La psychanalyse comme fiction. Littérature et cinéma.

ecran 2016-10-12 à 19.31.37Freud et ses disciples ont inventé le terme de psychanalyse appliquée pour démontrer que leur discipline permettait d’expliquer la genèse des œuvres de création, d’une part en étudiant la vie inconsciente des auteurs, de l’autre, en interprétant la signification des œuvres comme s’il s’agissait de récits biographiques masqués. Qui veut connaître un écrivain, un acteur de l’histoire ou un artiste doit le chercher dans son œuvre : telle est la vulgate de cette psychanalyse appliquée qui a donné naissance à la psychobiographie très critiquable.
Une autre approche est possible. Partout dans le monde, la psychanalyse a été portée par la littérature, les arts et le cinéma. Elle a contribué à un essor des avant-gardes : le surréalisme notamment. Selon cette perspective, je me propose d’étudier comment elle est utilisée « dans la fiction et comme fiction », autant chez les écrivains qui ont transformé les freudiens en personnages romanesques ou les concepts en support d’un roman, que chez les cinéastes qui ont été marqués par son aventure. Il existe en effet une proximité entre l’art psychanalytique fondé sur le déchiffrement des signes et la réactualisation des mythes, et le cinématographe qui vise à reconstruire, image par image, le langage même du rêve, du désir et de l’inconscient. C’est dans l’art hollywoodien que se traduit de façon spectaculaire cette utilisation de la psychanalyse comme fiction.

[voir] Les mardis de 18:00 à 20:00
les 3, 17, 31 janvier, 21 et 28 février, 7, 21, 29 mars, 4 et 25 avril, 2 et 9 mai.
Salle U/V, département de mathématiques, au fond de la cour Pasteur,
ENS, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris[/voir]

Itinéraire d’un psychiatre humaniste

[voir] Pierre Delion et Patrick Coupechoux, Mon combat pour une psychiatrie humaine, Albin Michel, 274 p., 19,50 €.[/voir]

Pierre Delion, né en 1950, a eu la bonne idée de retracer son itinéraire, avec l’aide de son ami Patrick Coupechoux, dans un bel ouvrage qui permet au lecteur de saisir, sur le vif, ce que fut en France, pendant une quarantaine d’années, l’approche des pathologies de l’enfance et de l’adolescence : anorexie, autisme, schizophrénie, toxicomanie, délinquance, etc. Issu d’un milieu modeste – ses parents tenaient une quincaillerie à Tuffé (Sarthe) –, Delion eut très tôt la volonté d’être médecin. C’est le curé du village qui propose à son père de l’inscrire au collège Sainte-Croix du Mans, tenu par des jésuites. À leur contact, il reçoit un enseignement aussi laïc que celui délivré par l’école républicaine.

Après s’être orienté vers la psychiatrie, il découvre au CHU d’Angers la terrible réalité de l’asile :  » Les salles avec quinze patients attachés à leurs lits, les arriérés, les délirants, les schizophrènes, les autistes qui se tapent la tête contre le radiateur : la cour des miracles. «  Cependant, comme tous les psychiatres de sa génération, il croise l’aventure de la psychothérapie institutionnelle dont il deviendra l’un des meilleurs représentants. Issu de la Résistance, ce courant dit  » désaliéniste  » met en avant une thérapeutique plurielle de la folie qui vise à abolir l’enfermement en proposant une triple prise en charge des patients : sociale, psychique, biologique.

Ayant acquis les plus hautes distinctions hospitalo-universitaires, Delion est nommé en 2003 professeur de pédopsychiatrie au CHU de Lille, ce qui lui permet de réaliser son rêve : un travail d’équipe qui associe instituteurs, soignants, infirmiers, psychologues au service des enfants en souffrance et de leurs familles. On trouve dans ce livre une magnifique description des activités quotidiennes de ces hommes et de ses femmes animés d’un même désir de faire de la psychiatrie une médecine de la subjectivité, en s’appuyant autant sur la psychanalyse que sur les traitements cérébraux et médicamenteux, ou encore, dans les cas d’automutilation, sur la vieille technique de l’enveloppement (packing) qui permet à l’enfant de trouver son image corporelle. Et, parfois, on est bouleversé par des histoires ordinaires. Celle de cet enfant autiste, par exemple, qui explore sans cesse la cuvette des toilettes tout en étant agrippé au tablier de Jeanine, la cuisinière du service qui lui fait des gâteaux. Invité à monter sur un poney, il lui soulève la queue pour sentir l’odeur du crottin. Progressivement, grâce à la ténacité de l’équipe, il changera d’attitude.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, Delion aborde la disparition de cette psychiatrie humaniste qu’il a tant aimée et qui est désormais remplacée par une neuro-pédagogie dogmatique visant à regrouper toutes les pathologies en un seul syndrome dénué de signification : le trouble envahissant du développement (TED). Par cette désignation unique, on peut diminuer le coût des traitements de longue durée et liquider les équipes, quitte à brader la passion de soigner qui donne un sens à la subjectivité humaine. En lisant ce livre, on se dit que le regard qu’une société porte sur ses fous est à l’image de ce qu’elle pense d’elle-même. Et Delion en conclut que, si la psychiatrie contemporaine est dans une telle crise, c’est que  » notre fonctionnement démocratique l’est aussi « . On ne saurait mieux dire.

Un nouveau décret en matière de réglementation française des professions psys

il n’y a pas de retour du religieux

Débat du 21 juillet 2016 publié dans le Monde le 6 août 2016.

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obscurantisme meurtrier du terrorisme islamique

Force est de constater que le crépuscule des dieux n’a pas eu lieu. Et que l’Europe – et la France en particulier – est frappée en son cœur par l’obscurantisme meurtrier du terrorisme islamique. Mais assistons-nous pour autant à un retour du religieux ? Et pourquoi la religion est-elle si persistante au XXIe siècle ? Telles sont les questions auxquelles le psychanalyste Fethi Benslama et le politologue Olivier Roy ont répondu le 21 juillet, lors des Controverses du Monde en Avignon, conversations menées en partenariat avec le Festival d’Avignon destinées à éclairer les questions qui taraudent notre modernité.

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pourquoi le religieux ?

Le XXIe siècle se retrouve-t-il véritablement dominé par une religion qui aurait pris le relais des grandes utopies du précédent ? La sécularisation est-elle inéluctable ou au contraire marque-t-elle le pas ? Âge de la science et foi sont-ils conciliables ? Quelles relations politique et sacré entretiennent-ils et quelle place la spiritualité occupe-t-elle désormais ? Six points de vue et débats permettent de mieux comprendre la fonction et les évolutions de l’expérience et du sentiment religieux dans le monde actuel.[/blocdroite]

Partout, y compris dans les pays musulmans, la pratique religieuse baisse.

Assiste-t-on à un retour, voire à une expansion du religieux ?

Olivier Roy (O. R.) Les pratiques religieuses qui sont visibles aujourd’hui ne sont pas celles d’il y a soixante ans. Ce ne sont pas les formes traditionnelles du religieux qui font la  » une  » des journaux. Ce sont des formes néofondamentalistes. Assiste-t-on néanmoins à une expansion de la religiosité ? Les chiffres démontrent le contraire. Partout, y compris dans les pays musulmans, la pratique religieuse baisse. La sécularisation a gagné, ce qui a entraîné un divorce entre la culture dominante et le religieux, qui a commencé dans les années 1960 et qui porte sur les valeurs.

la liberté individuelle devenue centrale

Quand Jules Ferry en 1880 écrivait sa fameuse Lettre aux instituteurs pour expliquer ce que c’était que l’école laïque, il leur disait : ce n’est pas un débat sur la morale parce que nous avons tous la même sur la famille, le rôle de la femme, la séparation des sexes, qu’on soit catholique ou athée. À partir des années 1960, un nouveau référentiel de valeurs s’impose dans lequel la liberté individuelle devient le centre de tout, qui aboutira au mariage homosexuel, à la procréation assistée, à la gestation pour autrui, en rupture totale avec les valeurs religieuses. Donc nous n’assistons pas qu’à un débat sur le dogme ou sur la foi, ce qui était le cas en 1905, mais à une controverse sur les valeurs qui fondent notre société. Il n’y a pas de retour du religieux.

