Les aspirants tyrans d’aujourd’hui ont retenu la leçon de 1933 

Les aspirants tyrans d’aujourd’hui ont retenu la leçon de 1933

Timothy Snyder est Professeur d’histoire à l’université Yale

LE MONDE | 06.03.2017

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Hitler jubile, l’ère nazie commence

Le 27 février 1933, le siège du Parlement allemand brûle, Hitler jubile et l’ère nazie commence. Hitler, qui vient tout juste d’être nommé chef du gouvernement, légalement et démocratiquement constitué à l’issue des élections législatives de novembre 1932, profite de l’occasion pour changer le système. Il exulte : « Nous serons sans pitié. » ; « Quiconque se mettra en travers de notre chemin sera massacré. »

Le lendemain, sur le conseil et les pressions d’Hitler, le président allemand signe un décret « pour la protection du peuple et de l’État », qui prive tous les citoyens allemands de leurs droits fondamentaux, comme les libertés d’expression et de réunion, et les expose à des « détentions de sûreté ». Une semaine plus tard, le parti nazi, qui a présenté l’incendie comme le début d’une immense campagne de terreur menée par la gauche, remporte une victoire décisive aux élections parlementaires. Les milices nazies, ainsi que la police, commencent alors à arrêter les opposants politiques et les internent dans des camps de concentration. Peu après, le nouveau Parlement fait passer une « loi habilitante », qui autorise Hitler à gouverner par décret.[/voir]

Plus tard, le régime nazi s’est encore servi d’une supposée menace terroriste contre les Allemands, en invoquant un imaginaire complot juif international. En 1938, après cinq années de persécution, l’État allemand commence à déporter les juifs. Le 27 octobre de la même année, la police allemande arrête près de 17 000 juifs polonais et les déporte de l’autre côté de la frontière.

Kristal Nacht

Un jeune homme, Herschel Grynszpan, envoyé par ses parents à Paris, reçoit une carte de sa sœur désespérée qui lui apprend que sa famille a été expulsée de Pologne. Il achète un revolver, se rend à l’ambassade d’Allemagne et tire sur un diplomate allemand. C’est pour lui un acte de revanche, contre les souffrances infligées à sa famille et à son peuple. Mais les propagandistes nazis en firent une preuve du complot juif mondial et de la campagne de terreur qui allait s’abattre sur l’ensemble du peuple allemand. Joseph Goebbels l’utilisa comme prétexte pour lancer l’opération connue sous le nom de Nuit de cristal, un pogrom étendu sur tout le territoire qui fit des centaines de morts.

L’incendie du Reichstag montre avec quelle rapidité une République moderne peut se transformer en un régime autoritaire

L’incendie du Reichstag montre avec quelle rapidité une République moderne peut se transformer en un régime autoritaire. Bien sûr, l’état d’exception n’est pas une nouveauté. Les pères fondateurs américains savaient bien que la démocratie qu’ils mettaient en œuvre serait toujours susceptible de tomber aux mains d’un nouveau tyran saisissant l’occasion d’événements dramatiques pour justifier la suspension de nos droits.

Comme l’a joliment formulé le quatrième président des États-Unis, James Madison (1751-1836), la tyrannie naît toujours de « quelque urgence favorable ». Ce qui est nouveau, néanmoins, avec l’incendie du Reichstag, c’est l’utilisation du terrorisme comme catalyseur de changement de régime. Aujourd’hui encore, nous ignorons qui a mis le feu au Reichstag : l’anarchiste solitaire exécuté par les nazis ou, comme le suggère la récente étude de Benjamin Hett, les nazis eux-mêmes. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que cet incendie a servi de prétexte pour éliminer toute opposition.

En 1989, soit deux siècles après que notre Constitution a été promulguée, l’homme qui est désormais notre président écrivait : « Les libertés civiles prennent fin quand notre sécurité commence à être attaquée. » À ce moment-là, pourtant, la quasi-totalité du monde occidental semblait connaître une période d’expansion, à la fois des libertés et de la sécurité. L’année 1989 a été une année de libération : les régimes communistes explosaient partout en Europe de l’Est et de nouvelles démocraties étaient établies. Mais cette vague de démocratisation n’a pas résisté à l’ombre scintillante de l’incendie du Reichstag. Les aspirants tyrans d’aujourd’hui ont retenu la leçon de 1933 : les actes terroristes, qu’ils soient vrais ou faux, provoqués ou accidentels, peuvent être une bonne occasion de signer l’arrêt de mort de la démocratie.

[voir] Lire aussi : Robert O. Paxton : »La régime de Trump est une ploutocratie »[/voir]

Vladimir Poutine et les Tchétchènes

La Russie, qu’admire tant Donald Trump, en est le meilleur exemple. Quand Vladimir Poutine est nommé président du gouvernement en août 1999, cet ancien officier du KGB n’est alors crédité que de 2 % d’intentions de vote en vue de la présidentielle. Mais un mois plus tard, des bombes explosent dans des immeubles d’habitation à Moscou et dans d’autres villes russes, faisant plusieurs centaines de morts et semant partout la terreur.

De nombreux éléments laissent penser à une opération du FSB, successeur du KGB ; certains de ses officiers sont pris la main dans le sac par leurs collègues, mais ne sont pas poursuivis. Un parlementaire russe a même annoncé l’une de ces attaques « terroristes » plusieurs jours avant que la bombe n’explose. Mais Poutine accuse les terroristes musulmans, lance une guerre en Tchétchénie et devient populaire.

Trois ans plus tard, lors de la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou, les forces spéciales ont libéré un gaz chimique qui a causé la mort de centaines de personnes. Poutine s’est alors servi de la couverture négative de l’opération dans les médias pour justifier le contrôle de la télévision. En 2004, après le massacre de Beslan, lorsque des terroristes tchétchènes ont occupé une école et tué de nombreux parents et enfants au cours d’une violente confrontation avec les forces russes, Poutine décide d’abolir l’élection directe des gouverneurs régionaux. Voilà comment le gouvernement russe actuel s’est construit.

Une fois établi un régime autoritaire, la menace terroriste peut être utilisée pour durcir la répression ou pour en faire la promotion à l’étranger. En 2013 et 2014, les médias russes diffusaient des rapports hystériques sur une prétendue menace terroriste ukrainienne pendant que l’armée russe se préparait à combattre et, de fait, engageait une guerre en Ukraine.

En 2015, la Russie lançait une cyberattaque contre la chaîne de télévision française TV5 Monde, en se faisant passer pour un groupe appartenant à l’organisation Etat islamique, et diffusait des messages de menace apparemment destinés à encourager les Français de voter pour le Front national, parti qui fut soutenu financièrement par la Russie (et dont la leader, Marine Le Pen, accédera très probablement au second tour de la présidentielle). En 2016, médias et diplomates russes se livraient à une vaste campagne de désinformation en Allemagne, soutenant, malgré les démentis de la police, que des réfugiés avaient violé une jeune fille d’origine russe, et ce, certainement encore, dans le but de prêter main-forte à l’extrême droite allemande.

L’utilisation de menaces terroristes, réelles ou imaginaires, afin d’établir ou de consolider des régimes autoritaires, est de plus en plus fréquente aujourd’hui

L’utilisation de menaces terroristes, réelles ou imaginaires, afin d’établir ou de consolider des régimes autoritaires, est de plus en plus fréquente aujourd’hui. En Syrie, le client de la Russie Bachar Al-Assad s’est servi de la présence de l’État islamique pour présenter toute opposition à son gouvernement comme « terroriste ». Et le président américain admire les méthodes de Poutine, comme celles d’Assad. En Turquie, Erdogan a instrumentalisé la tentative de coup d’Etat de juillet 2016 – qu’il a qualifié de « terrorisme soutenu par l’Occident » – pour justifier l’arrestation de dizaines de milliers de juges, d’enseignants, d’universitaires, et pour appeler à la tenue d’un référendum au printemps, qui pourrait bien lui conférer de nouveaux pouvoirs extraordinaires au détriment du Parlement et du système judiciaire.

« Terreur islamique radicale »

Il n’y a que des aspirants tyrans pour déclarer que « les libertés civiles prennent fin quand notre sécurité commence à être attaquée ». Au contraire, des leaders soucieux de préserver l’État de droit trouvent d’autres façons de parler des menaces terroristes réelles ; ils ne les inventent certainement pas, pas plus qu’ils ne cherchent délibérément à les rendre plus graves qu’elles ne sont.

