voies

Si Carlos Parada n’évoque pas ces cas, il montre néanmoins comment s’est développé ce rêve de « changer l’esprit en touchant le cerveau » et il indique que la psychiatrie biologique de la seconde moitié du XXe siècle avait le choix entre deux voies : l’intervention chirurgicale d’un côté, la généralisation des psychotropes de l’autre. En France, de nombreux psychiatres, parmi les plus humanistes et les plus ouverts à la psychanalyse et donc au traitement psychique – Georges Daumezon, Henri Ey, Serge Lebovici –, acceptèrent en partie cette pratique, en invoquant la suppression de la souffrance chez les patients agités, angoissés, délirants. Seul Henri Baruk (1897-1999), anti-freudien avéré, refusa de s’engager dans un débat sur la notion même d’efficacité. Aussi s’opposa-t-il, par principe et au nom d’une morale religieuse, à ces interventions aujourd’hui interdites dans de nombreux pays. Il considérait qu’il y avait peu de différence entre les malades mentaux et les hommes ordinaires, et que le médecin devait supporter les violences et la folie du malade.

Pouvoir disciplinaire et transgression de la norme, les deux facettes d’un savoir psychiatrique en quête d’identité
Dans cette optique, Carlos Parada soutient que la psychiatrie biologique ­contemporaine a hérité, d’un côté, de l’aspect « disciplinaire » de la psychochirurgie, quand les substances chimiques sont ­administrées par le psychiatre du haut de son autorité et, de l’autre, de son caractère transgressif, quand le patient se drogue au point de s’autodétruire. Dans cette nouvelle configuration, le psychiatre n’a plus le pouvoir d’imposer un traitement barbare au patient sans son consentement tandis que celui-ci peut décider lui-même de consommer de la drogue. Pouvoir disciplinaire et transgression de la norme sont donc les deux facettes d’un savoir psychiatrique en quête d’identité.

Il y a un désir de fascisme dans ce pays

L’OBS – 2016-04-25
Page débats annonce en couverture.
Propos recueillis par Aude Lancelin


Les {« néo-réactionnaires » colonisent actuellement le débat français. Comment expliquez-vous la si longue éclipse publique de la pensée de gauche dans notre pays, au profit de ces essayistes souvent très droitiers ?

les Nouveaux philosophes, c’était l’opinion contre le savoir, déjà

Je crois que l’échec du communisme réel a joué un rôle décisif dans cette affaire. Dans le débat d’idées, on a entamé alors une grande révision de l’histoire de la Révolution française. {François Furet nous avait déjà expliqué que 1917 était déjà dans 1793, et que 1793 était déjà dans 1789. Mais avec la {« nouvelle philosophie », on a commencé à nous dire que le goulag était déjà dans Marx. Certes, ils étaient, beaux, brillants, par ailleurs très différents les uns des autres, certains sérieux, d’autres pas du tout. Mais enfin, il y avait cette thèse qui leur était commune, qu’a fort bien dénoncée Pierre Vidal-Naquet, et qui reposait sur l’illusion rétrospective et l’anachronisme : le goulag est déjà dans Marx, voire dans Hegel ! Or il n’y a pas de goulag dans Marx. À partir de ce moment-là, on s’est mis à rejeter l’idéal révolutionnaire qui avait été porté pendant la deuxième moitié du XXème siècle, autant par Sartre que par des philosophes comme Foucault, qui était pourtant anticommuniste. Les médias se sont mis à émettre un doute sur la totalité des rébellions possibles puis à rejeter tout un savoir qui avait nourri ma génération. J’avais été l’élève de Deleuze, suivi les cours de Foucault et Barthes, j’admirais profondément Lévi-Strauss. La position des Nouveaux philosophes, c’était l’opinion contre le savoir, déjà. C’était bien visible.

Et aujourd’hui donc, nous récoltons les fruits de ce travail de destruction ?

La pensée complexe s’est littéralement effondrée

À partir du moment où, en quelque sorte, la Révolution française devient l’équivalent du totalitarisme, la Révolution russe étant, elle, pire encore que le nazisme, alors c’est une cacophonie qui s’installe, on ne sait plus de quoi on parle. Tout cela s’est instauré tranquillement, escorté par le triomphe du libéralisme économique, des idées toutes faites, et nous avons assisté à la grande inversion de tout. Chacun s’est mis à brandir des slogans : « Sartre s’est trompé sur tout » ! Chacun s’est mis à expliquer que tout ce qui avait porté l’idéal progressiste des masses populaires était à bannir. Or moi, à l’époque, j’étais capable de lire Aron autant que Sartre, de penser qu’Aron avait raison à propos de Machiavel, et en même temps que Sartre avait raison d’être ce qu’il était. La pensée complexe s’est littéralement effondrée. Et aujourd’hui, on atteint des records. Les plus grands penseurs post-sartriens se voient insultés tous les jours. Regardez la façon dont un Zemmour attaque Foucault dans son best-seller, sans parler de Derrida, présenté comme un obscurantiste. Le signifiant goulag est partout : en 2005 dans Le livre noir de la psychanalyse, Freud a été accusé d’avoir orchestré un goulag clinique sous prétexte qu’il n’avait pas guéri ses patients. Tout ça est apparu depuis les années 80, avec le risque d’une droitisation radicale de la France. Et cela parce que dans notre pays jacobin, si l’on tue l’espoir du peuple, il part vers l’extrême-droite. Il faut le savoir : nous avons des démons, en France. Nous avons eu l’affaire Dreyfus, nous avons eu depuis Drumont un antisémitisme virulent, mais on a aussi l’antithèse de cela, un élan d’émancipation : Valmy ou Vichy. Je crains qu’on ne soit entré dans une période qui n’est rien d’autre que le retour des idées de l’extrême-droite maquillées en anti-goulag, mot fourre-tout.

Vous pensez ainsi que nous pourrions n’être qu’au début d’un processus historique puissamment réactionnaire ?

Alain Badiou, Jacques Rancière, Bruno Latour, Tsvétan Todorov

C’est possible. Intellectuellement, je pense toutefois que tous ces polémistes réactionnaires sont déjà battus. Leurs livres n’ont aucune reconnaissance académique, ni en France, ni à l’étranger. Zemmour, Onfray, Finkielkraut existent plus par leur personne et leurs opinions que pour leurs travaux. C’est pour ça qu’ils sont furieux du succès de Alain Badiou dans les universités américaines. Mais au lieu de se mettre en colère, il faut comprendre la raison pour laquelle aujourd’hui Jacques Rancière, Bruno Latour, Tsvetan Todorov et bien d’autres sont les auteurs français vivants les plus traduits. Même chose pour la psychanalyse : les travaux d’histoire ou de critique de la culture, comme ceux de Fethi Benslama ou les miens, ont le vent en poupe, alors qu’en France, la pratique de la psychanalyse décline. Ses représentants sont, hélas, trop centrés sur le passé.