Face aux contraintes existentielles

Fethi Benslama (F. B.) De quoi la religion s’occupe-t-elle ? Du point de vue de la psychanalyse, son objet est d’abord la détresse native des humains, leur sentiment d’abandon dans le monde, contre lesquels elle offre le bouclier de l’espérance. Elle s’occupe ensuite de leur mode de jouissance, en leur imposant des obligations communes, donc une morale. Est-ce que ces problèmes relatifs à l’angoisse d’être n’existent plus ? Evidemment non, et la religion reste pour la majeure partie de l’humanité le principal traitement de cette angoisse. En revanche, le mode d’administration du traitement a changé à cause de la diffusion de la conception scientifique du monde et avec elle de la sécularisation.

Autonomisation et reviviscence

Dès lors que la religion ne constitue plus le socle commun unique de la conception du monde, le traitement religieux a tendance à se privatiser en suivant le processus moderne de l’autonomie. De plus en plus d’individus choisissent de se convertir à l’intérieur même de leur religion. C’est le phénomène de la reviviscence et de ce qu’on appelle les born again. Il ne leur suffit plus d’hériter de leur tradition religieuse, il faut qu’ils l’acquièrent par eux-mêmes. Il s’agit d’un processus d’autodéfinition qui est le propre du sujet moderne.

Quand la religion traditionnelle est dominante, les individus lui délèguent la part de leur angoisse de conscience ; ils s’appuient sur un dieu qui prend sur lui leurs fautes et leur pardonne. Ce que nous appelons le surmoi est partagé avec Dieu. La religion constitue un surmoi de prothèse pour l’humanité. Lorsque le sujet se détache de la conception religieuse du monde et s’autonomise, il doit supporter seul son angoisse de conscience, il devient plus surmoïque. C’est pour cette raison que nous avons aujourd’hui un accroissement des névroses obsessionnelles partout où la religion décroît. D’autres choisissent de revenir à des formes religieuses fondamentales, plus à même de lutter contre la privatisation des tourments surmoïques.

Pourquoi le religieux nous semble-t-il davantage visible aujourd’hui qu’hier ?

  1. R. Parce qu’il a été d’une certaine manière expulsé de la scène publique. Un simple rappel : quand l’abbé Pierre a été élu à l’Assemblée nationale à la fin des années 1940, il est venu au Palais-Bourbon en soutane avec le drapeau tricolore en accroche. Ce serait impossible aujourd’hui. Or la loi n’a pas changé. Donc qu’est-ce qui s’est modifié ? C’est la perception du religieux, qui apparaît comme quelque chose au mieux de bizarre, au pire de fanatique, de dangereux ou d’ignorant.

complexe obsidional

Les communautés de foi – des catholiques intégristes aux juifs orthodoxes en passant par les salafistes musulmans – se sentent agressées par la société et la culture laïques. Ce sentiment d’avoir été expulsé de l’espace social fait naître soit un désir de reconquête (il faut que la France revienne à ses racines chrétiennes, il faut prêcher, etc.), soit au contraire un complexe obsidional : on est menacé, on est attaqué, il faut qu’on nous accorde un statut d’exception. On voit de plus en plus de communautés religieuses, aux États-Unis par exemple, qui demandent à être protégées par la loi contre les nouvelles lois, par exemple avoir le droit de ne pas célébrer un mariage homosexuel ou être dispensé de financer la contraception dans des accords avec la Sécurité sociale. Donc aujourd’hui le religieux s’autonomise de la société et entre même en sécession avec elle, parce que Mai 1968 est entré dans la loi.

une manière voyante de produire du sens

  1. B. La religion a une capacité extraordinaire à s’adapter et à utiliser tout ce qu’elle a sous la main pour produire du sens, en agglomérant les éléments les plus hétérogènes. Vous voyez un homme qui porte la barbe et le qamis, il est chaussé de Nike flashy, son téléphone portable sonne des psalmodies du Coran. Nous avons cru que la science et la sécularisation allaient effacer la religion ; en fait, celle-ci a muté ; aussi, pour rester croyant, doit-on l’être encore plus et d’une manière plus voyante. Certains musulmans n’ont pas besoin de porter les marques de leur foi, d’autres ne se sentent pas assez musulmans et s’obligent à l’être encore plus et plus visiblement.

logiques géostratégiques

Pourquoi est-ce au nom de l’islam que les processus de  » radicalisation  » sont aujourd’hui les plus massifs ?

  1. R. Il y a d’abord des raisons sociologiques, puisque la grande masse des immigrés en Europe occidentale est d’origine musulmane, ce qui fait que la question de l’intégration va mettre l’islam au cœur des enjeux et revendications. Deuxièmement, il y a les crises au Moyen-Orient. Or ces crises ne sont pas religieuses, elles obéissent à des logiques géostratégiques, comme la guerre par personnes interposées entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Chacun des acteurs va expliquer le conflit en termes religieux afin de se donner une légitimité à l’égard de sa propre population et afin de miner celle de l’adversaire. On est dans de la realpolitik au sein de laquelle le religieux est manipulé.

le moment islamique de la transformation du religieux

Et la troisième dimension, c’est ce que j’appelle le formatage du religieux, c’est-à-dire la façon dont le religieux relève le défi de cette sécularisation. Toutes les religions ont rencontré ce problème-là. Pour l’Église catholique, ça s’est fait en un siècle. Aujourd’hui, l’islam doit accomplir sa mutation et son adaptation à la sécularisation du monde en quelques décennies, c’est-à-dire à partir des années 1970. La pression est énorme pour adapter les religiosités musulmanes au changement de nos sociétés. Donc il y a ceux qui s’adaptent et ceux qui vont au contraire se dire : non, nous n’acceptons aucun compromis, nous voulons l’islam pur et dur. Et là, il y a deux versions, l’une salafiste, qui porte uniquement sur le religieux, et l’autre djihadiste, qui repose sur le mythe de créer un califat, un Etat islamique. Nous vivons donc le moment islamique de la transformation du religieux.

scène originaire du fondamentalisme musulman

  1. B. Lorsque Napoléon arrive en Égypte, il commet des massacres épouvantables puis réunit tous les cheikhs du Caire et leur dit en substance :  » Vous étiez une grande civilisation, mais maintenant vous n’avez plus rien, qu’est-ce qui vous reste ? «  Et le grand cheikh du Caire de répondre :  » Nous avons le Coran.  » Napoléon ironise :  » Est-ce que, dans le Coran, il y a comment fondre le canon ?  » Tous les cheikhs lui rétorquent en chœur que oui.

angoisse : sauver le sauveur

Je considère cet épisode comme la scène originaire du fondamentalisme musulman. C’est une réponse défensive à la conquête guerrière occidentale et à la puissance technoscientifique qu’elle porte et à travers laquelle elle perfore le savoir absolu de Dieu. Il en résulte ce que j’appelle le  » surmusulman  » qui se veut encore plus musulman pour sauver son Dieu, afin qu’il soit sauvé par lui. D’où la surenchère de signes, de marques, de rites que l’on observe aujourd’hui. Cette angoisse de sauver le sauveur est la souffrance de beaucoup de musulmans.

les radicaux religieux ne sont pas ceux qui basculent dans la violence

Comment expliquer que le nihilisme meurtrier d’une fraction de la jeunesse française issue de l’immigration se fasse au nom de Dieu ?