De ce point de vue, la riposte de l’administration Bush aux attaques du 11 septembre 2001 n’a peut-être pas été aussi terrible qu’elle aurait pu l’être. Qu’on ne se méprenne pas : le 11-Septembre a bien été utilisé pour justifier l’extension de l’espionnage par la NSA et la torture de détenus étrangers. Il a aussi servi de prétexte fallacieux à l’invasion irréfléchie de l’Irak, qui a causé la mort de centaines de milliers de personnes, répandu le terrorisme à travers l’ensemble du Moyen-Orient, a mis fin au « siècle américain ». Mais, au moins, l’administration Bush n’a-t-elle pas prétendu que l’ensemble des musulmans étaient responsables, et elle n’a pas non plus cherché à changer les règles de base du jeu politique aux Etats-Unis. Si elle l’avait fait, et si elle y était parvenue, nous vivrions déjà à l’heure qu’il est dans un pays post-démocratique.

Quand on connaît l’histoire de la manipulation de la terreur, on est capable de déceler les signes de danger, et on s’apprête à réagir. Il est déjà inquiétant que le président des États-Unis dénigre la démocratie alors qu’il ne cache pas son admiration pour les marchands de peur étrangers. Il est aussi préoccupant qu’un gouvernement évoque des attaques terroristes qui n’ont jamais eu lieu, ni à Bowling Green ni en Suède, au moment où il bannit les citoyens de sept pays qui n’ont jamais été impliqués dans une quelconque attaque aux États-Unis.

Il est alarmant de constater que dans la série catastrophique des décisions politiques prises par ce gouvernement – le décret présidentiel antimusulmans, le choix de Steve Bannon comme principal conseiller politique, la brève coopération de Michael Flynn en tant que conseiller à la sécurité nationale, la proposition de déplacer l’ambassade américaine en Israël à Jérusalem – se dégage à chaque fois un élément commun : la stigmatisation et la provocation des musulmans. Dans ses discours comme dans ses actes, l’administration Trump a exagéré la « terreur islamique radicale », rendant « l’urgence favorable » dont parlait James Madison de plus en plus probable.

Le feu du Reichstag a longtemps servi de modèle aux tyrans ; il doit aujourd’hui servir d’avertissement aux citoyens

C’est au gouvernement que revient la tâche d’assurer à la fois la liberté et la sécurité. Si nous avons à affronter encore une attaque terroriste – ou ce qui semble être une attaque terroriste, ou ce que le gouvernement appelle une attaque terroriste –, c’est l’administration Trump qui sera tenue responsable de notre sécurité. Alors, dans ce moment de peur et de deuil, quand le pouls de la politique risquera soudainement de s’emballer, il faudra aussi être prêts à se mobiliser pour nos droits constitutionnels. Le feu du Reichstag a longtemps servi de modèle aux tyrans ; il doit aujourd’hui servir d’avertissement aux citoyens. C’est avec l’incendie du Reichstag qu’Hannah Arendt dit avoir « cessé de croire possible d’être un simple spectateur ». Mieux vaut le comprendre maintenant, plutôt que d’attendre de voir monter les flammes.
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Paxton : « Le régime de Trump est une ploutocratie »

Le régime de Trump est une ploutocratie

Robert O. Paxton est professeur émérite d’histoire, Columbia University (New York)

LE MONDE | 06.03.2017 à 06h43 • Mis à jour le 06.03.2017 à 10h03 |

[voir]Dans une tribune au « Monde », l’historien américain explique qu’« un pouvoir exécutif sans contrainte ni contrôle est indicateur de dictature en général, plutôt que de fascisme en particulier ». La tentation est forte de qualifier de « fasciste » le nouveau président américain. Le ton agressif employé par Donald Trump, sa hargne, sa mâchoire crispée évoquent Mussolini. Ses arrivées théâtrales en avion (stratégie électorale inventée par Hitler) et ses harangues devant une foule qui scande des slogans simplistes (« USA ! USA ! », « Mettez-la en taule », à propos d’Hillary Clinton, dépeinte comme une candidate corrompue) rappellent les meetings nazis du début des années 1930.[/voir]

Lire aussi : Timothy Snyder : « Les aspirants tyrans d’aujourd’hui ont retenu la leçon de 1933 »

Trump reprend plusieurs motifs typiquement fascistes : déploration du déclin national, imputé aux étrangers et aux minorités ; mépris des règles juridiques ; caution implicite de la violence à l’encontre des opposants ; rejet de tout ce qui est international, que ce soit le commerce, les institutions ou les traités en place.

Si tentant qu’il soit d’apposer à Trump la plus toxique des étiquettes politiques, une telle qualification n’est justifiable qu’à condition de permettre un approfondissement ou d’apporter un éclairage. Or l’étiquette « fasciste » masque un objectif central de Trump et de la majorité républicaine au Congrès, à savoir le démantèlement de la législation américaine qui assure la protection des travailleurs et de l’environnement.

le terreau de la défaite et de l’humiliation

Les urgences auxquelles répondaient jadis les mouvements fascistes n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Ces organisations trouvaient leur terreau dans des nations qui avaient été vaincues ou humiliées lors de la première guerre mondiale.

Les premiers fascistes promettaient de surmonter la faiblesse et le déclin national en renforçant l’Etat, en galvanisant et en disciplinant la nation, en subordonnant les intérêts individuels à ceux de la communauté et en purgeant la population des dissidents et ennemis internes. Ils se présentaient comme seuls capables de faire barrage à une révolution bolchevique et de récupérer des territoires perdus.

En Italie et en Allemagne, les dirigeants modérés et conservateurs résolurent de coopter le fascisme plutôt que de le refouler. Ils craignaient qu’une répression n’ouvre la voie au socialisme. Pour se maintenir au pouvoir, ils comptaient sur les masses fascistes, sur leur énergie et leur discipline. Ils ne doutaient pas qu’après avoir partagé le pouvoir avec les fascistes ils parviendraient à reprendre le contrôle sur ces grossiers intrus grâce à leur habileté politique supérieure, à leur vernis social et à leur expérience.

divergence sur le rôle de l’État

Arrivés au pouvoir, les premiers fascistes étaient bien loin des priorités de Trump et de ses alliés républicains au Congrès. Mussolini et Hitler n’avaient aucune intention d’abandonner les questions économiques, sociales ou environnementales aux forces débridées du marché ; ils ne croyaient pas non plus que la population puisse être unie sans la poigne de l’Etat.

Le faisceau de licteur, emblème de Mussolini, était hautement symbolique : cet assemblage de branches liées autour d’une hache par des lanières représentait à la fois la force de l’État et l’unité de la nation.

Les régimes fascistes disciplinaient la société par le biais d’organisations obligatoires, reconnaissables à la couleur uniforme de leurs chemises. Ils promouvaient des économies corporatistes qui stimulaient la production de guerre et garantissaient une forme d’État-providence aux travailleurs (à l’exclusion, bien entendu, des juifs, des Roms et autres ennemis nationaux).

Ils entendaient même réglementer les loisirs des travailleurs par l’entremise du Dopolavoro italien (Œuvre nationale du temps libre) et du Kraft durch Freude nazi (« la force par la joie »). Au socialisme, ils opposaient le national-socialisme. Le nom officiel du parti d’Hitler était justement « Parti national-socialiste des travailleurs allemands ».

« Trump et les républicains n’envisagent pas un seul instant d’établir une économie corporatiste. Ce qu’ils veulent, c’est un pur libéralisme de marché »

Les entrepreneurs allemands et italiens, d’abord réticents face à ces impulsions collectivistes et disciplinaires, se laissèrent convaincre que seuls les fascistes pouvaient contrer le communisme et, à l’instar de l’armée et de l’Église, ils finirent par cautionner leur entrée au gouvernement.

À terme, les patrons allaient être largement récompensés par le démantèlement des syndicats indépendants, par l’interdiction des grèves et par de lucratifs contrats de travaux publics et de réarmement.