Du reste à l’étranger, personne ne comprend pourquoi la France connaît une telle paralysie intellectuelle. Vous qui avez été proche de Lacan et Derrida, qu’est-ce que ça vous fait de vivre au temps d’Eric Zemmour ?

sur le même plan la Résistance et la Collaboration

Je trouve déplorable une telle apologie de la France de Vichy. Je suis fille de résistants, j’ai un récit national qui m’accompagne depuis ma naissance, en septembre 44. Mes parents étaient gaullistes, ma mère a travaillé avec des réseaux communistes. Je ne supporte pas que l’on mette sur le même plan la Résistance et la Collaboration. Ni cette apologie des écrivains collaborationnistes auquel on assiste. Il est de bon ton désormais de trouver que Rebatet c’était mieux qu’Aragon ! Eh bien non. Je considère, pour les avoir lus, que Rebatet, Brasillach et Drieu La Rochelle ne sont justement pas de grands écrivains. Certes, on a le droit de tout publier, y compris Mein Kampf. Mais la revalorisation de Vichy accompagnée de la haine du PCF qui, bien que stalinien, a été un grand parti de la Résistance, ça ce sont des choses que je ne peux pas accepter. Je ne tolère pas davantage qu’on commence à me demander si mon nom est roumain ou pas, si je suis juive ou pas. Oui, certainement, mais je ne veux pas être assignée à résidence. On assiste aujourd’hui à une hystérisation des identités. Ce n’est pas cette France-là que j’aime, ni celle qu’on aime dans le monde, mais celle qui est porteuse de notre singularité, la France des intellectuels universalistes, celle des droits de l’homme, de Diderot à Hugo. Là, nous bafouons notre propre tradition. C’est terrible à dire mais je sens un désir inconscient de fascisme dans ce pays.

Notre pays a aussi dû affronter l’année dernière des attentats djihadistes sans précédent. La réponse qui a été apportée à ce climat-là par le gouvernement socialiste actuel, qu’en pensez-vous ? Cette espèce d’exhortation permanente à l’union nationale, cette demande faite par le Président de la République de « pavoiser » de bleu-blanc-rouge les appartements particuliers, ou encore le fameux projet de loi avorté sur la déchéance nationale, tout cela était-il adapté ?

Freud n’était pas pour la création d’un État des Juifs. Cela en fait-il un antisémite ?

Je suis une patriote, la Marseillaise me fait vibrer. Et il est tout aussi vrai que, dans les périodes comme celles-là, nous devons dire clairement qui est l’ennemi principal, à savoir l’islamisme radical, qui est contraire à nos valeurs. Oui, nous sommes en guerre, d’autant que cet islamisme se nourrit des thèses détestables du Front national. Ce troisième monothéisme est théologico-politique, il veut instaurer le Califat dans le monde entier. Mais raison de plus pour ne pas renoncer à nos principes fondateurs. Je n’ai pas du tout apprécié à cet égard le projet sur la déchéance de nationalité. On peut être très ferme sur la question de l’islamisme, sur celle du voile, comme c’est mon cas, et en même temps, ne pas supporter cette façon pernicieuse de diviser la gauche. Toute volonté de liquider le socialisme et de recréer une social-démocratie sans contours est de toute façon un projet voué à l’échec. Je ne peux pas accepter davantage qu’un Premier ministre se mêle de savoir qui est un bon philosophe et qui ne l’est pas, s’il faut préférer BHL ou Onfray. Ou encore ce qu’il faut penser de Houellebecq et de Todd. Laissons les intellectuels débattre entre eux. Il n’est pas davantage acceptable d’entretenir une confusion entre antisémitisme et antisionisme. Freud n’était pas pour la création d’un État des Juifs, il n’était pas pour le retour à une terre promise. Cela en fait-il un antisémite ? A l’inverse, des sionistes historiques comme Zeev Sternhell critiquent férocement le gouvernement israélien, et cela n’en fait pas des antisémites, ni des antisionistes. Les concepts grossiers, les caricatures de la position adverse, tout cela détruit l’esprit public. Nous devons combattre les antisémites et non pas tourner autour du pot avec des termes qui ne conviennent pas.

De la même façon, le terme d’islamophobie vous semble particulièrement inapproprié aux différentes luttes à mener aujourd’hui.

défendre notre modèle laïc

Il est source d’extrêmes confusions. Cela a été une erreur monumentale de l’extrême-gauche de le mettre ainsi en avant. La seule chose contre laquelle on doive lutter c’est le racisme anti-arabe. Quant au reste, dans les pays laïcs occidentaux, on a le droit d’insulter Dieu et d’être absolument intransigeant sur la question de la liberté d’expression. Je respecte Emmanuel Todd pour la valeur de ses analyses, mais je ne suis pas d’accord avec sa présentation de l’islam comme religion des faibles qui devrait être protégée. Il faut défendre notre modèle laïc. On nous vante tous les jours le modèle anglais qui a de grandes qualités. Pourtant, à Londres, on croise dans la rue des petites filles avec des niqabs. L’ultralibéralisme c’est aussi ça : chacun dans sa communauté. Ce n’est pas la France dont nous voulons, et nous devons lutter pour que ce communautarisme là ne s’impose pas.

Un haut gradé français disait récemment de façon mélancolique : cette guerre contre Daech, nous allons la gagner, et cependant nous n’aurons pas la paix. Que pensez-vous des réponses actuelles que notre pays apporte au terrorisme ?

La Marseillaise, c’est debout que ça se chante

Je suis surtout frappée quand je vois des responsables publiques se présenter au 20 heures devant les Français pour dire : il va y avoir d’autres attentats, surtout restez chez vous, on vous protège. Je crois que là, ce qui s’imposerait, plutôt que des cellules psychologiques et des anxiolytiques, c’est un discours churchillien : sortez, prenez des risques, nous sommes en guerre, oui, mais nous allons nous mobiliser, tous ensemble, contre cette forme d’atteinte à nos idéaux. C’est là où l’on voit resurgir une forme d’inconscient français issu de Vichy. Nous avons collaboré pour ne pas avoir la guerre. Résultat, nous avons eu le déshonneur et la guerre. La leçon à tirer de ces errances, c’est qu’il ne faut pas faire peur aux gens mais plutôt les pousser à adopter un esprit de résistance. J’aime décidément mieux qu’on dise « debout » que « couché ». La Marseillaise, c’est debout que ça se chante.

Certains signaux, comme Nuit Debout justement, montrent que des forces contraires à l’ultra-droite intellectuelle que vous dénonciez tout à l’heure sont aujourd’hui à l’œuvre en France. Quels sentiments vous inspire ce mouvement ?

déranger les nuits tranquilles de l’ordre établi

Nuit debout c’est le spectre de la Révolution qui vient hanter les nuits de ce capitalisme financier arrogant et mondialisé, en crise depuis 2008, et qui crée de nouveaux misérables, version Victor Hugo. Le choix de ce lieu n’est pas anodin. C’est celui des tourmentes révolutionnaires parisiennes (dont les dates sont inscrites en bas de la statue). Mais c’est aussi là que se sont réunis, le 11 janvier 2015, des millions de gens qui, comme moi, venaient soutenir Charlie contre l’obscurantisme religieux. Lieu de recueillement, de révolte joyeuse et d’imprévisibilité : c’est l’abolition des tranquillisants au profit de l’insomnie. Nuit debout c’est le signe avant-coureur de quelque chose qui se prépare et qui n’a pas fini de venir déranger les nuits tranquilles de l’ordre établi. Quels que soient les débordements, j’y vois en soi un signe positif. J’ai notamment trouvé magnifique ce soir où des musiciens ont joué le quatrième mouvement de la Symphonie du «Nouveau monde. La nuit c’est à la fois le rêve d’un monde meilleur et le retour du refoulé : le cauchemar de ceux qui croyaient avoir enterré définitivement 1789 et mai 68. C’est enfin la meilleure réponse à une récente couverture du Figaro Magazine où l’on nous présente la même cohorte de polémistes (Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq) qui, sous la houlette de Michel Onfray, seraient les seuls à s’engager courageusement contre l’islamisme meurtrier. Eh bien non ! On peut défendre fermement la laïcité républicaine et tout autant l’idée de révolution. Entre les deux, il n’y a pas à choisir.

Élisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse, et chercheur associée au département d’histoire de l’Université de Paris VII. Dernier ouvrage paru : Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (Seuil, 2014), prix Décembre et Prix des prix. À signaler, la réédition en points poche de son Retour sur la question juive (Albin Michel, 2009), avec une postface inédite.