  1. R. Premièrement, il y a un nihilisme générationnel, qui n’est pas du tout propre à des jeunes d’origine musulmane. C’est celui dont la tuerie de Columbine est le paradigme : des comportements suicidaires de jeunes déstabilisés qui massacrent indistinctement et qui meurent eux-mêmes, après avoir annoncé leurs projets criminels sur Facebook. Deuxièmement, il y a ces jeunes qui rejoignent le djihad et le terrorisme islamique et qui, dans 80 % des cas, étaient connus des services de police. Ceux-là n’ont pas d’éducation religieuse, mais ont basculé dans la religion au moment même où ils ont basculé dans la radicalisation. Ce n’est pas à la suite d’une pratique religieuse intense due à une formation religieuse qu’ils sont devenus radicaux. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de radicaux religieux. Mais les radicaux religieux ne sont pas ceux qui basculent dans la violence.

apocalypse millénariste plus qu’utopie

D’abord je constate que, depuis 1995, tous meurent : soit ils se font sauter, soit ils attendent que la police les tue. Ceux qui partent en Syrie y vont pour mourir. La mort est intégralement liée à leur projet. Daech déclare vouloir établir un califat, établir une société islamique pure et juste. Or quelque chose cloche : si vous pensez que vous rejoignez un mouvement qui va créer la société juste, vous ne vous tuez pas, ou alors vous êtes prêt à vous sacrifier mais vous aimeriez bien quand même vivre dans la société bonne et juste, etc. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Quand ils vont en Syrie, ils y vont pour le djihad, ils y vont pour la mort. Dans le fond, ils ne croient pas au projet utopiste que Daech met en avant. Et même Daech, à y regarder de près, ne met pas en avant de projet utopiste dans ses textes, mais l’apocalypse et l’annonce de la fin des temps.

15 – 25 ans, quête de sens passant par l’épreuve ordalique

  1. B. Les deux tiers des radicalisés ont entre 15 et 25 ans. Nous retrouvons cette donnée partout. Nous sommes donc face au symptôme d’une fraction d’adolescents et de jeunes adultes qui ont identifié leurs troubles à l’angoisse de Dieu, diffusée par de redoutables communicants qui les appellent au sacrifice ; certains y répondent. Beaucoup d’entre eux sont dans l’errance et cherchent à se réorienter à partir de la mort, à travers une quête de sens qui passe par l’épreuve ordalique.

Pour une part, ils ressemblent à ces adolescents suicidaires qui vous disent :  » Je voulais mourir mais pas me tuer « , lorsqu’ils en reviennent. Mais, parmi eux, il y a ceux qui ne veulent pas en revenir et qui ont définitivement fusionné leur pathologie personnelle avec l’idéologie de la terreur et sa destructivité.

pur religieux : zéro perspective

Y a-t-il un risque que le religieux se sépare davantage de la société, ou bien une réconciliation est-elle possible ?

  1. R. Le pur religieux n’a aucune perspective. La coupure avec la société signifie soit l’orientation nihiliste et meurtrière des jeunes radicaux islamiques, soit des refus moins violents mais séparatistes, comme le rejet total de la mixité avec le monde laïque. Ou bien alors c’est la voie de la reconnexion avec la culture et la société, comme celle qu’emprunte le pape François qui dit : bon d’accord, l’Église catholique est à présent une minorité en Europe, alors apprenons à dialoguer avec la majorité.

les formes de religion les plus violentes naissent de la détresse humaine

  1. B. La violence de l’islamisme radical conduit beaucoup de musulmans à réfléchir. Qu’un certain rapport à la religion musulmane puisse produire cette horreur devient la question la plus brûlante. Les islamistes tunisiens par exemple déclarent vouloir renoncer à l’islam politique. Mais la reconnexion de la religion avec la société ne se fera pas sans progrès social. N’oublions pas que c’est aussi l’amélioration des conditions d’existence qui a permis au christianisme de pacifier ses rapports avec la société. Rappelons-nous que les formes de religion les plus violentes naissent de la détresse humaine, qui s’étend sur la planète entière.

Les médias ne devraient pas publier les photos du tueur

[voir] Membre de l’Académie tunisienne, Fethi Benslama est psychanalyste, professeur de psychopathologie à l’université Paris-Diderot. L’auteur de Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, Seuil, 160 pages, 15 euros, spécialiste de la « radicalisation », insiste sur le risque d’amplification du crime de ces individus suicidaires si les médias révèlent et mettent en scène leurs identités.[/voir]

intelligence collective

Le carnage du 14-Juillet, à Nice, franchit-il, selon vous, un nouveau palier dans l’exercice de la terreur ?

Il s’agit d’une nouvelle variante dans les actes de terreur, qui aggrave notre sentiment d’insécurité. Un banal camion que n’importe qui peut louer, pendant la grande fête nationale, dans un lieu complètement ouvert, pour tuer en masse des promeneurs paisibles, sans distinction, malgré la présence policière. Si l’on ajoute à cela que son auteur n’a pas été repéré par les services de renseignement, cette variante a la particularité de déjouer tous les paramètres habituels de la surveillance. Elle veut confronter l’État à l’impuissance et le pays au désespoir de pouvoir se protéger. Si c’est n’importe qui, n’importe quand, n’importe où, avec n’importe quoi, alors le sentiment de vulnérabilité est radical, et la détresse peut conduire à des réactions de défense extrêmes qui sapent les fondements de l’État de droit et la cohésion de la nation. Le terrorisme appelle à une surenchère de protection, vers un type de défense auto-immunitaire où l’organisme se détruit lui-même en se défendant. Il faut de l’intelligence collective pour ne pas y céder, les Français ont des ressources pour y résister ensemble.

la communication comme continuation de la terreur par d’autres moyens

Pourquoi l’auteur du massacre a-t-il souhaité – comme beaucoup d’autres – laisser des traces de son identité ?

Ceux qui commettent ces actes veulent être connus et reconnus, ils escomptent une gloire planétaire d’autant plus grande qu’elle est sanglante. Il s’agit de l’un des ressorts qui conduisent des individus anonymes, de petits délinquants dans plusieurs cas, se considérant eux-mêmes comme insignifiants, à devenir le point de mire de tout un pays, à accéder à une renommée mondiale et, pour la mouvance à laquelle ils appartiennent, à devenir des héros. Aussi soignent-t-ils leur communication avant le passage à l’acte meurtrier. Plus banalement, ils veulent qu’on entende parler d’eux. Ils signent leurs dévastations en laissant les moyens de les identifier rapidement pour être en phase avec la vitesse médiatique. C’est pourquoi on peut dire que la communication devient pour eux la continuation de la terreur par d’autres moyens.

la renommée par l’abjection

Les médias devraient-ils donc être plus prudents avant de  »  stariser   » ces tueurs avec la mise en scène de leurs visages, de leurs photos ?

Il est temps pour la médiasphère de tirer les conséquences éthiques et politiques face à cette stratégie de la terreur, en refusant leur utilisation comme amplificateurs du crime, en ne leur offrant pas la renommée par l’abjection. Pourquoi pas un pacte par lequel tous les médias s’engagent à ne mentionner les tueurs que par des initiales, à ne pas publier leurs photos, à ne pas donner de détails biographiques qui permettent de les identifier ? Les autorités judiciaires devraient y penser aussi. Le même engagement pourrait être pris par les usagers des réseaux sociaux. Même si tout le monde n’y souscrira pas, nous le savons, ce pacte limitera le rayon de leur action auto-glorifiante. Il faut avoir conscience de la puissance attractive de cette renommée sur des esprits labiles, voire dérangés, pour lesquels devenir célèbre quelques jours vaut un massacre.

conversion du suicide en sacrifice

D’où vient ce désir sacrificiel d’une fraction de la jeunesse issue de l’immigration maghrébine et qui touche également les « convertis » ?

Le sacrifice individuel sur le plan psychologique procède d’une conviction insensée que c’est Dieu qui le désire. Certains se font les porte-voix de ce désir de Dieu et le transforment en une angoisse qui cherche quelqu’un pour l’apaiser. Mais n’importe qui ne répond pas à ce supposé désir de Dieu, il faut des failles personnelles importantes qui font que quelqu’un se croit destiné à être à la fois le sacrificateur et le sacrifié au service d’une cause suprême, celle d’une communauté perçue comme victime. Pour le dire autrement, ce sont des suicidaires dont la haine effroyable vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres est anoblie par sa conversion en sacrifice. S’il y a trouble, ils sont le plus souvent responsables de leurs actes. Ce n’est pas à travers le discours idéologique manifeste que l’on peut détecter ces cas, ni par une lecture purement sociologique, il faut d’autres outils d’analyse.

le niveau courant de la cruauté individuelle et collective

Au-delà des structures de déradicalisation, comment la France peut-elle endiguer la menace ? Après les attentats de janvier 2015, il fallait tout changer, de l’école à la politique. Pourquoi, aujourd’hui, ne parle-t-on que de sécurité alors que même l’état d’urgence ne permet pas d’endiguer la menace ?