Mais Trump et les républicains n’envisagent pas un seul instant d’établir une économie corporatiste. Ce qu’ils veulent, c’est un pur libéralisme de marché, une subordination du bien commun aux intérêts individuels (ou, du moins, aux intérêts des individus les plus riches).

agenda libertarien favorable au patronat

On peut considérer que le régime de Trump se compose de trois courants.

Le premier correspond à la majorité républicaine dans les deux chambres du Congrès. Dans la mesure où Trump, homme d’affaires peu scrupuleux, valide leur agenda libertarien favorable au patronat, ce courant est celui qui sera le plus probablement gratifié.

Le processus de déréglementation est d’ores et déjà amorcé. Trump a abrogé la réglementation Obama qui interdisait aux industriels du charbon de déverser leurs déchets dans les rivières. Et bien qu’il hésite à priver 20 millions d’Américains de l’Obamacare, ce système de santé est de toute façon compromis par le retrait des compagnies d’assurances.

L’administration Trump laisse présager un affaiblissement sensible, voire une disparition des agences fédérales qui, jusqu’à présent, contrôlaient l’eau, l’air et la protection d’espèces menacées. Elle laisse présager aussi une taxation des riches proportionnellement inférieure à celle des classes moyennes. Et dire qu’il y a quelques années seulement la flat tax, impôt à taux unique, était considérée comme une idée radicale ! Les régimes fascistes, eux, appliquaient une imposition hautement progressive.

dénonciation des évolutions culturelles

Le deuxième courant réunit les Américains offusqués par les expérimentations culturelles des années 1960. Les habitants de l’Amérique profonde, hostiles au féminisme, à l’avortement, aux droits des homosexuels et à l’intégration raciale, sont généralement les laissés-pour-compte du renouveau économique d’Obama porté par la technologie.

Trump a fondé sa campagne sur les rancœurs d’une classe ouvrière blanche non qualifiée qui est à la fois en déclin économique et en décalage avec les évolutions culturelles de la société. Dans le même esprit, les nazis dénonçaient les expérimentations sociales et culturelles de la République de Weimar.

La résurgence du racisme aux États-Unis sous Obama rappelle par ailleurs le rassemblement des forces antirépublicaines en opposition au Front populaire de Léon Blum, premier chef de gouvernement français à être socialiste et juif. L’ancien président était en quelque sorte le Léon Blum américain, élu dans l’euphorie puis bloqué par une opposition nationale inflexible.

En Amérique, les réactionnaires culturels ne seront pas aussi généreusement récompensés par le régime Trump que les chefs d’entreprise. Les « Blancs pauvres » ont servi à gagner les élections de 2016 ; maintenant, ils peuvent être mis de côté. Ils seront gratifiés par quelque nouvelle restriction en matière d’avortement ou de droits des homosexuels, mais ils ne bénéficieront certainement pas de créations d’emplois, que seuls pourraient générer des projets de relance économique financés par une plus forte taxation des riches.

autoritaire et réactionnaire

Le troisième courant est incarné par Trump lui-même, qui chapeaute l’ensemble du système. Donald Trump est un opportuniste, il ne se préoccupe que de sa propre célébrité et de sa propre richesse et se laisse guider par des impulsions éphémères susceptibles de favoriser leur accroissement.

Nous avons ici affaire à une personnalité autoritaire dépourvue de tout engagement envers l’État de droit, la tradition politique et même l’idéologie. Il a implicitement donné carte blanche à ses représentants pour agir de manière arbitraire, comme Henry Rousso l’a appris à l’aéroport de Houston, au Texas [le 22 février, cet historien a été « détenu par erreur » pendant dix heures à l’aéroport de Houston et a failli être renvoyé en France].

« Dans le cas d’une attaque terroriste sur le territoire américain, il pourrait être amené à imposer la loi martiale »

Dans ses relations avec le reste du monde, Trump obéit au slogan « America first » (formule quasi oubliée aux Etats-Unis depuis l’isolationnisme des années 1930). En matière de politique étrangère, ses priorités sont difficilement déchiffrables. Il n’est pas impossible qu’elles consistent à apaiser de mystérieux créditeurs russes.

A la différence des fascistes, Trump ne brigue pas de territoire. Il se concentre plutôt sur l’exclusion des immigrants et la construction d’un mur symbolique à la frontière mexicaine. Face au tir de missile balistique en Corée du Nord, il n’a pas bronché.

un pouvoir exécutif sans contrainte

Mais, s’il se trouvait confronté à une crise internationale grave, sa réaction serait probablement impulsive et ne s’appuierait pas sur les conseils d’experts. Dans le cas d’une attaque terroriste sur le territoire américain, il pourrait être amené à imposer la loi martiale, gelant ainsi le fonctionnement des institutions démocratiques aux États-Unis.

La garde rapprochée de Trump est bien plus réactionnaire qu’on n’aurait pu s’y attendre au lendemain d’une victoire électorale relativement serrée. Les nominations des membres de son cabinet et de son équipe témoignent qu’il accorde plus de poids à la loyauté personnelle qu’à la compétence. Il semblerait que ses plus proches conseillers soient sa fille Ivanka et son gendre Jared Kushner.

Plus étonnamment, cet ancien playboy new-yorkais s’est entouré d’individus liés à l’extrême droite, admirateurs de Marine Le Pen et d’autres nationalistes populistes européens, comme le haut conseiller Stephen Bannon et son assistant Stephen Miller.

Bannon et Miller approuvent l’exercice discrétionnaire du pouvoir exécutif et considèrent toute critique de la part de la presse comme relevant de la trahison. Trump aura l’occasion de remplir suffisamment de sièges vacants dans le système judiciaire fédéral pour se défaire de toute contrainte judiciaire.

Un pouvoir exécutif sans contrainte ni contrôle est indicateur de dictature en général, plutôt que de fascisme en particulier. L’étiquette « fasciste » occulte en effet le libertarisme économique et social de Trump. Appelons les choses par leur nom : le régime de Trump est une ploutocratie.

(Traduit de l’anglais par Myriam Dennehy)

Élisa Ramirez expose

vie & dévastations

Nous avons l’honneur de vous communiquer l’exposition de la jeune artiste franco-chilienne Élisa Ramirez, « Vie et dévastations », qui aura lieu à La Maison du Chili, espace Altura, 46 rue Saint-Antoine, Paris 4e  (M° Bastille ou Saint-Paul), du jeudi 2 au jeudi 16 mars 2017.

Elisa Ramirez, née en France en 1993, formée aux Ateliers de Sèvres et à L’École Supérieure de Beaux-Arts de Nantes, actuellement étudiante à l’École SPEOS de photographie de Paris, présente pour sa première exposition une sélection de travaux issus de ses voyages, de sa sensibilité face aux pays et à la nature.

réémergence

L’exposition inclue un ensemble de dessins, fusains et photographies avec comme unité thématique des catastrophes au Chili, au Brésil, et aux antipodes : au Japon, des images et de la flore sauvage de la forêt primaire, où la vie émerge avec toute sa puissance des troncs morts, ainsi que des sites abandonnés gagnés par la végétation. Images de la perte et du flux de la vie, de l’impermanence et de la puissance des éléments, là où parfois vit l’humain.

Vernissage et cocktail le jeudi 2 mars de 19h à 21h30.

Élisabeth Roudinesco – de Wilson à Trump, l’idée de la folie au pouvoir

de Wilson à Trump, l’idée de la folie au pouvoir

propos recueillis par Marie Lemonnier – L’OBS du 23 février 2017

Dans la présentation d’un texte inédit de Sigmund Freud,  Abrégé de théorie analytique (1931) , vous écrivez : « on se demande comment la nation démocratique la plus puissante du monde a pu élire un tel malade mental à une si haute fonction ». Vos propos se rapportent ici au 28è président des États-Unis Thomas W. Wilson (1913-21). Mais on les croirait écrits pour aujourd’hui tant la question se pose avec Donald Trump, dont beaucoup doute des capacités à gouverner !

J’ai écrit cette présentation avant l’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche, mais effectivement, je trouvais assez amusant de publier cet inédit en ce moment. Ce résumé des grands principes de la psychanalyse devait initialement être intégré au « Portrait psychologique » sur Wilson qu’écrivait le diplomate américain William C. Bullit en collaboration avec Freud. L’ouvrage fut publié en anglais en 1966, après la mort de la deuxième femme de Wilson. Mais le chapitre de Freud n’y fut jamais inséré dans sa version complète, car Bullit en avait censuré des passages. Et ce n’est qu’en 2004, que l’historien Paul Roazen a découvert l’original dans les archives du diplomate, à l’université de Yale.