 

Psychothérapie relationnelle – relation de la personne à sa problématique

[biographie] Psychopraticien relationnel®, membre titulaire du SNPPsy, Commission de déontologie.[/biographie]

[…] Finalement la psychothérapie relationnelle va modifier le sens et la relation de la personne à sa propre problématique. Il faut comprendre que celle-ci, d’abord perçue comme un objet extérieur à éradiquer telle une maladie, se teinte en fait d’attachement, comme en éthologie. C’est pourquoi la guérison au sens médical n’est pas le véritable projet.

En effet, non seulement les résistances au changement et la compulsion de répétition entretiennent les pathologies malgré la souffrance qu’elles occasionnent et malgré la volonté consciente de s’en débarrasser, mais surtout les systèmes qu’on croit vouloir quitter sont aussi ceux qui nous ont fait vivre et qui ont construit notre identité, auxquels nous sommes fidèlement attachés.

On pourrait les appeler « la couleur du lien ». Ils sont en effet signifiants des liens relationnels qui ont constitué le moi psychique, comme un lien d’amour perverti, qu’il n’est pas possible de considérer sous l’angle du seul symptôme médical parce qu’il fait partie des matériaux qui ont construit l’identité du moi. Tout sujet y est attaché comme à la propre matrice d’où il est issu. On ne peut les éradiquer sans créer une sorte de schizophrénie artificielle. Il s’agit plutôt de les comprendre, c’est-à-dire les prendre avec soi, les réintégrer au lieu de les percevoir comme étrangers à soi, et de partir d’eux pour évoluer jusqu’à devenir un sujet libre.

Les psychothérapies relationnelles vont donc mettre l’accent sur une progressive mutation qui favorise le processus de subjectivation et non sur une hypothétique guérison de type médical. Il s’agit bien de devenir sujet et non plus objet, assumer son moi, s’approprier son désir et retrouver sa créativité personnelle. La guérison des symptômes surviendra de surcroît par évolution de la psyché dans une conception subjective, et non par éradication de symptômes dans une conception médicale et objective.

Le but est de devenir soi-même par soi-même. Le psychopraticien relationnel permet ce processus par l’instauration d’une qualité de présence attentive et d’une relation éthique fondée sur l’altérité et non sur la fusion. Cette relation spécifique s’avère différente et renouvelée par rapport à ce qui a conduit aux dysfonctionnements dont souffre la personne en psychothérapie, ce en quoi elle crée le climat nécessaire à un renouveau.

Si la personne découvre d’abord une origine historique de ses difficultés qu’elle va attribuer à ses parents dans un premier temps, en rester là ne résout rien. C’est pourquoi certaines psychothérapies relationnelles peuvent aller jusqu’à minimiser l’anamnèse et l’interprétation des causes de la souffrance psychique, pour passer plus rapidement aux étapes suivantes. La personne ne peut en effet évoluer vers sa maturité qu’en s’appropriant ses propres réactions, ses parts d’ombre formées de pulsions meurtrières, de haine, de désirs incestueux etc. sans tout attribuer à autrui.

Les actes et événements ont été ce qu’ils ont été, mais ce qui a compté le plus c’est la réaction de la personne face à eux, réaction qui a été à l’époque sans doute la meilleure possible mais qui n’est plus adaptée dans les répétitions d’aujourd’hui. Ce faisant la personne redevient actrice de sa vie et non plus victime.

Elle va alors pouvoir entendre le sens de l’attachement. Ses symptômes lui parlent d’un lien d’amour qui a pris cette forme là, fût-ce une forme haineuse. Je me souviens d’une femme qui reprenait toujours les mêmes comportements jugés pathologiques chaque fois qu’une difficulté surgissait dans sa vie, ce contre quoi elle luttait avec une inefficacité constante, jusqu’au jour où elle comprit qu’elle reproduisait un comportement de sa mère. C’était en fait la seule façon qu’elle connaissait d’exprimer un besoin de maternage et de vivre le lien vital qui les unissait, même si elle croyait la détester.

Le symptôme devint alors le signe d’un besoin qu’elle apprit à accueillir et gérer autrement, un langage plutôt qu’une pathologie, et aboutit finalement à la reconnaissance d’un amour masqué et d’une identification vitale. Il n’était que la couleur particulière du lien maternel avec lequel elle s’était construite. Cette prise de conscience non pas intellectuelle mais ressentie marqua un tournant important dans sa vie, vers l’état de sujet responsable et libre.

Qu’est-ce qu’une vie ?

Séminaire de l’Institut du Tout-monde
Sous la direction de François Noudelman

Maison de l’Amérique latine

Session 2015-2016 : « Qu’est-ce qu’une vie ?« 

Invitée : Élisabeth Roudinesco

Vie des hommes illustres, vie des patients ordinaires

Mardi 12 avril 2016 à 19:00

Depuis une dizaine d’années le genre biographique a retrouvé une grande audience : les éditeurs ont recréé des collections de biographies, les monographies d’écrivains et de philosophes attirent de nombreux lecteurs. Ce regain d’intérêt succède à une époque marquée par le mépris du récit biographique. Dans les années 70, le structuralisme dénonçait l’illusion d’une lecture des œuvres à partir de la vie des auteurs, préférant parler de biographèmes ou d’effets de réel pour identifier les références à la personne de l’écrivain. Le retour de la biographie s’effectue aujourd’hui après la déconstruction du moi et il suit des voies différentes, allant de la restauration d’un « sujet » unitaire à l’invention des personnalités multiples. Le séminaire analysera des monographies singulières : celles de Sartre sur Flaubert, de Glissant sur Faulkner, de Corbin sur un inconnu du XIXe siècle, et d’autres, non conformistes, sur Montaigne, Spinoza, Nietzsche, Rimbaud, Colette, ou Beckett.

composer le récit d’une existence

Quelles vérités peut éclairer l’écriture biographique, quel réel peut-elle atteindre, quels référents mobilise-t-elle pour composer le récit d’une existence ? Comment l’imaginaire, tel que Sartre et Glissant l’ont pensé, est-il la voie d’accès majeur à la compréhension d’une existence ? Le séminaire portera sur la conception et la représentation d’une « vie » et leurs enjeux théoriques. Il reviendra sur les ambitions savantes forgées par les sciences humaines et s’intéressera aussi à l’investissement imaginaire des écritures biographiques.

Il interrogera ce qu’on appelle une « vie philosophique », une « vie d’écrivain » ou des « vies anonymes ». Le séminaire mobilisera l’historiographie, la philosophie, la critique et l’invention littéraires. Il étudiera les relations du biographe à son sujet (son idée du savoir, ses procédures de légitimation, ses projections imaginaires). Il s’intéressera particulièrement aux déchets de la biographie : rêves, moments dépressifs, silences, trivialités, vies non vécues.

relativisme culturelt et islamisme radical

Une partie de la gauche a baissé la garde

par Élisabeth Badinter


Propos recueillis par Nicolas Truong

Pour la philosophe et féministe, le relativisme culturel a empêché de voir l’inquiétante montée de l’islamisme radical en France.

La philosophe Élisabeth Badinter est une figure du féminisme universaliste. Militante de la laïcité, elle appelle au boycottage des marques de vêtements qui se lancent dans la mode islamique. Elle est l’auteure, notamment, de Fausse route : réflexions sur trente années de féminisme (Odile Jacob, 2003).

La gauche a-t-elle fait fausse route face au communautarisme ?