Déradicalisation n’est pas la notion adéquate et les mesures de sécurité, pour nécessaires qu’elles soient, seront toujours insuffisantes, même si elles sont perfectibles. Il faut aujourd’hui recourir aux forces de l’intelligence collective en France, sur le plan de la recherche en sciences humaines, sur le plan de l’action sociale, dans l’éducation, au niveau de la politique locale pour retisser des liens défaits. Il faut rassembler et mettre en concertation l’ensemble de ces forces. Nous attendons du gouvernement cette action d’envergure. Mais il ne faut pas oublier que c’est la guerre qui élève à un moment donné le niveau courant de la cruauté individuelle et collective.

L’auteur de l’attaque s’est converti au djihadisme, pas à l’islam

Une « radicalisation très rapide », cela s’appelle une conversion

les mots pour le dire

Les heures qui ont suivi la tragédie de Nice ont vu les dirigeants chercher leurs mots pour caractériser l’auteur de l’attentat : « terroriste » assurément, mais « islamiste » pour les uns, pas forcément pour les autres, avec la même incertitude pour « radical ». Et puis est tombée la revendication du carnage par Daech, le bien mal-nommé « État islamique », et le ministre de l’Intérieur a pu enfin décrire un terroriste « radicalisé très rapidement ».

conversion plutôt que radicalisation

Plutôt que le terme de « radicalisation », dont on voit qu’il obscurcit autant qu’il éclaire, j’ai proposé dès mars dernier dans une tribune au « Monde » d’utiliser le mot de « conversion ». Le basculement « très rapide » renvoie à l’intégration dans une secte, Daech, qui prône la religion jihadiste, avec le salut assuré pour ses seuls fidèles et les pires tourments prédits, et parfois infligés, à ceux qui sont désignés comme adversaires.

combat apocalyptique

Cette secte millénariste affirme l’imminence de la Fin des Temps, du fait de la multiplication de signes prophétiques sur la terre de Syrie (en arabe bilad al-Cham). C’est sur cette terre qu’a déjà commencé l’ultime bataille, entre les localités de Dabiq et d’A’maq (Dabiq est le nom du magazine en ligne de Daech et A’maq celui de son « agence de presse » où a, entre autres, été revendiqué le carnage de Nice). Les fidèles qui périront dans ce combat apocalyptique auront le privilège de racheter les péchés de 70 de leurs proches au Jugement dernier.

converti à la secte

Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’avait de musulman que le prénom. Il ne respectait aucune des prescriptions canoniques de l’Islam, que ce soit la prière, le jeûne, la charité ou le pèlerinage. Sa consommation d’alcool était apparemment problématique. Le tueur de Nice ne s’est donc pas « radicalisé » dans l’Islam, il s’est converti à la secte jihadiste. Converti comme des centaines d’autres Françaises ou Français, dont Daech se charge de déconstruire l’éventuel bagage culturel et religieux pour y substituer le credo de la secte.

fondamentalisme / Islam politique (radicalisme)

C’est en 1987 que Bruno Etienne, avec son livre « L’Islamisme radical », popularise une catégorie au fond fourre-tout de « radicalité » : s’agit-il d’appliquer l’Islam à la racine, dans une forme de fondamentalisme, ou bien de tirer d’une religion un programme d’action politique ? Les recherches ultérieures et l’évolution des pays arabo-musulmans ont clarifié la distinction entre l’Islam politique, d’une part, et le salafisme de type littéraliste, d’autre part.

clivage tripartite du champ islamiste

L’invasion du Koweït par l’Iraq de Saddam Hussein en 1990 et l’appel saoudien à une intervention des États-Unis pour l’en chasser clive jusqu’à aujourd’hui le champ islamiste : les tenants de l’Islam politique, au premier rang desquels les Frères musulmans, fustigent alors le recours à Washington, tandis que les salafistes se rallient à leurs parrains du Golfe et en sont généreusement récompensés. Mais un troisième courant, ultra-minoritaire, condamnant les uns et les autres, prône un djihad révolutionnaire à l’encontre des régimes en place.

un « djihad » révolutionnaire globalisé

Ce jihadisme a donc pour priorité la prise du pouvoir dans les pays arabes. Il devient « global » en faisant de la planète entière une « terre de jihad », alors que quatorze siècles de pratique islamique avaient ancré le jihad dans un territoire précis à conquérir ou à défendre. Cette mutation s’opère en Afghanistan, avant que ce « jihad global » ne se leste d’un message apocalyptique sur les terres d’accomplissement des prophéties que sont l’Irak, et plus encore la Syrie.

cinq catégories

On voit combien l’expression d’« islamisme radical » rend mal compte de la réalité de la secte djihadiste, qui divise le monde en cinq catégories : les « Musulmans », terme réservé aux seuls membres de la secte, les « Apostats », soit tous les Sunnites, les « Hérétiques », soit les Chiites et autres familles de l’Islam, et enfin « les Juifs et les Croisés ». C’est bien pourquoi les Musulmans, et avant tout les Sunnites, sont partout en première ligne face aux sectateurs de Daech qui leur dénient leur identité même de Musulmans.

choix des termes justes

Le choix des termes justes va de pair avec la définition des alliances stratégiques dans ce combat de longue haleine contre le monstre djihadiste.

Psychothérapeutes belges, salut et confraternité !

et s’il n’en reste qu’un nous serons celui-là

On vous le disait ici même il y a peu, le chant du cygne de JP Lebrun a marqué l’agonie de la profession libre de psychothérapeute en Belgique. Que va-t-il rester en France et en Europe (je parle de l’Europe des peuples, de l’Europe sociale toujours attendue) comme plate-forme de soutien de notre profession ? Il restera nous ! et ça n’est pas rien, sachant que les intéressés, nos patients, obstinément, continuent de s’adresser à nous, secteur de dernier recours de la parole libre et de la relation qui soigne. Le système de la médicalisation de l’existence jamais ne pourra dissoudre la psychothérapie relationnelle.

Vous et moi souvenons-nous en.

Nous avons fait des clairs de lune

Chante le poète, oui, la médecine organiciste a fait des miracles. Les clairs de lune n’abolissent pas le soleil. Les progrès de la médecine scientifique ne constituent nullement une raison pour entreprendre de nous éradiquer. Science n’est pas scientisme. L’homme ne vit pas seulement de science mais de parole.

profession de santé non médicale

Qu’importe à présent qu’on nous tue, poursuit Aragon. Il importe si bien que, increvables, nous sommes décidés à vivre et faire vivre notre psychothérapie à visage humain, irremplaçable. Au plus vif de notre métier, de nos valeurs, de notre savoir faire-être, de nos organisations historiques responsables, il importe si bien que la médecine jamais n’aura notre peau. Aucun Round up ne saura venir à bout du chiendent que nous sommes au bord des chemins de la vie, et entendons demeurer mordicus, consolidateurs du terrain et tissu social, agents d’une profession de santé non médicale, plus que jamais alternatifs, obstinés comme la vie même, plus que jamais indispensables, combatifs, incontournables, déterminés.

pour une politique de santé pluraliste et humaniste

La psychothérapie belge a perdu une bataille, la guerre contre un néolibéralime plaçant l’humanité à la merci d’une réglementation galopante dépourvue d’humanité, contre le biopouvoir tôt discerné par Foucault, contre l’arrogance d’une profession corporatiste mange-tout, contre l’idéologie du conformisme hégémonique d’une médecine organiciste positiviste (la religion de la science reste une religion), contre l’intolérance. La lutte pour la psychodiversité, se poursuit, et nous la mènerons jusqu’à son issue démocratique. En ces temps difficiles il est de notre devoir d’annoncer notre irrésistible victoire finale (oui je sais, finale peut-être mais non définitive). Cela nous coûtera et constitue un lourd dommage pour la santé publique qu’on prétend protéger, pour notre profession, pour ceux pour qui elle constitue un précieux recours. Nous organiserons la nécessaire Résistance, qui correspond aux intérêts d’une politique de santé humaniste, au service du public.

ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent

Pour finir comme a commencé cet article avec Victor Hugo, n’oublions pas que ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent. La pugnacité pour un système de valeurs juste en matière de santé mentale publique, pour la liberté de choix de son psychothérapeute, sécurisée par les organisations historiques responsables de chaque pays, pour limiter l’hypermédicalisation de l’existence, c’est comme diraient nos arrogants médecins confiscateurs, très bon pour la santé.

Preuve des choses, parole des hommes

[biographie] Psychiatre et psychanalyste, agrégé de l’enseignement supérieur, ancien président de l’Association freudienne de Belgique – elle-même membre de Coalap, Collectif d’associations lacaniennes de psychanalyse en Belgique.[/biographie]


Madame la Ministre, Honorée consœur,

Permettez-moi de m’adresser à vous à quelques jours de ce vote sur le projet de loi concernant les psychothérapies. Si je le fais, c’est simplement parce que je suis stupéfait du sort que, peut-être sans le savoir ni même le vouloir, vous êtes en train de faire à la parole et à la pratique – la psychothérapie – qui s’en prévaut.

la psychothérapie devra désormais être un acte médical

En déclarant purement et simplement, comme je viens de le voir au Journal télévisé RTBF de ce dimanche soir, que « la psychothérapie devra désormais être un acte médical », vous voulez la soumettre à la seule logique de l’Evidence Based Medecine, alors que déjà partout où sévit cette dernière, elle a été aussitôt contrée par une médecine qui, a contrario, se veut « narrative ». Autrement dit, à ceux qui en appellent à l’évidence des choses, il faut toujours rappeler la portée des mots.

seulement l’usage de la parole

Madame la Ministre, je suis médecin depuis 1970 dans ce pays, et psychiatre depuis 1975. Après avoir contribué à créer les hôpitaux psychiatriques pour enfants, qui n’existaient pas encore en Belgique, j’ai essentiellement exercé en cabinet privé sans jamais prescrire un seul médicament (sans pour autant discréditer leur usage quand cela s’avérait nécessaire), autrement dit en travaillant avec seulement l’usage de la parole.

art ou science de guérir

En 1993, j’ai soutenu une thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur précisément consacrée aux effets sur le patient de la médecine devenue scientifique. Pour la résumer en une formule, j’y rappelais que depuis Claude Bernard, il s’est agi de faire de la médecine non plus « un art » de guérir, mais une « science » de guérir. Or, j’ai pu montrer, voire démontrer, que ce changement comportait un risque, celui de transformer l’art de « guérir des malades » en science de « guérir des maladies ». Bien sûr qu’il avait fallu prendre ce risque, tant c’était prometteur pour l’efficacité de la médecine ; cela s’est d’ailleurs largement confirmé depuis. Mais il fallait aussi contrebalancer ce risque grâce à la place qu’il s’agissait de reconnaître à ce qu’implique l’usage de la parole qui, sans même qu’on s’en aperçoive, constitue pourtant ce qui fait notre spécificité d’humains. La médecine ne peut en aucun cas se satisfaire d’être une pratique seulement objective, vous le savez aussi bien que moi et que tous ceux qui restent en contact direct avec les patients.

risque de déshumanisation de la médecine

Autrement dit encore, c’était à compenser un risque de déshumanisation de la médecine qu’il s’agissait de travailler. Et n’est-ce pas ce qui, au cours de ces dernières années, a été souvent réalisé, dans les hôpitaux par exemple, simplement par la présence aujourd’hui fréquente de psychologues. Mais si ma thèse est juste, l’espace pour leur travail n’est possible que s’ils ne doivent pas entièrement se soumettre à la logique de la scientificité médicale.

avant tout subjectivité

Or, Madame la Ministre, en faisant de la psychothérapie un acte médical, en consonance avec l’Evidence Based Medecine, vous la faites aussitôt entrer dans l’arsenal de la médecine scientifique et vous contribuez ainsi, à votre insu peut-être, mais très directement, à une objectivation, alors que l’être humain est d’abord et avant tout subjectivité. C’est pourquoi il s’agit de laisser sa place à ce que veut dire « parler », ce qui ne se résume nullement à la communication.

les malades comme des maladies

Aujourd’hui, il arrive bien souvent que ce soit du fait de « pouvoir en parler » qu’est rendu viable ce qu’il y a d’irrespirable pour un humain d’être traité – même si c’est apparemment très bien – seulement comme une chose. Et vous devrez admettre sans difficulté que l’air de notre temps traite de plus en plus souvent les individus comme des choses, et les malades comme des maladies.

paver un enfer avec les meilleures intentions

Honorée consœur, je sais pertinemment que votre souci est sans aucun doute de rationaliser un champ qui se présente comme d’une épouvantable complexité, mais voilà, en vous entendant soutenir ce projet de loi et en sachant où tout cela peut nous mener, je ne peux que craindre la pire des méprises, celle qui consiste à paver un enfer avec les meilleures intentions.

Non, Madame la ministre, vous ne pouvez annuler l’orientation que celle qui vous a précédée à cette même fonction, Madame Onkelinx, était parvenue à donner à ces questions et pour laquelle elle m’avait fait l’honneur de me demander – comme à bien d’autres – un éclairage. Vous ne pouvez d’un seul mouvement balayer le travail qui avait été fait par ses services pour laisser aux psychothérapeutes et aux psychanalystes le soin d’organiser leurs formations – ce qu’ils font d’ailleurs très bien depuis des lustres – autour de cette prévalence reconnue à ce que parler veut dire et implique.

Madame la ministre, merci d’avoir consenti à me lire et surtout à prendre acte qu’au travers de mes quelques lignes, c’est un nombre important de psys de toutes tendances confondues qui essaye de se faire entendre de vous.

 

Note sur le packing

Hôpitaux Universitaires La Pitié Salpêtrière – Charles Foix
GROUPE HOSPITALIER
PITIE-SALPETRIERE
47 – 83 Boulevard de l’Hôpital
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SERVICE DE PSYCHIATRIE DE
L’ENFANT ET DE L’ADOLESCENT
(Bâtiment Georges Heuyer)

Pr. David COHEN
Chef de Service
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NOTE SUR LE PACKING

par le Pr David Cohen

Le packing est une pratique de soins qui consiste à envelopper dans des draps humides des personnes en règle générale en situation d’agitation ou d’automutilation, pour essayer d’apaiser et de contrôler ces troubles du comportement. Quelles que soient les polémiques concernant ce traitement, cela relève surtout de la thalassothérapie et du soin adjuvant.

Quelques mots d’un point de vue historique

Le packing à l’époque où il n’y avait aucun traitement médicamenteux pour soigner les malades psychotiques agités, s’inscrivait dans la panoplie des traitements par hydrothérapie. On trouve dans la littérature ou dans les anciens traités, finalement deux indications principales, soit une alternative à la contention et en particulier à la contention mécanique, soit le packing avec consentement du patient et sur une période un peu plus prolongée quand on veut justement essayer de contrôler les troubles du comportement. Également dès les années 30, il est proposé dans les dermatites atopiques à la Mayo Clinic aux USA.

Chez l’adulte

La plus ancienne publication à ma connaissance est publiée dans le British Medical Journal (1878) où l’on décrit un cas de délirium tremens qui a été contrôlé grâce à un enveloppement humide. Intéressante et rapportée dans l’article, l’appréhension du patient lorsqu’il sort de son delirium tremens devant la sortie des draps. Il dit au médecin que c’est la seule chose qui lui a permis de l’apaisement. Le premier important papier est publié en 1916 dans le Journal of Nervous and Mental Diseases par Adler, où il décrit une série d’un millier d’enveloppements avec des effets calmants dans la très grande majorité des cas.

