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Russie : des milliers d’enfants ukrainiens « rééduqués »

Une enquête de l’université américaine Yale démontre l’existence d’un système planifié par l’Etat russe, séparant des mineurs de leurs parents. Leur déportation a débuté quelques jours avant l’invasion de l’Ukraine par Moscou, selon le rapport.

Par , Le Monde

Publié le 16 février 2023 à 10h47, mis à jour le 16 février 2023 à 11h30

Temps de Lecture 3 min.

Le gouvernement russe a mis en place un réseau d’au moins quarante-trois camps fermés où plus de 6 000 mineurs ukrainiens vivent depuis des semaines, voire des mois, coupés de leurs parents et soumis à des programmes d’endoctrinement prorusses, selon un rapport publié, mardi 14 février, par l’Observatoire des conflits, un groupe de recherche indépendant financé par le département d’Etat américain. Piloté par une équipe de chercheurs de l’université Yale, qui a travaillé à partir de sources ouvertes, le document retrace avec précision le parcours de ces enfants disséminés à travers tout le territoire de la Fédération de Russie, jusqu’en Extrême-Orient.

Intitulé « Programme systématique de la Russie pour la rééducation et l’adoption des enfants ukrainiens », il établit « l’échelle, la chaîne de commandement, la complexité logistique et soigneusement orchestrée », selon Nathaniel Raymond, directeur exécutif du Humanitarian Research Lab de Yale. « Dans certains cas, il y a des programmes d’adoption ; dans d’autres, il s’agit de camps de rééducation dont les enfants ne reviennent pas. » Ce système, auquel sont soumis les mineurs sans le consentement de leurs parents, s’apparente à un crime de guerre, dénoncent les chercheurs.

Leur rapport constitue l’enquête la plus approfondie d’un phénomène dénoncé depuis plusieurs mois par l’Ukraine et par certaines ONG. En novembre 2022, Amnesty International avait ainsi alerté sur le « transfert forcé et la déportation de civils des zones occupées de l’Ukraine par les autorités russes, dans ce qui s’apparente à des crimes de guerre et probablement à des crimes contre l’humanité ». L’ONG notait déjà que « des enfants sont séparés de leur famille après un transfert forcé » et « éprouvent des difficultés à quitter la Russie ».

Crise démographique

La convention de Genève établit des directives juridiques spécifiques au traitement des enfants séparés de leurs proches lors d’un conflit. Les membres de la famille doivent pouvoir communiquer entre eux, les enfants séparés doivent être identifiés, et leur évacuation temporaire doit se faire vers un Etat neutre, avec le consentement de leurs parents.

Lire aussi : article réservé aux abonnés du Monde Un rapport d’Amnesty International documente la déportation et l’adoption forcée en Russie d’enfants ukrainiens

Le rapport de Yale démontre que la déportation de mineurs ukrainiens en Russie a débuté quelques jours avant l’invasion du territoire par les troupes russes. « Début février 2022, un groupe de cinq cents orphelins a été évacué de la région de Donetsk vers la Russie. La raison donnée à l’époque était une prétendue menace d’offensive ukrainienne », lit-on dans le document. Certains de ces enfants ukrainiens ont ensuite été adoptés par des familles russes.

Les autorités russes n’ont pas fait mystère de leur programme, présenté comme une « action humanitaire » visant les « orphelins abandonnés et traumatisés par la guerre ». En mai 2022, le président russe, Vladimir Poutine, a publié un décret facilitant l’adoption d’enfants ukrainiens, ce qui était presque impossible avant le déclenchement du conflit. Un programme d’aide financière sans précédent a été créé pour les familles adoptantes. Une grave crise démographique frappe la Russie depuis plusieurs décennies, et le taux de natalité a brutalement chuté de 6,2 % au cours de l’année 2022.

« Rétention d’information »

Selon les chercheurs de Yale, le programme est orchestré depuis le sommet de l’Etat par Sergueï Kirienko, chef adjoint de l’administration présidentielle, Tatiana Moskalkova, commissaire aux droits humains, et Maria Lvova-Belova, commissaire aux droits des enfants. Cette dernière, mère de famille nombreuse se présentant comme orthodoxe pieuse, apparaît fréquemment à la télévision russe pour vanter le « sauvetage » des enfants ukrainiens.

Le 28 septembre, elle expliquait ainsi avoir « enseigné l’amour de la Russie » à trente enfants qui « se terraient dans les caves de Marioupol », une ville détruite au printemps 2022 par l’armée russe. Au début, ces enfants « proféraient des horreurs, parlaient négativement du président Poutine et chantaient l’hymne ukrainien, “vive l’Ukraine”, etc. », déclarait alors Mme Lvova-Belova.

Lire aussi : article réservé aux abonnés du Monde : En Ukraine, les cent jours de guerre des orphelins de Marioupol

Le rapport note aussi le « rôle important dans le système des camps » joué par Mme Moskalkova « impliquée dans l’effort global visant à camoufler le programme sous une phraséologie humaniste ». Celle-ci travaille en collaboration étroite avec la commissaire Lvova-Belova pour « légitimer le système de camps et d’adoption en y attachant leur nom et leur fonction ». Dans un entretien au Monde, début février, le défenseur des droits humains ukrainien, Dmytro Lubinets dénonçait la « rétention d’information » de Mme Moskalkova, son homologue russe : « Elle reconnaît qu’il y a des enfants ukrainiens coupés de leurs parents, mais refuse de nous donner leurs noms, nous empêchant ainsi de rechercher leurs familles. »

Les chercheurs de Yale soulignent surtout l’existence de « programmes d’intégration visant à rééduquer les enfants ukrainiens selon les standards de l’éducation russe, à les immerger dans la culture russe et à les encourager à “devenir eux-mêmes”, c’est-à-dire russes ». Dans les camps situés en Tchétchénie et en Crimée, la péninsule ukrainienne annexée par la Russie en 2014, des entraînements militaires sont au programme, lors desquels les mineurs manipulent des armes à feu.

Lire la tribune : article réservé aux abonnés du Monde « Déporter des enfants ukrainiens et les “russifier”, c’est amputer l’avenir de l’Ukraine »

De nombreux parents ont été contraints, à divers degrés, de déléguer leur autorité parentale à des personnes ou entités inconnues. Dans de nombreux cas, ils ont reçu l’ordre de ne pas envoyer de téléphones portables à leurs enfants placés en camp. Le rapport de Yale cite entre autres le cas d’une fillette ukrainienne hospitalisée pour dépression nerveuse après que sa mère n’était pas venue la chercher au camp de Medvejonok (région de Krasnodar). Prévenue par un témoin des difficultés de sa fille, la mère n’a pu obtenir aucune information sur l’endroit où elle se trouvait ni sur son état de santé.

« Les preuves croissantes des actions de la Russie mettent à nu les objectifs du Kremlin de nier et de supprimer l’identité, l’histoire et la culture de l’Ukraine, a réagi, mardi, le département d’Etat américain dans un communiqué. Les impacts dévastateurs de la guerre de Poutine sur les enfants ukrainiens se feront sentir pendant des générations. »

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