La gauche est coupée en deux pour des raisons idéologiques respectables et des motivations politiques qui le sont moins. Ma génération a été élevée au lait du relativisme culturel de Claude Lévi-Strauss, qui nous apprit à nous défier du péché d’ethnocentrisme, à penser qu’aucune culture n’était supérieure aux autres. Dans les années 1980, le différentialisme philosophique, largement porté par les féministes américaines, est venu renforcer cette vision du monde. Les universalistes, Simone de Beauvoir en tête, pensaient que les ressemblances entre les hommes et les femmes primaient sur leurs différences. Dans les années 1980, les différentialistes insistaient au contraire sur leurs dissemblances. La collusion du relativisme culturel et du différentialisme fut dramatique et contribua à la remise en cause de l’universalité des droits de l’homme.

Vivons-nous la fin de l’universalisme ?

Nous avions pensé qu’il y avait des valeurs universelles, que les libertés individuelles et l’égalité des sexes s’appliquaient à tous les êtres humains. Or aujourd’hui une partie de la gauche est imprégnée de l’idée que toutes les cultures et traditions se valent et que nous n’avons rien à leur imposer. L’universalité des droits de l’homme est certes contestée, mais ce n’est certainement pas sa fin.


Avez-vous un souvenir précis de ce -basculement idéologique ?

Au début des années 1980, j’ai vivement critiqué la défense du droit à l’excision et à la polygamie sur le sol français par Danielle Mitterrand. Pour l’épouse du président, cette permission était le signe d’une tolérance supplémentaire, voire d’un progrès de la démocratie : nous sommes capables de respecter croyances et traditions des autres cultures. Une partie de la gauche a baissé la garde devant les souffrances des victimes de ces pratiques. Mais à ce moment-là, la majorité des féministes trouvaient aberrant que l’on puisse accepter d’exciser des petites filles.


En 1989, l’affaire du foulard de Creil vous conduit à signer un manifeste contre le  » Munich de l’école républicaine « . Est-ce un nouveau tournant ?

Malgré notre appel, c’est cette gauche  » tolérante  » au gouvernement qui emporte la partie. Certains le regrettent aujourd’hui. Car la  » tolérance «  s’est retournée contre celles que l’on croyait aider. 1989 est un tournant, incontestablement. Mais un autre basculement s’opère dès 1991, celui de la guerre civile algérienne, lors de laquelle le Front islamique du salut s’affronte au gouvernement algérien, qui contient les prémices de la dérive actuelle. Les féministes venues d’Algérie ou d’Iran n’ont pourtant pas cessé de nous avertir :  » Vous ne voyez pas que ce qui se passe chez nous va arriver chez vous ? «  En l’espace de dix ans, de nombreuses filles des quartiers se sont mises à porter le voile en France. Révélation divine ? Non, montée de la pression islamique. Seule la loi peut protéger celles qui le portent sous cette pression. Or, lorsqu’on les soutient, on est considéré comme  » islamophobe « .

C’est pour cette raison que, comme vous l’avez déclaré,  » il ne faut plus avoir peur d’être islamophobe  » ?

Je considère que la plupart des Français partagent ce point de vue mais qu’ils sont tétanisés par l’accusation d’islamophobie. Etre traité d’islamophobe est un opprobre, une arme que les islamo-gauchistes ont offerte aux extrémistes. Taxer d’islamophobie ceux qui ont le courage de dire :  » Nous voulons que les lois de la République s’appliquent à tous et d’abord à toutes «  est une infamie. Pour ma part, je persiste et je signe. Les islamo-gauchistes sont certes une minorité, mais influente et largement relayée par des grands médias et journalistes de gauche qui, par là même, se coupent du pays réel.


La République, c’est la liberté, mais aussi l’égalité. Ce repli communautaire ne prospère-t-il pas aussi sur les fractures sociales françaises ?

L’injustice dont sont victimes les populations issues de l’immigration est insupportable, mais elle touche aussi ceux qui vivent dans les quartiers difficiles. La République n’a pas su fédérer et proposer un horizon d’émancipation. Et l’éducation nationale s’est affaissée, sous le coup des idéologues qui, là encore et toujours au nom de la différence culturelle et de la tolérance, ont enfermé ces jeunes dans leur ghetto. Le bac ne vaut plus rien. L’université est en crise. Et certains intellectuels voudraient en profiter pour supprimer les grandes écoles… Or je crois en l’élite républicaine, même si ce mot est devenu obscène. Sans élite, il n’y a pas de République qui vaille.


Rachida Dati, Najat Vallaud-Belkacem, Myriam El Khomri : ces femmes issues de l’immigration maghrébine n’incarnent-elles pas cette élite républicaine ?

Ces femmes prennent la place qu’elles méritent dans la société. Il y a aussi une montée en visibilité de tous les jeunes issus de l’immigration dans les hôpitaux, les écoles, la police ou l’entreprise. Et c’est heureux. Mais, dans une certaine frange des quartiers, ces femmes dont nous parlons ne sont peut-être plus des modèles pour toutes car, adoptant les valeurs de la République, elles ont tourné le dos aux traditions ancestrales.


Patrick Kanner, le ministre de la ville, de la jeunesse et des sports, a-t-il raison de dire qu’il y a une centaine de Molenbeek en France ?

Je n’en sais rien. Tous les habitants de Molenbeek ne sont pas des terroristes en puissance, pas plus que les habitants des cités françaises qui refusent, dans leur grande majorité, cette radicalisation. Mais pour 5 000 personnes signalées comme radicalisées, combien de sympathisants ? Quel que soit le chiffre, la prise de pouvoir idéologique et politique de ces territoires perdus de la République est manifeste.

Interrogée sur ces marques qui, comme H&M et Dolce & Gabbana, lancent des articles de mode islamique, la ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, Laurence Rossignol a fait un parallèle entre les femmes voilées et les esclaves noirs américains. Une comparaison fautive ?

La ministre a eu un mot malheureux en parlant de  » nègres « , mais elle a parfaitement raison sur le fond. Je pense même que les femmes doivent appeler au boycottage de ces enseignes.

Faut-il, comme le souhaitent certains élus, interdire les conférences de Tariq Ramadan ?

La liberté d’expression n’est pas négociable dès lors qu’elle n’appelle pas à la haine de l’autre. Mais les propos de ce prédicateur subtil exigent un décryptage comme le fit Caroline Fourest.

Le relativisme culturel est-il mort avec les agressions de Cologne ?

Je ne le crois pas. Les prises de conscience sont – hélas – souvent éphémères. L’affaire de Cologne m’a impressionnée car elle nous plaçait devant l’alternative suivante : faut-il défendre d’abord les femmes agressées ou bien protéger les réfugiés des amalgames ? Pris en tenaille entre l’extrême droite qui voulait mettre tous les immigrés dans le même panier et le gauchisme qui voulait, une fois encore, relativiser, Cologne a conduit les féministes universalistes à condamner fermement les agressions sexuelles tout en prenant soin de ne pas associer tous les immigrés à ces pratiques honteuses. Et d’ailleurs, comment ne pas être touchée par tous ces réfugiés qui disaient ou écrivaient :  » Pardon, nous n’y sommes pour rien «  ?

Lorsque des agressions sexuelles sont commises par des immigrés à Cologne, on met en cause leur culture d’origine. Lorsque des scandales de pédophilie éclatent dans l’Eglise, on individualise les fautes. Deux poids, deux mesures ?

Non. Parce que l’Église catholique ne prêche plus l’inégalité des sexes et qu’elle condamne fermement la pédophilie, même si elle a longtemps protégé les siens. Le cas des prédicateurs islamiques est différent. N’a-t-on pas entendu, hier encore, un imam prêcher la soumission sexuelle des femmes à leur mari, sans qu’aucune autorité s’en émeuve ?

Comment définiriez-vous la  » troisième voie  » que vous appelez de vos vœux ?