Avec l’avènement des neuroleptiques et des antipsychotiques, la pratique du packing est devenue beaucoup plus limitée, même s’ils ont finalement toujours été utilisé en psychiatrie d’adultes de manière relativement marginale. En terme de publications dans la littérature internationale, Ross rapporte dans l’American Journal of Psychiatry (1988) une série de 46 cas où il décrit le packing comme étant tout à fait sûr comme pratique, 38 patients sur 46 sont décrits comme calmés par les enveloppements, qui étaient d’abord utilisés comme alternative à la contention dans cet article, mais Ross remarque que 30% des patients demandent à poursuivre les enveloppements alors que d’un point de vue de l’agitation ou des automutilations ils allaient mieux. Très récemment les collègues Suisses Opsonner (2016) ont publié une série de 172 enveloppements. Ils ont noté que ces enveloppements étaient essentiellement pratiqués au niveau de soins infirmiers sur prescription médicale. Le packing était associé à une diminution de la posologie d’antipsychotiques et d’anxiolytiques. Par ailleurs ils confirment également le caractère tout à fait sûr de cette pratique.

 

Chez l’enfant

La pratique est beaucoup plus limitée en pédiatrie mais rappelons qu’il existe 2 indications classiques : l’enveloppement sec pour les risque d’hypothermie chez les prématurés ; et l’enveloppement humide pour les dermatites atopiques. Plusieurs études ont été publiées. De nombreux livres de dermatologie en français recommandent du reste la méthode. D’un point de vue historique pour la psychiatrie, j’ai retrouvé un vieux textbook allemand qui date des années 1850 avec un schéma qui présente un enveloppement humide d’enfant. Sinon la première publication est une série de 8 cas dans le JAMA (1921) d’enfants ayant présenté une encéphalite de Von Economo et des troubles du comportement résiduels. Pour contrôler les troubles du comportement, ils ont utilisés des enveloppements secs ou humides, et montré que les enveloppements humides étaient beaucoup plus efficaces dans les cas sévères.

Plus récemment Goeb et coll. (l’équipe de Lille, 2008) ont décrit une dizaine de cas d’autistes avec troubles du comportement qui s’étaient améliorés après enveloppements humides. Enfin, plusieurs publications (dont certaines de mon équipe) ont rapporté soit des cas uniques, soit des séries de cas présentant un syndrome catatonique, des troubles du comportement associés à l’autisme ou à des pathologies borderline avec les mêmes résultats à savoir que le packing apparait comme un traitement adjuvant intéressant. En tout, une trentaine de cas ont été rapportés.

 

Recherche en cours

À ma connaissance, il y a deux études en cours au niveau national : (1) le PHRC(1« ) de Lille qui compare enveloppements humides et enveloppements secs, partant de l’hypothèse que l’enveloppement humide serait plus efficace que l’enveloppement sec (à voir). (2) A la Salpêtrière, nous avons une étude sur volontaires sains en physiologie où nous comparons enveloppements secs et enveloppements humides, mais pour les paramètres associés à la détente. Les résultats préliminaires que j’ai déjà montrent que l’enveloppement humide par rapport à l’enveloppement sec, provoque des modifications des paramètres physiologiques allant dans le sens d’une plus grande détente (en particulier la variation de la fréquence cardiaque et la conductance cutanée). Ces données ne sont pas encore publiées, mais je pense que le thésard va écrire l’article prochainement.

 

Les sources de la polémique et le jeu des associations

Je voudrais finir par la polémique dont j’ai un détail assez précis, dans la mesure où une sociologue, Brigitte Chamak qui est au CNRS, étudie cette question (son sujet plus général porte sur les associations de malades). Elle m’a envoyé une brève qu’elle a proposé au Monde (je ne sais pas si elle sera publiée). Je rajoute l’histoire de la visite de mon service par le comité de lutte contre la torture de la commission européenne, dont elle n’a pas pu avoir l’information puisque c’est resté confidentiel au niveau des ministères des affaires européennes et de la santé.

Avant le milieu des années 2000, aucune polémique concernant le packing n’a éclaté. C’est la diffusion en avril 2007 sur France 5 d’un court reportage sur le packing pratiqué dans un hôpital de jour qui va déclencher des réactions hostiles dans des forums de discussion de parents d’enfants autistes, alors même que les images présentaient une séance de packing pratiquée par un psychomotricien avec un enfant qui paraissait calme et détendu, qui chantonnait et souriait. La présidente d’Autisme France adresse alors un courrier pour dénoncer la promotion de cette pratique à la direction de France 5, aux interlocuteurs ministériels et aux médias. Le président d’une autre association « Léa pour Sammy » (aujourd’hui Vaincre l’autisme) décide qu’il faut interdire le packing. La même année, parait le livre de Pierre Delion dans lequel il fait un parallèle entre le packing et la notion de moi-peau (notion psychanalytique), et il fait une demande de PHRC pour évaluer l’efficacité de cette pratique sur des enfants autistes qui présentent des troubles sévères du développement.

Pour les associations le packing devient la psychanalyse déguisée. Le PHRC est accepté en juin 2008, mais plusieurs associations de parents utilisent la mort d’un enfant survenue au Canada pour attiser la polémique sur le packing. En fait cet enfant est mort étouffé suite à l’utilisation d’une couverture lestée trop lourde chez un enfant laissé sans surveillance. Les associations de parents en France ont lancé une grande vague de communication expliquant que les psychanalystes faisaient du packing et qu’un enfant était mort au Canada. Elles ont suscité émotion et indignation alors même qu’il n’y avait pas de lien entre l’utilisation sans surveillance d’une veste lestée trop lourde qui recouvrait la tête de l’enfant et la pratique du packing qui nécessite l’implication de plusieurs professionnels qui entourent l’enfant et prennent soin de lui.

Lors de la première journée mondiale sur l’autisme le 2 avril 2009, le président de Vaincre l’autisme organise une manifestation contre le packing sur le pont des Arts où les manifestants s’étaient enveloppés dans des draps et demandaient un moratoire sur le packing. La ministre de la santé de l’époque, Roseline Bachelot, rejette le moratoire et demande l’avis du Haut Conseil de Santé Publique, qui publie en 2010 un rapport favorable au packing utilisé dans des conditions contrôlées, considérant qu’il ne présente pas « de risque notable identifié à ce jour ». Mécontentes, certaines associations mobilisent leurs adhérents pour envoyer aux directeurs d’hôpitaux de nombreux courriers réclamant l’arrêt immédiat de la pratique du packing. Eveline Friedel (ancienne présidente d’Autisme France et présidente d’Autisme Europe de 2008 à 2011) profite du 9ème congrès international d’Autisme Europe en Sicile en octobre 2010 pour obtenir de plusieurs spécialistes de l’autisme de se prononcer contre le packing jugé non éthique (lettre publiée dans l’American Academy of Child and Adolescent Psychiatry en février 2011).

Aucun d’entre eux n’avait assisté à des séances de packing et aucun ne connaissait les conditions d’application de cette approche. De son côté Vaincre l’Autisme demande à peu près la même chose mais avec moins de conséquences à l’international à Christopher Guilberg, président du comité scientifique de Vaincre l’autisme et lance une pétition relativement peu suivie. Par contre il écrit au directeur du CHU de Lille ainsi qu’à celui de la Salpêtrière pour mettre en demeure les collègues les plus visibles sur la question du packing, et il entame deux procédures auprès du Conseil de l’Ordre des médecins contre moi-même et contre Pierre Delion. Nous sommes reçus chacun de notre côté par nos Conseils de l’Ordre départementaux en avril 2012. Les Conseils de l’Ordre ne donnent pas suite, mais la pression des associations sur la HAS au moment de la publication des recommandations sur l’autisme, portent leur fruit, puisque le document final de la HAS est modifié contre l’avis des lecteurs dont je faisais partie alors qu’un consensus avait été trouvé.