Ce que met en évidence cette étude, c’est la folie ordinaire invisible sous l’apparence de la normalité. Thomas Woodrow Wilson était le fils d’un pasteur presbytérien, obsédé par cette figure paternelle imposante. Il était par ailleurs sujet à de nombreuses attaques cérébrales qui affectaient son jugement. Et il se voyait comme un élu de Dieu bienfaiteur de l’humanité. Freud soutient ainsi l’idée que l’Amérique avait portée à la tête de ses institutions un président fou qui se prenait pour le Messie, c’est-à-dire un despote illuminé, catégorie la plus dangereuse à ses yeux. Il reprochait notamment à Wilson d’être en partie responsable du Traité de Versailles (28 juin 1919), qui mettait en acte le démantèlement des empires centraux et préludait à la montée du fascisme en raison de l’humiliation infligée à l’Allemagne. Parti à la table des négociations avec la très belle idée que les peuples européens devaient disposer d’eux-mêmes, Wilson, piètre diplomate et adepte de syllogismes délirants, en revient en ayant accepté la politique exactement contraire de celle qu’il avait annoncée ! Il sera ensuite détesté pour cela.

Quel retentissement eût la publication de cette psychobiographie ?

Le « Portrait de Wilson » est devenu un classique très célèbre aux Etats-Unis, parce qu’il a inauguré une véritable approche des pathologies psychiques et mentales des présidents américains. Mais toutes les pathologies ne relèvent pas de la folie et n’entravent pas le pouvoir. Bill Clinton, par exemple, a été persécuté pour une aventure sexuelle banale, mais ne présentait aucune forme de pathologie. S’il a vécu un tel acharnement, c’est avant tout parce que l’exigence de transparence sur la vie privée était devenue telle qu’on ne tolérait plus qu’un président ne s’occupe pas entièrement du peuple et surtout qu’il mente. Le sexe, pour les États-Unis, et l’argent, pour la France, étant les nerfs de la guerre.
Toute la question est donc de savoir à partir de quand une névrose, des pulsions, des obsessions empêchent ou non un homme de gouverner… Le grand président des États-Unis Abraham Lincoln (1861-65) était mélancolique, mais il a su diriger son pays dans une situation très difficile. Richard Nixon (1953-61) était atteint d’une pathologie complotiste et aimait espionner ses ennemis par des écoutes, on le sait depuis l’affaire du Watergate, il a pourtant été un homme politique très habile. John F. Kennedy (1961-63) était atteint d’une hypersexualité, et un grand dirigeant. Lindon Johnson (1963-69), lui, était obsédé par la longueur de son sexe, qu’il exhibait et qu’il avait surnommé « Jumbo »…
Mais le cas de Wilson était finalement, pour Freud, le prototype de ce qu’il y a de pire chez certains de ces présidents américains, qui se prennent pour Dieu en étant convaincus que l’Amérique aurait pour destin de combattre partout dans le monde l’axe du mal au nom de l’axe du bien. C’est aussi ce qui guidera par la suite l’interventionnisme américain dans les affaires du monde, jusqu’à Obama qui va rompre avec cette politique et d’ailleurs, on le lui reprochera.

[blocdroite]Élisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse et chercheur associée au département d’histoire de l’Université de Paris VII-Diderot. Biographe de Sigmund Freud et de Jacques Lacan, elle est l’auteur de nombreux ouvrages, dont les plus récents sont : Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (Prix décembre 2014) et L’inconscient expliqué à mon petit-fils (2015), aux éditions du Seuil. Elle vient de faire paraître, chez le même éditeur, un texte inédit de Sigmund Freud, traduit par  Jean-Pierre Lefebvre et dont elle a écrit la présentation : Abrégé de théorie analytique (1931). À paraître, à l’automne 2017 : Dictionnaire amoureux de la psychanalyse (Plon/Seuil).[/blocdroite]

Outre qu’ils sont à la tête de la première puissance mondiale, pourquoi cette identification à Dieu atteindrait-elle particulièrement les chefs d’État américains ? 

Le président américain est investi d’une fonction un peu différente de celle des autres nations. Il est le personnage le plus important des États-Unis, plus encore que chez nous, parce que c’est un pays sans tradition monarchique. En France, le président est en quelque sorte l’héritier de l’ancien régime, il est la nation, la République. Aux Etats-Unis, il n’est pas le représentant de Dieu sur terre comme peut l’être un roi, mais pire, il incarne Dieu : il jure sur la Bible et devient le garant du bien et du mal. Il est donc plus facilement porté à « se prendre » pour Dieu. Le système démocratique est cependant fait, précisément, pour empêcher de tels excès. On change de président, on contrôle, on exige la transparence… Et à cet égard, nos sociétés sont allées vers de plus en plus de surveillance des pathologies au pouvoir.

L’idée de la folie au pouvoir n’est cependant pas neuve en 1966, elle existe même depuis la nuit des temps. Et le cas d’Hitler a déjà donné lieu à profusion d’études psychologiques…

C’est en effet à partir de 1945, avec le procès de Nuremberg, qu’on a vu que le monde pouvait être gouverné par ceux qu’on a appelés des « monstres », c’est-à-dire des responsables politiques qui, pour la plupart, n’étaient pas à proprement parler atteints de « folie », mais de « perversion » au point de considérer que mettre à mort des millions de gens était quelque chose de normal.

Il y a eu une centaine de théories sur l’enfance d’Hitler et sa psychopathologie. Et le grand historien Ian Kershaw les a invalidées, à juste titre, parce qu’elles finissaient toutes par expliquer le nazisme par la «  folie » d’Hitler. Or, la « folie » d’un souverain ou d’un dictateur n’explique pas la totalité d’une situation. Dans le système nazi, il y  a une telle inversion du bien et du mal que toutes les pathologies se retrouvent au pouvoir. Tous les dirigeants nazis ont certes des pulsions meurtrières délirantes, mais ils ne peuvent les mettre en acte que parce que le système le leur permet, l’Etat totalitaire validait par avance les pires comportements. La psychiatrie a donc changé avec le procès de Nuremberg, et on s’est mis à se demander s’il ne fallait pas mettre sur le divan tous les dictateurs.

[voir] Roland Gori, Un monde sans esprit, la fabrique des terrorismes, venant de sortir. [/voir]

Hiroshima a été une autre prise de conscience. La question de la bombe atomique est devenue omniprésente dans la démocratie américaine, et un motif récurrent du cinéma. Le pouvoir d’appuyer sur le bouton mortel pour la planète fait que tout le monde pense, et nous-mêmes, à la dangerosité que peut représenter une situation où l’arme atomique est entre les mains d’un dictateur fou. On vit cette crainte avec la Corée du nord actuellement. Le danger atomique a lui aussi entraîné une recrudescence des demandes d’expertises psychiatriques.

Dans cette longue tradition des présidents américains porteurs de troubles mentaux, quelle est donc la place de Donald Trump ?

Le cas de Trump est hors-norme, parce qu’il n’était pas attendu, tout le monde le pensait trop « fou » justement, ne possédant pas le profil. C’était sans compter sur le populisme, c’est-à-dire la crise de la démocratie, qui est mondiale.
Trump vient après Obama, comme une réaction de l’Amérique profonde qui avait mal digéré l’élitisme trop « côte Est » d’Obama. C’est donc la vieille Amérique blanche,  pauvre et aigrie, qui se rebiffe contre ses élites. A cet égard, on est évidemment sidéré que les classes les plus exploitées aient pu voter pour un milliardaire dont ils prétendent qu’il incarne leur misère. C’est un grand paradoxe. Si cela fonctionne, c’est d’abord parce que Trump est un pur produit de l’American way of life : il a réussi. Evidemment il vient d’un milieu bourgeois, mais il est profondément inculte et il a les valeurs les plus pulsionnelles et les plus débiles d’un faux Far West. Ce n’est pas un hasard qu’il ait contre lui toute l’université, tout Hollywood, toute la culture.

Mais est-il cliniquement « fou » ?