La troisième voie, ce n’est pas seulement une grande partie de la gauche et de la droite, c’est l’exigence républicaine. Et je pense que ce courant majoritaire en France ne se sent pas assez représenté et soutenu. Cette voie, héritée de la IIIe République, refuse d’acheter la paix sociale par le communautarisme et la reconnaissance du primat du religieux sur le politique. Mais cette troisième voie ne peut se réduire à des rappels à la loi et des interdictions. Elle doit s’accompagner d’un souci des plus démunis. Ramener dans le giron de la République cette frange de la population en sécession doit être la priorité absolue de la France.

Mais le djihadisme n’est pas toujours lié au communautarisme…

En effet. Au-delà des têtes pensantes manipulatrices, les petits soldats du djihad, y compris les jeunes convertis, ne sont qu’un cocktail explosif de fragilités psychologiques, sociales ou intellectuelles. N’oublions pas que ces terroristes du 13 novembres et du 22 mars sont de petits délinquants minables. La société tient bon. Les Français ont refusé l’amalgame, ce qui mérite vraiment d’être salué. Mais jusqu’à quand ?

Avec le terrorisme, nous récoltons ce que l’on a laissé pousser

Avec le terrorisme, nous récoltons ce que l’on a laissé pousser

par Gérard Chaliand

Spécialiste des conflits, le géopoliticien analyse les forces et les faiblesses de l’Occident face au terrorisme.

Propos recueillis par Marie-Laetitia Bonavita, publié dans le Figaro le 28 mars 2016
Lu sur… le Figaro

Le Figaro

: Les actes terroristes de Bruxelles visaient surtout à ébranler nos esprits. Le but suprême consiste-t-il bel et bien à déclencher une guerre civile dans les pays européens ?

Gérard Chaliand} : Le but ultime est effectivement de déclencher un processus de rupture ethno-religieux entre les communautés. C’était aussi le but recherché lors des événements à caractère sexuel de Cologne en début d’année. On ne peut que se féliciter de la retenue jusqu’à présent de tous ceux qui seraient tentés de s’en prendre aveuglément à des lieux de culte ou à des musulmans.

Le Figaro

: Depuis la Seconde Guerre mondiale, dites-vous, les sociétés occidentales ont perdu l’art de la guerre. L’Occident est donc nu face au terrorisme ?

Bien des choses ont changé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le refus officiel du racisme qu’avait représenté le nazisme, la reconnaissance par les instances internationales du droit à l’autodétermination marquant la fin de la période coloniale. Processus entamé par les victoires du Japon contre les puissances coloniales blanches (Américains aux Philippines, Néerlandais en Indonésie, Français en Indochine, Britanniques en Malaisie et en Birmanie). Désormais, avec la guerre révolutionnaire prônée par Mao Zedong, la guérilla cherche à s’emparer du pouvoir en contrôlant les populations. Ce modèle sera par la suite imité sans l’idéologie marxiste. Les mouvements de libération nationaux bénéficient à partir de cette date de sanctuaires (la Chine pour les Vietnamiens), d’aide extérieure (rôle de l’URSS soutenant nombre de mouvements anticolonialistes). C’est un nouvel esprit du temps. Par ailleurs, on va s’apercevoir en Occident que les guerres de type colonial ne peuvent pas être menées par le contingent (Français en Algérie, Américains au Vietnam et également Soviétiques en Afghanistan). Enfin l’idée nationale qui était limitée autrefois aux élites est largement partagée par les peuples.

Pour finir, les troupes coloniales qui étaient jadis longuement sur le terrain sont remplacées par des soldats qui effectuent une année au grand maximum de séjour, avec des directions politiques qui souvent ne connaissent pas les traditions historiques et culturelles des pays concernés.

Tout le monde constate que nous en sommes en Occident à un déni de la mort, d’où le paradoxal «guerre zéro mort» amplifié par les médias télévisuels – expression de l’émotion plus que de l’analyse – qui déstabilisent les esprits par la répétition parfois en boucle de la propagande de l’adversaire. Plutôt que de dire que nous sommes en guerre, mieux vaudrait obtenir davantage de retenue dans les télévisions : on informe, on ne vend pas de l’angoisse. Quant aux hommes politiques, peut-être pourraient-ils eux aussi mesurer leurs propos et parler davantage de courage…

Peut-on vraiment considérer l’Arabie saoudite et la Turquie comme nos alliés dans la lutte contre Daech?

Non, sans ambiguïté aucune. Nos agendas politiques sont divergents. L’Arabie saoudite n’a pas cessé depuis des décennies de militer au nom du wahhabisme, terreau du djihadisme actuel. Quant à la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, qui pratique une politique aux antipodes de nos valeurs et devant lequel nous manquons de dignité et de caractère, nous entretenons avec celle-ci des rapports dont il est probable que nous ferons les frais…

La connaissance de l’adversaire est un atout dans la victoire de la guerre. Comment connaître notre adversaire lorsqu’il faut franchir une barrière culturelle et comprendre un imaginaire différent du nôtre ?

Il est indispensable lorsque l’on est en conflit avec une société autre d’avoir une connaissance historique et culturelle de celle-ci. Nous avons connu une génération, celle des Churchill et des de Gaulle, ayant une culture historique et une connaissance du monde qu’on rencontre rarement aujourd’hui dans les élites washingtoniennes ou dans bien des capitales européennes. Depuis quelque temps les programmes d’histoire se sont ouverts au monde extra-européen, il faudrait faire davantage. Le monde de la guerre froide était simple, avec d’un côté un adversaire, l’URSS et ses clients, et de l’autre, les États-Unis et leurs alliés. Aujourd’hui, on redécouvre que des États réémergents avaient aussi des logiques géopolitiques auxquelles ils tentent de revenir.

Gérard Chaliand, Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental, 176 pages, 21,90 €, Éd. Odile Jacob.-

Vous relevez que le djihadisme n’a rien à négocier et que l’État islamique est condamné à perdre. L’Occident ne reste-t-il pas toutefois pénalisé par la faiblesse de sa démographie face à celle galopante de régions ou de pays (Afrique subsaharienne, Nigeria, Soudan…) susceptibles, en raison de leur pauvreté, d’être soumis à une «agitation islamique croissante» ?

En son centre de gravité, le djihadisme depuis quelques mois subit un recul militaire, et encore récemment avec Palmyre, ce qui est important dans la mesure où le succès est mobilisateur pour attirer des apprentis djihadistes. Le djihadisme est profondément perturbateur. Il peut apparaître comme une solution pour des jeunes, en quête d’idéal ou d’aventure héroïque, mais il n’a aucun programme économique, comme en Inde ou en Chine. Les seuls États du Moyen-Orient ayant économiquement progressé sont la Turquie et l’Iran, deux sociétés à tradition étatique, soit dit par parenthèse. L’objectif du retour à la pureté supposée de l’islam des premiers siècles mène à l’impasse.

Le déficit démographique relatif des Européens est un facteur négatif, à condition d’être en face de sociétés dynamiques. Lorsque la Chine était nombreuse et pauvre, cela n’avait pas d’importance au plan économique. Maintenant qu’elle est performante, cela change la donne. Dans le cas des populations musulmanes pauvres, cela crée un foyer hautement perturbateur créant un phénomène migratoire largement au-dessus de nos capacités d’accueil. Nous avons besoin de migrants. Reste à savoir comment on écrème les candidats.

Peut-on vraiment considérer l’Arabie saoudite et la Turquie comme nos alliés dans la lutte contre Daech ?

Non, sans ambiguïté aucune. Nos agendas politiques sont divergents. L’Arabie saoudite n’a pas cessé depuis des décennies de militer au nom du wahhabisme, terreau du djihadisme actuel. Quant à la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, qui pratique une politique aux antipodes de nos valeurs et devant lequel nous manquons de dignité et de caractère, nous entretenons avec celle-ci des rapports dont il est probable que nous ferons les frais.