En mars 2012, Vaincre l’Autisme, diffuse sur You Tube un film contre le packing avec une mise en scène propre aux films d’horreur et le 8 mars 2012 la HAS publie ses recommandations sur les interventions en autisme et classe le packing comme une technique formellement contre-indiquée sauf dans le cas du PHRC. Inutile de dire que toute cette polémique n’a pas aidé à l’acceptation du PHRC qui a du connaître pas mal de modifications dans son protocole au fil des ans.

De manière contemporaine à l’agitation de Vaincre l’autisme, Autisme Europe de son côté porte plainte contre la France auprès du Comité de lutte contre la torture de la Commission européenne, comité qui décide d’une visite informelle de l’État français. A ce moment-là je suis donc contacté par le Ministère des affaires étrangères et le Ministère de la Santé, pour voir les conditions d’accueil des inspecteurs dudit Comité. Ils seront reçus au Ministère et passeront une après-midi dans mon service où on leur présente en quoi consiste le packing, les indications, etc. On leur montre des vidéos. Les inspecteurs du comité repartent plutôt rassurés et me demandent même l’autorisation de montrer à l’ensemble du comité une des vidéos qu’on leur a présentée. Ce que la mère du patient accepte. Elle a tenu à faire un petit mot au comité en question, que je te tiens à votre disposition, sachant que cette maman est membre d’Autisme France, ce qui n’est qu’un paradoxe de plus.

Indépendamment de tout cela, en novembre 2013 mon service est visité par le contrôleur général des lieux de privation de liberté, qui passent dans la plupart des services psychiatriques ou dans les prisons et autres lieux de privation de liberté. Mon service d’enfants et d’adolescents ayant 67 lits temps plein dans des unités toutes fermées à clé, il est normal que le contrôleur général des lieux de privation de liberté y passe. Il se trouve qu’alertés sur la question du packing ils ont aussi étudié de manière beaucoup plus approfondie cette question, puisque les 4 inspecteurs sont restés une semaine dans mon service. Leur rapport a été rendu public en 2016 et je te cite ce que la sociologue a trouvé intéressant : « Le respect des droits des enfants et des adolescents, en qualité de patients et de citoyens est une préoccupation affichée et partagée par l’ensemble de l’équipe ». Plus loin : « la pratique du packing a fait l’objet d’études et d’évaluations de l’équipe médicale tant du point de vue thérapeutique qu’éthique. Il apparaît qu’elle est mise en œuvre avec discernement dans le respect du bien-être du patient, exclusivement sur prescription médicale, et avec l’accord des parents ».

Dernière polémique concerne Églantine Eméyé, dont le fils, alors qu’il était dans une structure comportementale ABA beaucoup trop stimulante et complètement inadaptée pour lui, s’est trouvé dans une situation extrêmement difficile puisqu’il avait un polyhandicap associé à des automutilations majeures. Désespérée par tous les avis contradictoires qu’elle avait reçu et qu’elle raconte très bien dans son livre, elle a finalement suivi la préconisation de packing qui lui avaient été proposés par les collègues qui suivaient son fils, et a pu constater combien ça l’avait soulagé et aidé. D’ailleurs l’équipe qui l’a reçu du côté de Toulon dans le centre où il est maintenant pris en charge, a poursuivi ce soin un certain temps dans leur institution.

Pour finir, et cela explique la position de Madame Neuville, Autisme France et Europe ont continué leur travail de sape, de désinformation et d’activisme judiciaire/administratif puisque personne dans les administrations et au gouvernement ne cherche à contrôler leur activisme. Autisme Genève, qui a utilisé les documents d’Autisme Europe et Autisme France, a présenté à l’ONU dans le cadre de la conférence de l’enfance, exactement le même genre de texte sur le packing, et obtenu de ladite commission le qualificatif de pratique maltraitante. Le document de l’ONU concerne les conduites institutionnelles de maltraitance à l’enfant, qui vont de l’accueil des réfugiés, le droit des grands parents, quelques éléments sur des soins hospitaliers, et une ligne sur le packing, sans commentaire ni argumentation. D’ailleurs je pense que ce passage par l’ONU a peut-être conduit les collègues suisses psychiatres d’adultes à faire cette publication toute récente de leurs observations de packing dans deux hôpitaux psychiatriques adultes.

Au total, il s’agit de polémiques, de sensationnel, parfois de diffamation, de préjugés concernant une pratique qui est marginale, qu’on devrait qualifier de « thalassothérapie » à l’hôpital, et qui évite de parler des vrais problèmes.

 

  • 1 Programme hospitalier de recherche clinique. Imparable. Il en faudrait bien davantage. NdlR.

La fonction phorique

18 mars 2016

variations sur les fonctions phorique, sémaphorique, métaphorique et sur la psychothérapie en institution

Les systèmes de soins qui ont été mis au point pour accueillir les bébés, les enfants et les adolescents qui ont manqué de fonction phorique dans leurs interactions précoces, souvent malgré eux, tout enfermés qu’ils sont souvent dans l’auto-agrippement à leurs colères vaines, à leurs récriminations infécondes, ou à leurs impasses intersubjectives, doivent être pensés à l’aune de ce manque fondamental chez eux. C’est dans cette perspective que j’ai depuis longtemps soutenu l’idée que la continuité des soins, traduction en termes de possibilisation (1« )) de la relation transférentielle, devait bénéficier d’une réflexion métapsychologique sur les différentes formes de transfert en fonction des psychopathologies de chacun des sujets souffrants. Et partant, des différentes formes d’institutions, entendez « constellations transférentielles (2« )», en capacités pour les recevoir et les transformer.

au patient de se mouler dans le protocole défini « en général » pour la souffrance standard qu’il présente

Les soignants des équipes de pédopsychiatrie qui accueillent des bébés et des adolescents ne peuvent faire l’économie d’une telle réflexion, sous peine de devoir imposer aux patients qu’ils prétendent soigner une fonction phorique inefficace. Ce ne serait pas à l’équipe soignante de s’adapter aux souffrances psychiques de chaque patient, mais au patient de se mouler dans le protocole défini « en général » pour la souffrance standard qu’il présente. Aussi, pour porter l’enfant sur nos épaules psychiques tout le temps nécessaire mais « juste ce qui suffit » comme le propose Hélène Chaigneau(3« ), est-il intéressant de compléter cette première fonction phorique d’une deuxième et d’une troisième qui la dialectise.

La fonction phorique est un concept tiré par H. F. Robelet(4« ) du Roi des Aulnes de M. Tournier(5« ) qui concerne tout ce qui de l’homme, le met ou le laisse dans un état de dépendance tel qu’il a un besoin incontournable de l’autre pour être porté par lui, soit physiquement, c’est le cas du bébé qui ne peut encore marcher tout seul, soit psychiquement, et c’est le cas de beaucoup de personnes psychotiques qui ont longtemps, voire toujours, besoin de portage pour pouvoir suivre leur destin pulsionnel. Ce concept rejoint bien sûr celui de Winnicott de holding, que j’ai proposé de traduire(6« ) par fonction phorique. « Les soins maternels, dans leurs menus détails, juste avant et immédiatement après la naissance, constituent un environnement qui contient (holding environment). Cela comprend la préoccupation maternelle primaire qui permet à la mère de donner un soutient nécessaire au moi de son bébé. La tenue physique et psychique dont le bébé a besoin, continue d’être importante tout au long de son développement, et l’environnement contenant ne perd jamais de son importance pour personne (7« )»}. Lorsque cette tenue « psychique et physique » vient à manquer, il revient alors aux institutions de proposer de tels praticables(8« ) (Oury) comme cadre phorique sur lesquels vont venir se jouer les autres fonctions sémaphoriques et métaphoriques.