Je ne peux pas le dire, car je ne fais pas de diagnostics foudroyants. Certains soutiendront que les contre-pouvoirs peuvent le contraindre à renoncer à ses projets souvent délirants… Mais tout le problème est là, c’est l’imprévisibilité. Ce qu’on observe en tout cas, c’est que quand on lui oppose un obstacle ou un refus, comme lorsqu’un juge retoque un de ses décrets, il est hors de contrôle et répond par des tweets rageurs. Il gouverne « Ok Corral », et j’ajouterai même que c’est un mauvais film.

[voir] S’inscrire pour le 18 mars 2017 au séminaire ouvert de philosophie avec Daniel Ramirez : Exister dans la cité. La politique, la personne & l’utopie. [/voir]

De manière tout à fait inhabituelle, vos confrères américains sont sortis de leur réserve avec Donald Trump, alors que leur code de déontologie, plutôt strict à travers la « règle Goldwater », leur interdit de poser des diagnostics sur des personnalités publiques. Que pointent-ils ?

Ils sont même sortis de cette réserve avant l’élection, durant la campagne. Il y a d’abord eu des politiques du parti démocrate qui ont demandé une expertise psychiatrique. Puis, il y a eu les actions du Dr John D. Gartner, professeur de psychiatrie de l’université John Hopkins, qui a lancé une pétition pour demander sa destitution et appelé les psychiatres à poser des diagnostics à partir des éléments les plus manifestes de sa personnalité. Ce qui est évident en premier lieu, ce sont des phrases qui dénotent son manque total de sens de la diplomatie. Trump, c’est la gouvernance par le tweet. Or le tweet, c’est le degré zéro de l’altérité, c’est pulsionnel, sexuel. Ensuite, il a l’obsession de son anatomie puisqu’il a dit « j’ai les doigts longs et il n’y a pas que cette partie de mon anatomie qui est longue » et il n’a pas cessé de faire des allusions sur la longueur de la foule qui venait le voir. Il ne s’est pas retenu non plus sur la question de l’inceste, et a exprimé publiquement qu’il désirait sexuellement sa fille.

Les psychiatres ont également demandé, non sans humour, qu’il passe un test de quotient intellectuel à cause de ses raisonnements simplistes. Prenez par exemple sa misogynie extrême, ou ses déclarations hallucinantes sur les Japonais qui auraient « compris » 1945, sous-entendu ils ont reçu la bombe… Il repense d’ailleurs l’histoire de Pearl Harbour de façon si aberrante qu’on aurait aussi envie de lui faire passer un test de culture générale pour savoir ce qu’il connaît réellement de son propre pays.

On est obligé de constater, et on n’a pas besoin d’être psy pour ça, que cet homme a des comportements transgressifs. Son infantilisme et son narcissisme sont affirmés, il ramène tout à lui, c’est « moi, moi, moi ». Il a également une propension dictatoriale au népotisme, visible à travers le fait qu’il ne nomme que des proches et ne respecte pas la séparation des pouvoirs, comme lorsqu’il appelle les Américains à acheter les vêtements commercialisés par sa fille. Son absence totale d’empathie pour les autres est notoire. Et sa vulgarité saute aux yeux. Il a mauvais goût, ses tours sont kitch. Alors que la plupart des milliardaires américains sont relativement distingués et ont fait des études,  lui est à l’opposé du modèle Rockfeller. Il n’a absolument aucune culture et ne sort d’aucune école. Même un président acteur comme Reagan était issu d’une institution : Hollywood.

Ce qui paraît le plus inquiétant chez lui, c’est qu’il n’a pas l’air d’habiter la réalité ou bien la fantasme à son gré. Et son « Muslim Ban », qui opère le tri entre les musulmans et les autres, nous évoque forcément des heures sombres de notre histoire…

C’est en effet ce que les psychiatres américains ont pointé comme du « narcissisme malveillant ». Évidemment, on voit la réduction ad hitlerum : ils ont redonné les diagnostics sur Hitler, son hystérie, sa terreur des autres, son incapacité à tout dialogue… On en revient toujours à Hitler, comme archétype du malade mental au pouvoir.
Mais avec ce bannissement des musulmans, on a en plus quelque chose de tout à fait extravagant par rapport à ce qu’est l’Amérique, c’est-à-dire un pur pays d’immigration. Trump est dans le culte fou d’une Amérique qui n’existe pas. De ce point de vue, il a beaucoup joué sur  le fait que tous les membres de sa famille se présentent comme des poupées Barbie, et en premier lieu son épouse. Dieu sait si les premières dames américaines doivent être élégantes, mais là, ce n’est pas de l’élégance personnelle, rien à voir avec une Michelle Obama ou une Jacqueline Kennedy, c’est une photo de mode. A travers elle, vous avez ainsi un silence, un mutisme, et au final une image dérangeante de la famille présidentielle. D’autant plus que cette famille est tout le temps présente. Dès qu’il donne une interview, Trump place à ses côtés sa femme et ce fils, Baron, qui est incapable de se tenir sans grimacer ou bailler durant son investiture. Les enfants ne sont pourtant pas idiots, ils sont capables de comprendre comment ils doivent se comporter. Le petit John Kennedy n’a que trois ans à l’enterrement de son père, et il est magnifique ! On a l’impression que Trump est incapable de ne pas être entouré d’une famille, qui est à la fois son clan et son trophée, et qui, au fond, est là pour « faire salon ».

En France aussi, cette campagne présidentielle, qui semblait promise à l’ennui, est prise d’une certaine folie. De quoi est-elle la manifestation ?

Ce que montrent les évènements de cette campagne, c’est une très profonde crise de la représentativité. C’est pourquoi je suis contre les primaires. Ce système aggrave la délégitimation des partis et s’est avéré un piège épouvantable.
D’abord pour le Président lui-même, puisqu’on a assisté à la mise à mort de François Hollande par Judas et Brutus, c’est-à-dire Emmanuel Macron et Manuel Valls. Hollande était acculé, il ne pouvait pas rester, parce qu’un président qui se confronte à des primaires, ça ne fonctionne pas avec nos institutions. Sans cela, il aurait pu se représenter, échouer peut-être, mais là, il a été privé de son destin.

Les primaires sont également un piège pour la droite, puisque malgré l’affaire du Penelopegate, François Fillon s’entête à rester candidat. Après avoir dit qu’il renoncerait s’il était mis en examen, voilà qu’il fait maintenant volte-face en faisant appel au peuple contre la justice de son pays : « je suis légitime, parce que le peuple m’a élu ».

Enfin, c’est un piège pour l’électeur, car avec le tripartisme lié au FN, quelqu’un qui s’investit dans cette élection est quasiment obligé d’aller voter six fois, aux deux primaires, puis aux deux tours des présidentielles. De gauche, je me suis moi-même retrouvée dans cette situation  d’aller voter d’abord aux primaires de droite, pour Alain Juppé, le meilleur candidat républicain pour barrer la route à Marine Le Pen, puis aux primaires de gauche en faveur de Benoît Hamon, qui veut remettre la gauche sur ses rails et contre Manuel Valls qui avait déclaré que le deux gauches étaient irréconciliables, position inadmissible à mes yeux.

Ce système tord donc les esprits et met en cause l’idée de la représentativité au profit de calculs stratégiques. On ne vote plus pour le camp qu’on a choisi mais contre le pire. Autrement dit, si avant même l’élection, il y a la sanction des urnes, chaque parti est divisé. Cette démocratie d’opinion et ces appels à une légitimité populaire en « prime time » sont d’autant plus dangereux que nous sommes dans un moment où l’opinion est extrêmement volatile.

Alors qu’il est empêtré dans les affaires, l’acharnement de François Fillon paraît stupéfiant. Comment l’analyser ?