Votre livre se clôt sur la nécessité pour la France d’entreprendre, «le dos au mur», les réformes économiques que les gouvernements, de gauche comme de droite, n’ont pas réalisées. Est-ce la condition indispensable pour freiner l’expansion du terreau islamique sur notre territoire ?

Impossible de répondre brièvement. Mauvaise intégration scolaire, suppression du service militaire, droit du travail rigide générateur de chômage, constitutions d’enclaves fondées sur la drogue, communautarisme, exclusion parfois. Malgré un processus d’intégration indiscutable, cela fait beaucoup de laissés-pour-compte dont sont responsables, par angélisme ou lâcheté, les politiques françaises de gauche et de droite. Nous récoltons ce que l’on a laissé pousser.

Rousso, Ledoux – La mémoire fouillée

La mémoire fouillée

par Jean-Louis Jeannelle
Le Monde des Livres du 24 mars 2016

Henry ROUSSO, Face au passé. Essais sur la mémoire contemporaine, Belin, 2016, 23 €, 288 p.-(1« )

Sébastien LEDOUX, Le Devoir de mémoire. Une formule et son histoire, CNRS Éditions, 368 p.-)(2« )

« À la mémoire de mon père, qui fut apatride et réfugié mais eut la sagesse de laisser le passé derrière lui » … Surprenante dédicace de la part d’Henry Rousso, dont les travaux sur la mémoire des années noires – Le Syndrome de Vichy (Seuil, 1987) et Vichy, un passé qui ne passe pas, avec Eric Conan (Fayard, 1994) – font autorité. Qui plus est en ouverture d’un recueil d’articles intitulé Face au passé, où il évoque à la fois les politiques de mémoire après la guerre, les cycles mémoriels succédant à un traumatisme historique ou le procès du criminel nazi Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961.

Mais c’est qu’ayant montré, avec d’autres, que l’histoire n’apparaissait plus aux Français comme une tradition à transmettre mais comme un espace conflictuel, marqué par l’oubli de ses moments les plus honteux, ce membre fondateur de l’Institut d’histoire du temps présent se méfie désormais du rôle de juge ou de thérapeute souvent attribué aux historiens.

Trois grandes phases sont à distinguer, selon Henry Rousso. La première, qui remonte aux années 1970, est liée à l’histoire orale et aux cultures populaires : le révolu y est encore pour l’essentiel source de nostalgie. La deuxième concerne, dans les années 1980, les « lieux de mémoire », mis en avant par Pierre Nora, et la manière dont une société reconfigure sans fin son passé en fonction du présent. La troisième, à partir des années 1990, est celle du « boom mémoriel » : la Shoah devient le modèle pour penser tout traumatisme historique, non sans ambiguïté, comme le souligne Henry Rousso.

Outil de mobilisation

Car, longtemps, l’amnistie fut un mode classique de sortie de crise : au nom de la réconciliation nationale, interdiction était faite à chacune des parties de ressasser le passé. Un tel instrument politique nous est devenu insupportable ; Pompidou en fit l’expérience lorsqu’il accorda en 1971 sa grâce à Paul Touvier, déclenchant une tempête qui aboutit deux décennies plus tard à la condamnation de l’ancien chef de la milice lyonnaise.

Ce schéma esquissé par Rousso, le jeune chercheur qu’est Sébastien Ledoux ne le remet pas en cause dans sa passionnante étude d’une formule, celle du « devoir de mémoire ». Étonnante approche que de s’en tenir à l’histoire d’une expression. Au départ simple néologisme, à la limite du jeu de mots, celle-ci est devenue un concept entre les mains des historiens, puis un terme clé de la politique commémorative entretenue par l’État, enfin un véritable outil de mobilisation favorisant à partir de la fin des années 1990 une vague de « lois mémorielles »… S’attacher aux seules occurrences de la formule « devoir de mémoire » dans les médias ou les discours politiques permet toutefois à Sébastien Ledoux de changer radicalement d’échelle.

L’histoire n’apparaît plus aux Français comme une tradition à transmettre mais comme un espace conflictuel

À ce degré de précision, le rôle joué par tel ou tel acteur du processus devient flagrant. Rien de surprenant dans le cas de Serge Klarsfeld, créant en 1979 l’association Fils et filles de déportés juifs de France afin de lutter contre le négationnisme et de faire admettre l’implication directe de Vichy dans la déportation. Sébastien Ledoux révèle toutefois que les représentants d’associations mémorielles ont eu un impact peut-être moins important que d’autres agents, plus discrets. A commencer par Jean Laurain, député de Metz devenu ministre des anciens combattants sous Mitterrand, ou Serge Barcellini, ancien professeur d’histoire-géographie qui fit une longue carrière au même ministère : tous deux s’employèrent à mettre en place une pédagogie de la mémoire destinée à combler le déficit d’unité nationale.

Mais aussi Jean-Marie Cavada, dont l’émission « La Marche du siècle », consacrée le 10 juin 1992 à la rafle du Vél’d’Hiv ou intitulée, le 30 juin 1993, « Le devoir de mémoire », joua un rôle considérable. Ou encore un homme politique comme Jacques Chirac, soucieux de prendre l’exact contre-pied de Mitterrand en insistant sur la responsabilité de l’État français durant la guerre et en plaçant l’accent sur les victimes, au détriment, a-t-on pu dire, des résistants.

D’autres indicateurs permettent ainsi de repérer la manière dont un concept issu du discours universitaire, puis passé dans les médias et la politique, s’est imposé avec la force de l’évidence. En juin 1993, le libellé du devoir de philosophie au baccalauréat (série A) était : « Pourquoi y a-t-il un devoir de mémoire ? » Et non « Y a-t-il ? » ou « Faut-il ? ».

Objet de jugement plus que de connaissance

Reste que nombre des premiers défenseurs du « devoir de mémoire », tels Alain Finkielkraut ou Pierre Nora, se sont depuis révélés de virulents critiques de ce nouveau régime mémoriel, où l’histoire, soumise à une incessante demande de reconnaissance des souffrances passées, est objet de jugement plus que de connaissance.

Car le paradoxe, souligne Henry Rousso, est que « plus on a dénoncé les crimes de Vichy, plus la France a connu la renaissance de mouvements nationalistes et identitaires ; plus l’Europe a accordé à la Shoah le statut d’événement référentiel, plus l’antisémitisme a refait surface ». Qu’en conclure ? Que les politiques de mémoire mises en place n’ont pas suffi à restaurer une unité collective que la politique n’assurait plus.

Car la gestion du passé ne se réduit pas à une opposition stricte entre oubli et reconnaissance. Peut-être était-ce là la leçon du père d’Henry Rousso  : se taire n’est pas toujours refouler. Au chercheur, il revient de reconnaître qu’il est aussi des formes de « silence vertueux », quand bien même celles-ci se situent aux limites de son savoir.