Cette première fonction consiste à proposer un espace, physique et surtout psychique, dans lequel les signes de la souffrance psychique du patient qui n’ont pas de sens déchiffrable (on parle des insensés), vont pouvoir être accueillis et transformés par les soignants, où ce qui est non-lieu va pouvoir devenir événement. Une institution digne de ce nom propose des espaces d’accueil et d’observation de la souffrance psychique, comme autant de lieux entourés dans le temps et dans l’espace par un cordon sanitaire constitué des appareils psychiques des soignants, qui peuvent, dans les bons cas, former un « collectif(9« ) » selon le concept développé par Jean Oury. Alors « faire institution » devient-il possible…

autant d’occasions d’exercer un portage de la souffrance psychique

Ces limitations concrètes par le prétexte de l’activité thérapeutique, par la permanence de son horaire, de sa fréquence, ses faibles variations dans le processus du soin d’un enfant, sont comme autant d’occasions d’exercer un portage de la souffrance psychique de l’enfant, une fonction phorique. En rester là serait déjà utile, mais ne requiert que les compétences du monde de l’aide à autrui. Par contre, mettre son appareil psychique de soignant à la disposition de cette souffrance qui s’y exprime de différentes manières est une réponse subjectale au processus transférentiel qui cherche à s’y déployer. Cette fonction que je qualifie de sémaphorique(10« ) (je deviens porteur des signes de souffrance psychique du patient qui ne peut toujours l’exprimer par le langage articulé dans un parole), peut s’apparenter au contre-transfert et aux contre attitudes produites par les soignants en relation avec les phénomènes transférentiels dont ils sont sujets.

Chacun des soignants peut travailler pour lui ces aspects de son aventure professionnelle sur le mode de la supervision individuelle ou groupale, et cette approche est non seulement nécessaire mais extrêmement formatrice. Dans d’autres cas, tels que ceux de pathologies graves de la personnalité, il peut être intéressant de recourir à des approches institutionnelles, telles que celles qui ont été décrites par Tosquelles avec sa « constellation transférentielle » ou par Racamier(11« ) avec son rappel de la recherche menée à Chesnut Lodge par Stanton et Schwarz. Cette troisième fonction que je nomme la fonction métaphorique est une façon institutionnelle de faciliter le travail de transformation des « éléments bétas bizarres » (Bion) qui envahissent souvent le champ transférentiel de personnalités pathologiques, notamment psychotiques et border line.

double accueil

Avec l’enfant, l’équipe soignante va organiser ses espaces d’accueil de telle sorte qu’il soit, dès la première rencontre, dans la capacité de travailler dans une clinique transférentielle. Les signes, les symptômes, les indices de souffrance psychique de cet enfant peuvent être apparentés à ces « éléments bêta bizarres », qui cherchent un conteneur pour y rencontrer une fonction contenante, la « fonction alpha maternelle », appareil à penser les « non-encore-pensées ». Les soignants se trouvent dans la position d’occuper cette place d’appareil collectif à penser les non-pensées des enfants autistes et psychotiques, et leur fonction consiste à accueillir l’enfant dans sa singularité de sujet, c’est l’accueil du transfert, et à l’accueillir aussi avec ses « signes objectifs » (de maladie), c’est l’accueil diagnostique.

Un risque existe de répondre en « fonction oméga », c’est à dire de projeter en lui ses propres éléments bétas bizarres, ce qui reproduirait pour l’enfant, le type de relation qu’il a instauré précédemment dans sa famille. Pour G. Williams, la fonction oméga est une introjection pathologique : « Alors que l’introjection de la fonction alpha aide à établir des liens et à organiser une structure, l’introjection de la « fonction oméga » produit l’effet inverse, elle perturbe et fragmente le développement de la personnalité » (12« ). Ce type d’introjection peut conduire l’enfant à se « défendre » en présentant des troubles graves tels que l’anorexie mentale ou le reflux gastro-œsophagien du nourrisson(13« ).

reconstruire sa narration en première personne

Ce faisant, une institution devient un espace d’accueil de la souffrance psychique qui tente de s’ajuster à chaque patient au niveau pertinent, et permet aussi bien au bébé avec ses parents, qu’à l’enfant ou l’adolescent, d’y rencontrer à nouveau les objets perdus-trouvés-créés à partir desquels il pourra reconstruire sa narration en première personne.

La fonction phorique est donc une sorte de philosophie du soin qui consiste à accueillir l’autre et à la porter tout le temps nécessaire, jusqu’à ce qu’il puisse se porter lui-même, physiquement et psychiquement. Ce qui implique une capacité à assumer la séparation de part et d’autre le moment venu, lorsqu’une séparation est envisageable. Cette présentation contient évidemment l’idée que certains patients prisonniers de processus psychopathologiques archaïques, peuvent avoir besoin de cette fonction toute leur vie durant. Dans de tels cas cliniques, il n’est pas trop d’une équipe soignante pour assumer une telle charge dans la durée. Ce qui amène évidemment à des réflexions nécessaires sur le plan institutionnel, car le type de transfert à l’œuvre dans de telles circonstances demande à être travaillé avec des instruments institutionnels spécifiques, mis au point par les acteurs du mouvement de la psychothérapie institutionnelle. Ce sont les concepts de constellations transférentielles, de réunion d’équipe, de libre circulation de la parole et des espaces, d’instauration de hiérarchies subjectales, et de rapports complémentaires.

En effet, sous peine de reconstituer l’asile, il n’est pas pensable que l’équipe soignante ne se soucie que d’elle-même et n’envisage pas un rapport au monde basé sur une ouverture de principe, articulé sur une pratique de complémentarité avec tous les partenaires nécessaires à maintenir la vivance du patient dans un environnement ouvert et respectueux des singularités de chacun.

éviter la reconstitution de scénarios d’emprises

La fonction phorique engage donc une pensée du soin en articulation avec la cité (telle qu’elle a pu être mise en place dans le cadre de la psychiatrie de secteur « à la française »), de façon à éviter la reconstitution de scénarios d’emprises que de tels types de transfert peuvent rejouer à l’insu des personnes qui travaillent avec et autour du patient en question.

Lorsque la fonction phorique s’exerce de façon pertinente auprès d’un patient, alors ses capacités d’accéder à un travail psychothérapique se potentialisent, et facilitent ainsi les conditions de possibilité d’avancer sur la séparation-autonomisation, même si elle n’est la plupart du temps, que relative. Il en va de la fabrication d’une nouvelle métapsychologie du transfert autour des personnes présentant ces pathologies archaïques fortement teintées de dépendance.

  • 1 Maldiney, H., Penser l’homme et la folie, Milon, Grenoble, 2007.-
  • 2 Delion, Pierre, Accueillir et soigner la souffrance psychique de la personne, Dunod, 2ème édition, Paris, 2010, 138-139.-
  • 3 Chaigneau, Hélène, Ce qui suffit. Réflexions surgies de la fréquentation au long cours des schizophrènes, L’inform. Psych., 1983, 59, 3-
  • 4 Robelet, H F., Effets de lieu et psychose, Thèse de médecine, Angers, 1981.-
  • 5 Tournier, Michel, Le roi des aulnes, Gallimard, Paris, 1970.-
  • 6 Delion Pierre, « Donald Winnicott, Michel Tournier, et la fonction phorique, » in Winnicott et la création humaine, Braconnier, André, Golse, Bernard, (sous la dir.), Carnet psy, Erès, Toulouse, 2012, 17-35.-
  • 7 Abram, J., {Le langage de Winnicott, trad. Athanassiou, C., Popesco, Paris, 2001, 355.-
  • 8 Oury, Jean, « Transfert et espaces du dire, » L’inform. Psych., 1983, 59, 3.-
  • 9 Oury, Jean, Le collectif, Séminaire de Sainte Anne, Scarabée (1986), Champ social (2006).-
  • 10 Delion, Pierre, L’enfant autiste, le bébé et la sémiotique, PUF, Le fil rouge, Paris, 2000.-
  • 11 Racamier, Paul Claude, Le psychanalyste sans divan, Payot, Paris, 1970.-
  • 12 Williams, G., Internal landscapes and foreign bodies, Tavistock, London, 1997, 123.-
  • 13 Missonnier, S., Boige, N., « Je régurgite, donc je suis ; vers une parroche psychosomatique du reflux gastro-oesophagien du nourrisson, » Devenir, 11, 3, 1999, 51-84.-