L’acharnement à dénier est un mécanisme que chacun peut comprendre, mais s’acharner à dénier un fait avéré en affirmant avoir la légalité avec soi mais pas la moralité, et bafouer ce qu’on a dit, c’est un vrai problème, cela montre que ce candidat est atteint de démesure. Voilà une névrose qui effare tout le monde, y compris son propre camp. Pour se défendre, il ne peut que développer des théories complotistes : « je n’ai rien fait, les médias se sont liguées contre moi pour m’abattre, etc ». Donald Trump a d’ailleurs usé de la même rhétorique. François Fillon n’est pas fou, mais son raisonnement l’est. Car s’il perd, il détruit son parti. Et s’il gagne, comment pourra-t-il être président après avoir refusé de se soumettre à la justice? Nous nous retrouvons donc dans cette situation ahurissante d’attendre qu’il soit peut-être mis en examen tout en sachant qu’il ne se désistera pas de lui-même. C’est un cas inédit. Fillon fait donc passer son narcissisme personnel avant son parti et avant l’intérêt de l’Etat. Il fait par ailleurs peser un risque non négligeable sur sa vie de famille. On peut éprouver de la compassion pour Penelope Fillon réduite au silence, et dont on ne connaît la voix que par une vidéo où elle exprime une plainte, un ennui, une sorte de bovarysme. Le spectateur-électeur est ainsi mis dans une situation de voyeur devant quelque chose qui ne le regarde pas.

L’an passé, dans L’Obs vous nous disiez observer « un désir inconscient de fascisme en France ». Quel est votre sentiment aujourd’hui ?

Cela se confirme. Il y a une fascination, quoi qu’on en dise et quoi qu’il arrive, pour Marine Le Pen. Près d’un tiers des Français veulent la voir au deuxième tour. Une partie du peuple français, qui est quand même le peuple des révolutions, se reporte donc aujourd’hui vers la contre-révolution, vers l’extrême-droite du FN, qui a importé les thèmes de la gauche en les distordant mais qui reste l’incarnation du vieux lepénisme paternel.

Comme Trump, Marine Le Pen est quelqu’un qui semble représenter les aspirations des plus démunis mais qui est le contraire de ce qu’ils devraient vouloir, puisqu’elle va aggraver les inégalités. La préférence nationale et la sortie de l’euro sont des projets aberrants, politiquement et économiquement. Comme Trump, elle raconte un  catéchisme national puisé dans des manuels scolaires d’un autre âge. Et comme Trump, elle fait illusion parce qu’elle a un petit bagout personnel, mais elle n’a aucune culture. C’était très net dans son échange avec Patrick Buisson à « L’émission politique » de France 2, elle ne comprenait même pas les questions qu’il lui posait, c’était trop sophistiqué pour elle.

La plus grande menace qui pèse sur nous aujourd’hui, c’est donc un phénomène Trump, avec Marine Le Pen.

 

Quand Averroès cogite, le monde change – le philosophe arabe fascine Jean-Baptiste Brenet, qui le montre en penseur du fantasme et du génie créateur

Quand Averroès cogite le monde change

Le Monde des livres, 24 février 2017

 je cogite : je fantasme ?

Dans un précédent ouvrage, Averroès l’inquiétant (Les Belles Lettres, 2015), Jean-Baptiste Brenet, historien de la philosophie arabe, utilisait la notion freudienne d’inquiétante étrangeté pour montrer qu’Averroès (1126-1198), philosophe andalou, perturbait depuis des siècles l’histoire de la conscience occidentale. Dans ce nouvel essai, Je fantasme, qui en est la suite, il commente le fameux  » Je pense donc je suis  » de Descartes (1596-1650) en soulignant que le concept de cogito recouvre deux activités contradictoires : penser et fantasmer. Ainsi,  » je cogite  » veut dire  » je fantasme « . La rationalité est liée à l’imaginaire, au rêve, voire au délire.

intellect séparé

Si Averroès est l’inventeur d’un  » intellect séparé  » susceptible de  » parler à la place du sujet « , il est donc aussi un penseur du fantasme. Dans une fresque de 1365 consacrée au triomphe de saint Thomas, Andrea di Bonaiuto représente Averroès sous les traits d’un sage mélancolique, réduit à néant, le visage dans la paume de la main et le regard percutant semblant défier le monde.

l’espace potentiel de Winnicott

Partant de là, Brenet se place dans la posture cogitative de ce philosophe qu’il admire tant. Il imagine qu’Averroès serait l’inventeur, par anticipation, de la notion d’espace potentiel, avancée en  1945 par le psychanalyste anglais Donald Winnicott (1896-1971), pour désigner un lieu psychique au sein duquel l’enfant n’a pas à choisir entre son monde intérieur, encore informe, et un environnement non encore socialisé. L’existence de cet espace potentiel est la condition de l’humanisation de l’enfant puis de l’adulte dont on trouverait les traces dans la posture même d’Averroès en train de fantasmer pour accéder à une identité subjective.

Balzac, Marker, Pirrhus

Brenet entraîne alors le lecteur dans un voyage étrange au cours duquel on passe de la préface de Balzac à La Peau de chagrin (1831) au film de Chris Marker La Jetée (1962), sans oublier l’aventure de Pyrrhus Ier, roi d’Épire qui, en 280 av.  J.-C., lança ses éléphants contre les légions de son ennemi Valerius Laevinus.
Si Balzac considère que l’essence du génie créateur réside dans la capacité d’une seconde vue permettant de deviner la vérité sous toutes ses formes, si Chris Marker imagine que, après une guerre atomique, seule la mémoire du passé est une condition de survie, et si les Romains furent vaincus par des pachydermes dont ils ne connaissaient pas l’existence, cela veut dire que chaque fois la cogitation d’Averroès est présente sans en avoir l’air. Le philosophe déduit en effet le génie créateur de la faculté de cogiter ; de même, il fait de la jonction entre le passé et l’avenir l’essence de la condition humaine ; enfin, il affirme que celui qui n’a jamais vu un éléphant peut se le représenter au point d’être mis en déroute par ce qu’il ne connaît pas.

en chacun de nous une altérité inattendue

On l’aura compris, ce petit essai est un vagabondage littéraire qui rend hommage, une fois de plus, au malin génie d’un philosophe arabe qui, du fond de sa mélancolie, a si bien su entendre la question du  » ça pense en moi « , c’est-à-dire la présence en chacun de nous d’une altérité inattendue :  » Dans l’Averroès songeur, comme en n’importe qui, se profile et s’anime l’espace mondial des corps fantasmants. Son génie est d’avoir conçu l’intelligence, prise en elle-même […] comme puissance indifférenciée de l’humanité. »

Claude Haza – le sens du bonheur serait-il en poésie une idée neuve ?


ne cédant pas au côté sombre de l’existence

Le sens du bonheur serait-elle en poésie une idée neuve ? L’ivresse est de vivre / sans retenue, lit-on dès le premier poème d’À la source de l’instant, de Claude Haza (Propos2editions), que je parcours à l’incitation de Chantal Danjou (et les lecteurs de Décharge s’apercevront d’ici à quelque temps du rôle déterminant joué dans cette affaire par cette poète-critique). Moment d’incrédulité, passé la lecture des premières pages : est-ce possible, un poète ne cédant pas au côté sombre de l’existence ?

Apaisé, serein, peut-être le mot le plus juste pour dans un premier temps qualifier la poésie qu’il propose, Claude Haza nous incite à une prise de distance avec le long fleuve noir des discours habiles sans fin, des actualités sociales complaisantes, en une écriture limpide, d’une élégante plasticité, qui coule et déborde le corsetage du vers :

Il vient un moment de sérénité
quand on a mis tout en ordre.
Les taches peu agréables accomplies
il ne reste pas la moindre inquiétude,
on se demande pourquoi avoir tant attendu.
Comme la question paraît même dérisoire,
et c’est désormais le temps libre
qui nous éveille à d’autres participations,
mais avant de s’élancer on hésite
à goûter les prolongations du farniente
dans lequel on sait déjà que l’armada
des projets en cours appareille, et dit :
« Il faut s’y remettre tout de suite. »

donner vie autrement à l’absence

Nulle naïveté, ni illusion chez Claude Haza : la vie est un gouffre ouvert / où se combinent mal / parfois pas du tout, la douleur et la joie. Mais la sagesse l’amène à choisir. Et même un poème de deuil, L’appartement vide, avec ce premier vers : Chaque fois son absence me glace, se termine nonobstant par une incitation à faire face : Maintenant l’ombre est passée, il faut / donner vie autrement à l’absence.