  • 1 « La mémoire du passé peut-elle conjurer le retour de la violence de masse? »
    Le terme de « mémoire » n’est plus seulement un mot galvaudé, c’est un mot usé. Il a fini par désigner sans distinction tout type de rapport entre passé et présent, reléguant au second rang, non sans de vives querelles, d’autres modalités comme la tradition ou l’histoire. Si la mémoire continue de fonder toute identité collective, elle a donné lieu ces dernières décennies à des formes inédites de revendications sociales et de politiques publiques. Elle est devenue une valeur cardinale de notre temps, un nouveau droit humain, un marqueur des sociétés démocratiques, qui repose sur l’idée qu’il faut agir rétroactivement sur l’Histoire, même révolue, pour la « réparer » et la réécrire au nom de principes qui fondent notre présent.
    Dans cet ouvrage, Henry Rousso, l’un des premiers historiens à avoir travaillé sur l’histoire du souvenir des grands traumatismes collectifs, s’intéresse aux évolutions récentes des usages et politiques de mémoire en France mais montre aussi à quel point la compréhension de ces phénomènes doit se penser à une échelle globale, européenne ou mondiale. L’enjeu est d’importance : l’investissement considérable des sociétés modernes pour entretenir le souvenir des catastrophes historiques ne les a pas prémunies contre un retour du tragique et de la violence de masse qu’elles pensaient ainsi conjurer.
    Henry Rousso est directeur de recherche au CNRS (Institut d’histoire du temps présent) et enseigne en France et à l’étranger. Il est notamment l’auteur de
    Le Syndrome de Vichy (1987),
    Vichy un passé qui ne passe pas (avec É. Conan, 1994),
    La Hantise du passé (1997),
    La dernière catastrophe. L’histoire, le présent, le contemporain (2012).
  • 2 D’où vient l’expression « devoir de mémoire » ? Comment s’est-elle imposée dans notre langage courant ? À partir de nombreux entretiens, d’archives inédites et de sources numériques massives, Sébastien Ledoux retrace la trajectoire de cette formule qui éclaire la relation souvent douloureuse que la France entretient avec son histoire récente. Forgé à l’orée des années 1970, le terme investit le débat public dans les années 1990, accompagnant le « syndrome de Vichy » et la réévaluation du rôle de la France dans la mise en œuvre de la Solution finale, avant d’être repris pour évoquer les non-dits de la mémoire coloniale. Doté d’une forte charge émotive, il traverse les débats sur la recomposition du récit national, la place du témoin, le rôle de l’historien, la patrimonialisation du passé ou la reconnaissance des victimes, qui traduisent un tournant majeur et accouchent de nouvelles questions dont l’actualité est toujours brûlante. Ce sont les mutations de la société française des cinquante dernières années qui sont ici analysées par le biais de ses nouveaux rapports au passé que le devoir de mémoire est venu cristalliser.

    Préface de Pascal Ory.

Les parents des terroristes ont leur part de responsabilité

Les parents des terroristes ont leur part de responsabilité

Par Tahar Ben Jelloun, écrivain

Le Monde 24 mars 2016.

Les attentats à Bruxelles sont une suite logique et quasi attendue de ce qui s’est passé le 13 novembre à Paris. C’est une même rage, une haine sans limite de l’Occident qui animent ces enfants européens issus de l’immigration maghrébine. Pourquoi tant de cruauté ? Pourquoi ces assassinats aveugles ? Comment devient-on un monstre qui sacrifie sa vie en tuant le maximum de personnes autour de soi ?

Beaucoup d’éléments et de facteurs divers contribuent à fabriquer un monstre, c’est-à-dire quelqu’un qui renie son humanité et fait le malheur autour de lui. La plupart des terroristes qui ont commis des attentats en Europe sont des enfants d’immigrés. C’est un constat. Ces individus n’ont jamais reçu ou n’ont jamais inculqué les valeurs que porte la civilisation d’où viennent leurs parents.

Ces derniers, aussi impuissants que les services de sécurité, ont leur part de responsabilité dans ce qui arrive même s’ils sont plutôt à plaindre. Parce qu’ils n’ont aucune autorité sur leurs enfants, ils ont raté leur éducation. Ils n’ont pas su ni pu leur transmettre la valeur culture, meilleur barrage contre la barbarie. Ils n’ont pas su ni pu les protéger contre le mal absolu, un fanatisme enrobé dans un drap islamiste.

L’immigration est une rupture et un arrachement ; c’est comme un arbre qu’on a arraché et qu’on plante dans une autre terre, mais qui tient à peine debout, car à l’instar d’une greffe les racines ne se replantent pas facilement en dehors de la terre d’origine. La culture qu’ils apportent avec eux en terre étrangère tient en peu de chose, elle est assez pauvre, même la religion se résume à quelques rites qui se confondent avec des coutumes et traditions. On peut être illettré et avoir une assise culturelle féconde et solide.

Quand on ne peut pas transmettre à sa progéniture une culture vive et sereine, on se contente de ce qui reste. Place au flou d’une vue brouillée par un environnement pas toujours amical. On est pris par le découragement et peu à peu on renonce à donner à ses enfants les ingrédients d’une éducation forte et utile. On laisse faire la rue, le hasard, le destin. C’est ainsi que les enfants de l’immigration – pas tous, heureusement, mais quelques-uns parmi eux – se trouvent en mal de culture et de valeurs qui les rassurent et leur donnent une sécurité ontologique, c’est-à-dire de leur être et de leur identité.

Une Europe pleine de trous

L’ontologie est ce qui constitue notre être, ce que nous sommes. Notre identité est ce qui nous détermine : un nom, un prénom, une famille, un pays, une nationalité, des références culturelles et éventuellement religieuses, des repères qui rassurent et désignent le chemin à prendre. Si notre être ne sait pas qui il est, d’où il vient et à quelle culture il appartient, il perd l’équilibre et devient disponible pour remplir cette case avec ce qu’on lui proposera.

Les parents ont subi ce qui arrive et se sont tus. Les pères ne furent pas des héros ; ils ont renvoyé à leurs enfants une image de défaite et d’impuissance. Certains de ces enfants, consciemment ou inconsciemment, ont voulu les «venger» tout en les quittant. Ils ont créé le chaos et le malheur, tuant des innocents. Je ne suis même pas certain qu’ils pensent ce qu’ils font. Ils ne s’appartiennent plus ; ils sont dans un délire qui convient parfaitement à leur état d’esprit qui est plein de trous, des trous béants que le discours religieux va vite combler.

Un certain nombre d’enfants d’immigrés souffrent d’insécurité ontologique et pourtant ils ne prennent pas les armes pour tuer des innocents. C’est là qu’intervient l’État islamique avec sa propagande diabolique. Dans ses discours, il parle de vengeance et de mort. Il promet un avenir radieux à ces enfants abandonnés par «l’Europe mécréante», il leur offre une issue, un projet doué d’un sens.

Il leur dit : vous n’avez pas trouvé de sens à votre vie, l’État islamique vous propose de donner un sens à votre mort en luttant dans la «voie de Dieu» (fi sabili Allah) qui mène au paradis. Il présente l’Occident comme un pays uniquement matérialiste, sans spiritualité, sans les valeurs divines qui sont le début et la fin de l’humanité.

Ce discours-là, des jeunes gens issus de l’immigration l’entendent et le suivent. Ils étaient disponibles pour le croire et passer à l’action, obéissant aux ordres d’une organisation structurée et qui va jusqu’au bout de ses promesses et de ses menaces. Elle mène une guerre partout où elle trouve des failles.

L’Europe, entité faible et sans consistance, est justement pleine de trous. L’État islamique les a investis depuis longtemps. Des soldats, promis au statut de martyr, attendent un signal pour créer le chaos et répandre la terreur. Ils le font sans hésiter ou presque parce qu’on a su les convaincre que mourir c’est mieux que de vivre dans des pays présentés comme «hostiles à leur foi», en outre, ils seront récompensés par Dieu.

Quelques petites histoires de la folie ordinaire – Stephen Grosz chroniqué par Élisabeth Roudinesco

Quelques petites histoires de la folie ordinaire

Dans Les examens de conscience, le psychanalyste Stephen Grosz expose trente cas de patients. Accessible et émouvant.

Le Monde 25 mars 2016

par Élisabeth Roudinesco

Né dans l’Indiana en 1952 et installé comme psychanalyste à Londres depuis vingt-cinq ans, tout près du Freud Museum, Stephen Grosz réussit un tour de force avec ce premier ouvrage écrit en 2013 et déjà traduit en une vingtaine de langues. Il raconte avec simplicité et émotion trente histoires de patients ordinaires.