Sans doute le bonheur promis est-il mesuré, un bonheur de sage, et n’est atteint qu’au prix d’un effort de clairvoyance. Il n’est pas non plus lié au passé et à la nostalgie, comme souvent en poésie : un renversement s’opère, l’enfance est déclarée ennuyeuse, et le bonheur possible est à saisir ici et maintenant : la vie est partout (titre d’un poème) ; et le poète se doit d’être sensible à toutes les voix du monde / stimulant la vie en cours de mutation.

puis vient un silence confident

Au final, la leçon est simple : D’abord les sensations, – première injonction et autre titre de poème. Ou pour le dire autrement : Minutieux repérages partout / à rapprocher de l’œil. C’est dans cette attention aux détails que naît l’ivresse d’être vivant. Car la vie est riche d’images somptueuses (…) où l’on succombe, réjoui.

La vie passe voisine du bonheur
si l’on reçoit des bouffées de chance
parcourant le temps
le vent plie le rideau qui flotte
sous des branches.

Alors nous bercent la plainte d’une scie
et le murmure d’un tuyau
aspirant l’herbe fauchée,
puis vient un silence confident
accentuer la délectation éphémère.


Claude Haza n’est-il pas un poète scandaleux ?


Repères  ; Claude Haza : A la source de l’instant. Propos2editions -> 74 p. 12€.

La mélancolie de gauche a-t-elle de l’avenir ?

[voir]Né en 1957 en Italie, spécialiste de la mémoire d’Auschwitz et des penseurs nomades juifs allemands, tels Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, l’historien des idées Enzo Traverso enseigne aujourd’hui à l’université Cornell, aux États-Unis. Dans ses deux derniers livres, Mélancolie de gauche et Les Nouveaux Visages du fascisme, ce penseur cosmopolite et engagé fait un lien entre le vide laissé par l’ancienne utopie communiste et le terrain occupé aujourd’hui par l’islamisme et les droites extrêmes. Et défend une mélancolie de gauche, à même de créer une nouvelle dynamique entre la mémoire du passé et la construction de l’avenir.[/voir]

pourquoi la culture de gauche est-elle imprégnée de mélancolie ?

Elle en est imprégnée comme un buvard est imbibé d’encre. Cet état d’âme n’est pas nouveau, ce n’est pas une tristesse qui se serait soudainement emparée de la gauche déboussolée d’aujourd’hui. C’est une composante structurelle, émotionnelle et critique de la gauche qui a longtemps été refoulée et qui rejaillit maintenant. C’est la mélancolie de Louise Michel et d’Auguste Blanqui, après la répression sanglante de la Commune ; celle de Walter Benjamin exilé à Paris en 1933 ; celle de Che Guevara dans les montagnes de Bolivie, conscient de l’impasse de la révolution cubaine. De l’anarchisme au socialisme, en passant par le communisme, la gauche est une histoire d’avancées, de conquêtes, de victoires, de moments jubilatoires d’émancipation, d’action collective. La gauche croit en effet aux énormes potentialités qui sommeillent chez les êtres humains et se réveillent à des moments quasi magiques de l’Histoire, donnant ainsi l’impression que tout devient possible puisqu’il est possible de changer le monde… Mais l’histoire de la gauche, c’est aussi, et surtout, une histoire de défaites et parfois de défaites tragiques, qui, chez les vaincus, engendrent toujours une profonde mélancolie.

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ENZO TRAVERSO

1957 Naissance à Gavi (Italie).

1989 Doctorat d’histoire à l’EHESS, Paris.

1997 L’Histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels, éd. du Cerf.

2013 La Fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur, éd. La Découverte.

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pour quelle raison cette mélancolie a-t-elle longtemps été refoulée ?

Refoulée, voire censurée… Reconnaître cette émotion serait apparu comme un aveu de faiblesse, alors même que l’histoire des révolutions, au fil du XXe siècle, a été dominée par la forme communiste, dont la matrice fut la révolution russe de 1917. Née d’une guerre, cette dernière a créé un modèle de révolution militaire. Les révolutions du XXe siècle ont donc dans la foulée été conçues comme des conquêtes du pouvoir au sens militaire du terme. Composé de soldats disciplinés, le mouvement communiste était centralisé, autoritaire, hiérarchique, très « genré », le combattant étant toujours un mâle. Ce modèle de la révolution ­refoulait la mélancolie. Mais cette histoire s’est achevée en 1989 avec la chute du communisme. La mélancolie est alors revenue à la surface. Combien de vies ont été brisées ? Combien d’espoirs ont été détruits ? Ces interrogations engendrent une immense souffrance. En 1989, la perte est apparue insurmontable, alors que les défaites historiques de la gauche — 1848, la Commune de Paris ou la guérilla de Che Guevara — avaient encore un goût de grandeur et de gloire. Elles pouvaient faire l’objet d’une critique rétrospective mais ne répandaient pas le désespoir ; elles suscitaient l’admiration et inspiraient le courage. La culture de gauche était encore orientée vers une finalité. On pouvait subir une défaite cuisante mais on croyait encore marcher dans le sens de l’Histoire…

la mélancolie peut-elle être tournée vers l’avenir ?

Oui, elle ne doit pas se limiter à pleurer une utopie perdue ; elle doit s’atteler à la reconstruire. La mélancolie peut devenir fructueuse, et même jouer un rôle dans la construction d’un nouveau projet émancipateur de gauche. Mais je ne veux aucunement en faire une prescription thérapeutique ! Je fais le constat que les XIXe et XXe siècles avaient un horizon d’attente ; la pensée et l’action politiques se projetaient vers un avenir qu’il fallait construire ensemble. Depuis la fin du communisme et l’avènement du néolibéralisme, cet horizon d’attente a disparu. J’appartiens à une génération qui s’est formée dans les années 1970, donc qui ne vivait déjà plus dans le mythe de l’Union soviétique ; le socialisme réel, c’était pour moi quelque chose contre lequel il ­fallait se battre et non un modèle à suivre. Mais l’existence même des régimes de socialisme réel faisait que le capi­talisme apparaissait comme un modèle de société parmi d’autres. Le socialisme n’était peut-être pas très attrayant, mais l’existence de ce modèle montrait qu’on pouvait penser à autre chose qu’au capitalisme. Depuis la fin du communisme, le capitalisme a été en quelque sorte naturalisé, il est devenu un horizon indépassable. Cela étouffe, paralyse le débat. On a même vécu, après la chute du mur de Berlin, une période qui cherchait à criminaliser les visées utopiques, toujours soupçonnées de déboucher sur le totalitarisme… Toute idée de cons­truction d’une société meilleure était jugée dangereuse, éthiquement inacceptable… Ce lieu commun s’est dé cliné sous différentes formes, de François Furet à Tzvetan Todorov.

les mouvements comme Nuit debout ou Occupy Wall Street ont-ils été porteurs d’une nouvelle utopie ?

Ces mouvements m’intéressent beaucoup, parce qu’ils affichent clairement leur anti­capitalisme tout en récusant une continuité historique avec le communisme du XXe siècle. C’est une force et une faiblesse, selon moi ; une force car ils sont plus créatifs, plus libres de ré­inventer la participation citoyenne, parce qu’ils ne se laissent pas paralyser par les problématiques qui obsédaient le com­munisme — réforme ou révolution, rapports de force, stratégies de con­quête du pouvoir, etc. Mais c’est une faiblesse dans le sens où ils n’ont pas d’histoire, pas de mémoire, et sont donc étrangers à tout travail de deuil, à tout sentiment de mélancolie et toute transmission. Ils sont pour cette raison toujours un peu boiteux et affichent des durées de vie très éphémères.

où en est la gauche européenne aujourd’hui ?