Des femmes, des hommes et des enfants de toutes conditions ont donc accepté que leur thérapeute se livre à ce difficile travail consistant à exposer leur  » cas  » en une multitude de vignettes. Grâce au talent du narrateur, on découvre au fil des pages une série de nouvelles rédigées à la manière de Guy de Maupassant : « Mieux vaut en rire, L’Éternel fiancé , La Femme trahie, Vouloir l’impossible, La Haine enrobée de sucre, etc.

Le lecteur est ainsi immergé dans le quotidien d’une pluralité d’existences, celle par exemple de ce chercheur, éminent professeur, accusé de plagiat, qui oscille entre détresse et exaltation, ou celle de cette étudiante boulimique passant son temps à se mutiler, ou celle encore de cette femme mariée entretenant une liaison secrète avec la nurse de ses enfants et qui se dit terrifiée à l’idée de la perdre, au point qu’elle enchaîne les grossesses pour la garder auprès d’elle.

Stephen Grosz ne se contente pas d’examiner la vie des autres, il explique comment chaque cure est une épreuve transférentielle au cours de laquelle le patient et le thérapeute se perdent afin de mieux se retrouver. Pour sortir de l’impasse d’une névrose, d’une dépression ou d’une pathologie narcissique, encore faut-il comprendre les motivations inconscientes qui en sont la cause. Loin d’user d’un charabia conceptuel, comme le font si souvent les psychanalystes français, Stephen Grosz décrit des situations dans la droite ligne de l’héritage de l’école anglaise : entre Donald Woods Winnicott (1896-1971) et John Bowlby (1907-1990).

Parmi les moments les plus significatifs de ce travail de la cure, on retiendra l’histoire troublée de l’architecte Daniel K. Ravi d’avoir remporté un concours, il prend le métro pour rejoindre sa femme et fêter l’événement dans un restaurant. Il pose alors son portefeuille sur le siège tout en sachant qu’il risque de l’égarer. Puis, il sort du wagon et oublie le précieux objet. Néanmoins, il fouille inutilement ses poches dans l’espoir de le retrouver. Ainsi passe-t-il du bonheur à l’échec.

Ancienne terreur

Au cours de l’analyse, le thérapeute s’aperçoit que son patient a sans cesse besoin d’annuler ses propres réussites, comme en témoigne un souvenir d’enfance au cours duquel il avait eu peur que ses parents l’abandonnent dans un trou noir. Et c’est en triturant ses poches pour récupérer un portefeuille dont il sait qu’il ne s’y trouve pas qu’il conjure cette ancienne terreur de se perdre lui-même :  » Chercher son portefeuille, écrit Grosz, était peut-être un moyen d’apaiser cette angoisse-là. Car il vaut mieux avoir oublié quelque chose qu’être quelqu’un qu’on a oublié là. « 

Il est dommage que l’éditeur français ait cru bon de donner à ce beau livre un titre Les examens de conscience qui ne convient pas à son contenu. Il aurait mieux valu s’en tenir à la traduction exacte de l’intitulé d’origine : la vie examinée. Comment se perdre et se retrouver.

LE FASCISME S’ADRESSE À NOUS – Faisons lui face et tenons lui tête.

LE FASCISME S’ADRESSE À NOUS

Faisons lui face et tenons lui tête

par Philippe Grauer

Un puissant groupe de banditisme international ayant à la faveur de terribles guerres civiles dont celle menée par un chef d’État criminel contre son propre peuple en Syrie avec des méthodes qui n’ont rien à envier à celles pratiquées par les nazis, ce groupe maffieux ayant pris pied dans plusieurs pays du Moyen-Orient, a résolu d’étendre son action en Afrique et d’exporter son terrorisme d’État en Europe.

Son action vise expressément nos démocraties, comme celle de ses prédécesseurs du XXème siècle, sous couvert d’idéologies pseudo religieuses car on ne saurait assimiler aucune religion digne de ce nom au culte de la haine prêché et pratiqué par ces nouveaux théofascistes.

Naturellement, l’imbroglio nationaliste, communautaire et religieux qui a succédé à la fin de l’empire ottoman qui vit surgir le génocide arménien, les premières vagues de réfugiés de masse, et nous fit témoins de convulsions et oppressions politiques terribles, puis la création d’États peu ou non viables, le tout combiné à une sévère crise identitaire dans toute cette région post coloniale, tout cela explique la naissance des fascismes locaux, concurremment au développement du militantisme pour la liberté. Mais s’il est de notre responsabilité de comprendre les mécanismes de la renaissance de la Bête cela n’empêche en rien de nous mobiliser contre l’horreur qu’elle représente et le danger universel qu’elle constitue.

figure de l’autre vouée à la mort

Nous professionnels humanistes du soin non médical par la relation, nous dressons contre l’image et la pratique d’un monde sans pitié, inhumain par principe, où la figure de l’autre est vouée à la mort.

Nous nous inclinons devant les nouvelles victimes de cette entreprise d’assassinats aveugles, bruxelloise cette fois. Nous marquons notre solidarité européenne avec nos amis et collègues belges et prenons note que dorénavant vivre deviendra sur le sol occidental également un acte de courage et de solidarité. Nous sommes déterminés à relever le défi, lucides sur le fait qu’il nous en coûtera, mais que vivre à moindre prix reste impensable.

Vive l’humanité libre et, en ces temps où les mots pourraient se démonétiser, vive l’amour et la fraternité entre tous les humains, vive la civilisation !

voir également

Jürgen Habermas – propos recueillis par Nicolas Weill, « Le djihadisme, une forme moderne de réaction au déracinement » [mis en ligne le 23 novembre 2015].
Fehti Benslama, « Pour les désespérés, l’islamisme radical est un produit excitant, »(propos recueillis par Soren Seelow), précédé de « Terrible manifestation de la connerie humaine : incalifiable » par Philippe Grauer [mis en ligne le 14 novembre 2015].
Élisabeth Roudinesco, « La psychanalyse doit s’adapter aux souffrances contemporaines » – propos recueillis par Cécile Daumas. Précédé de « Rester humain au cœur du désastre » par Philippe Grauer [Mis en ligne le 22 novembre 2015]
Marcel Gauchet, « Le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux« , interview par Nicolas Truong [mis en ligne le 23 novembre 2015].
Paul Berman – traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme », précédé de « Agir en sorte que jamais Daech ne puisse / Sur ma tête inclinée planter son drapeau noir » par Philippe Grauer [mis en ligne le 1er décembre 2015].
Roland Gori – propos recueillis par Julie Clarini © Le Monde, « La crise des valeurs favorise les théofascismes »[mis en ligne le 3 janvier 2016].
Edgar Morin, Le Monde, Prévenons l’éclosion du fanatisme dès l’école [mis en ligne le 12 février 2016].
Philippe Grauer chronique Carlo Strenger, Au politiquement correct opposer le mépris civilisé, suivi de « L’urgence de réhabiliter les Lumières » par Alain Frachon [mis en ligne le 12 février 2016].
Jean Birnbaumle fascisme théologico-politique de Daech, précédé de « refuser le déni, refuser l’islamofascisme », par Philippe Grauer [mis en ligne le 21 février 2016].
Roland Gori, Philippe Grauer, Théofascisme [mis en ligne le 3 mars 2016].

Sans oublier

– l’excellent Hors Série du Monde sur le djihadisme, 8,50 €.
Fehti Benslama (dir.), L’idéal et la cruauté, subjectivité et politique de la radicalisation, Lignes, 2015, 205 p., 20 €.-