On pensait que la gauche allait changer le monde. C’est le monde qui a finalement changé la gauche. Même quand elle arrive au pouvoir, elle ne fait que conforter cet ordre dominant, le néolibéralisme. Peut-on encore qualifier de gauche les social-démocraties européennes, qui ne font que défendre la norme économique et politique néolibérale et gérer la régression sociale ? J’ai du mal, si on tire un bilan des vingt dernières années, à percevoir une différence qualitative entre les politiques menées par la gauche et la droite en ­Allemagne, en France ou en Italie.

vous tenez malgré tout au clivage droite/gauche, que certains jugent dépassé par la nouvelle opposition entre progressistes et conservateurs…

Si l’on pense comme moi que la gauche est un ensemble de valeurs, un projet politique qui place au centre de son action l’égalité sociale, ce clivage reste une boussole, une ligne de partage cruciale, qui me fait justement dire que les social-démocraties européennes d’aujourd’hui ne sont pas à gauche. Cela dit, les concepts de droite et de gauche, tels qu’ils sont nés au XXe siècle, ne sont pas toujours opératoires pour clarifier ce qui se joue au XXIe siècle. Un projet émancipateur de gauche doit ainsi remettre en cause la notion de progrès véhiculée par la modernité : continuer à planifier la croissance, c’est prendre le risque de planifier une catastrophe écologique planétaire. Mais intégrer une préoccupation écologique dans un progrès émancipateur, chercher à préserver les conditions de reproduction de la vie humaine ne signifie-t-il pas adopter une posture conservatrice ? Il faut critiquer toute une mythologie du progrès qui a accompagné, au XIXe siècle, l’essor du capitalisme industriel et, au XXe, la domination du capitalisme financier.

selon votre dernier ouvrage, le règne de ce capitalisme mondialisé ferait même le lit de Daech…

Daech remplit le vide laissé par la fin des utopies, en proposant de revenir à un modèle théologique fantasmé qui n’a jamais existé dans le monde musulman. Il apparaît aujourd’hui, aux yeux de beaucoup de musulmans, comme un mouvement de lutte contre l’Occident oppresseur. Cet islamisme radical attire des jeunes issus des classes moyennes et populaires qui se convertissent. Je suis d’accord avec le politologue Olivier Roy qui considère que cette cause djihadiste est en un sens la seule disponible pour ces jeunes et qu’elle est comparable à l’action violente qui a sévi dans l’ultragauche des années 1970.

vous faites aussi une analogie entre l’islamophobie d’aujourd’hui et l’antisémitisme d’hier. Pourquoi ?

Le musulman catalyse aujourd’hui toutes les formes de préjugé, de haine, de rejet. En France, l’islam est vu comme un corps étranger à la nation. Les attentats de 2015 ont renforcé cette islamophobie en mettant les musulmans français dans une position intenable : ils ont été sommés à la fois de condamner les attentats en tant que musulmans et de renier l’islam en tant que citoyens français. Le musulman joue un rôle analogue à celui du juif dans les sociétés européennes d’avant la Seconde Guerre mondiale. Cette comparaison entre antisémitisme et ­islamophobie suscite des perplexités, voire des réactions irritées, parce que la notion d’antisémitisme est indis­sociable de la Shoah. Elle pourrait ainsi faire croire qu’il existe un projet exterminateur contre les musulmans… Il ne s’agit évidemment pas de cela, ­personne ne pense que l’Union européenne est en train de préparer des chambres à gaz pour les musulmans. Mais il existait un antisémitisme qui n’était pas exterminateur et qui a accompagné le processus de construction des États-nations européens au XIXe siècle et structuré la culture des droites nationalistes en Europe pendant la première moitié du XXe siècle. C’était un antisémitisme d’exclusion et pas d’extermination. Ainsi, l’Allemagne de la fin du XIXe siècle voulait préserver la nature chrétienne de l’État contre une « intrusion » juive. Dans les années 1930, l’antisémitisme s’alimentait de l’anticommunisme : le juif était comparé à un microbe, bacille du bolchevisme, au point que le nazisme répandit le mythe du « judéo-bolchevisme ». Aujourd’hui, le musulman est identifié au terrorisme islamiste, comme si le djihadiste était ce monstre qui sommeille en tout musulman.

 

Un monde sans esprit, la fabrique des terrorismes

Roland Gori publie aux Liens qui libèrent Un monde sans esprit, la fabrique des terrorismes. Qu’y trouve-t-on ?

terrorisme de la rationalité algorithmique

Que le terrorisme rationnel des machines et des algorithmes, la marchandisation de la culture, du soin et de l’éducation, tendent à priver les citoyens et les peuples de leurs passés comme de leurs avenirs. Grandes sont alors les tentations de renouer avec les racismes et les populismes nationaux, tribaux ou religieux.

passions tristes

Le politique est en panne d’imagination autant que de courage. Il a pris le teint gris et résigné des marchés auxquels il s’est asservi. Dans ce monde de papier où règnent les chiffres et les abstractions, rien ne vit, rien ne désire, sauf les passions tristes de la haine et de l’oppression. Les fascismes émergent de ces idéologies meurtrières et exténuées. Ils les barbouillent aux sombres couleurs d’un autre âge, les rythment aux chants funèbres qui recouvrent les sirènes, toujours incertaines et imprévisibles, de l’amour et de la création.

le siècle de la peur

Pourtant, jamais autant qu’aujourd’hui, face à la prolétarisation généralisée de l’existence, les peuples ne se sont montrés affamés de nouvelles forces symboliques, de nouvelles fictions, pour vivre, désirer et rêver ensemble. Un message d’espoir parcourt l’ouvrage, au cœur de cette hégémonie culturelle désastreuse, et des crimes de masse qu’elle favorise, l’attente d’un nouveau pacte d’humanité s’exprime. Il exige, d’abord et avant tout, de réconcilier la politique et la culture, de sortir du «siècle de la peur» et de renouer avec l’expérience sensible d’une nouvelle révolution symbolique, qui donne au monde et à l’existence ce sens et cette cohérence politique et poétique dont nous sommes aujourd’hui orphelins.

9 propositions des JoursHeureux

Neuf propositions phares

[blocdroite]#LesJoursHeureux sont un collectif de citoyens[1] qui veulent actualiser le programme du Conseil National de la Résistance. Ils vont publier un livre qui réunit 100 auteurs pour proposer des solutions concrètes en vue de faire émerger une nouvelle société.[/blocdroite]

Sur les 120 actions présentées dans le livre, neuf propositions phares été mises en avant :

– Renouveler nos institutions grâce à une nouvelle constitution rédigée par les citoyens

– Limiter les inégalités de revenus avec un écart maximum de 20 entre les salaires

– Généraliser les modes alternatifs d’éducation

– Réussir la transition énergétique en s’émancipant des énergies fossiles et nucléaires

– Mettre en œuvre une agriculture durable et saine en développant l’agroécologie périurbaine

– Sécuriser la santé publique

– Réduire l’emprise la finance avec une réelle gouvernance démocratique sur les banques

– Mettre fin aux négociations des traités Tafta, Ceta et Ape

– Donner des droits à l’écosystème Terre via la reconnaissance de l’écocide.


[1] Ces gentils quasi inoffensifs ont l’air aussi louftingues que ceux qui ont constitué la vague libertariste stigmatisée 68, destructeurs du principe d’une mauvaise autorité, comme si la centration de l’éducation sur l’élève, de la psychothérapie sur celui qui vient consulter, pouvait signifier renoncement à la bonne autorité, humaine, humaniste, de l’anti expert qui se met au service de celui qui le requiert.

La victoire de Trump constitue la levée d’un tabou

La victoire de Trump : levée d’un tabou

[voir]Donald Trump est devenu le 45e président des Etats-Unis ce 9 novembre 2016. Une victoire choc qui interroge autant qu’elle inquiète. Peur, désespoir, sanction… Que dit ce vote de la société américaine ? Quel impact l’élection de Trump peut-elle avoir sur la présidentielle française de 2017 ? Pour le psychanalyste Roland Gori, auteur de L’Individu ingouvernable, l’arrivée au pouvoir de Trump peut constituer un précédent pour d’autres démocraties. Pour éviter le fatalisme, comme l’extrémisme, il appelle à « nous fabriquer de nouvelles utopies » pour, de nouveau, « donner du rêve et pouvoir imaginer l’avenir. »

Propos recueillis par Flavia Mazelin Salvi et Cécile Guéret © iStock [/voir]

Psychologies : Le vote en faveur de Donald Trump était-il selon vous un vote d’adhésion à des valeurs ou bien un vote de peur, de désespoir ou encore un vote sanction ?

Roland Gori: Avant toute chose, ces résultats surprise révèlent la faillite des instituts de sondage, ces agences de notation de l’opinion publique, figures de l’imposture contemporaine. Quant au vote, il y a certainement de tout cela. Nous sommes aujourd’hui dans un échec moral et culturel d’un néolibéralisme mondialisé qui prône la libre circulation des marchandises, des produits financiers et des humains. Cet effacement relatif des frontières se fait au profit des affaires, dépossède les États de leurs rôles de régulateurs sociaux. Il tend aussi à imposer à un monde globalisé une manière de penser le monde qui heurte l’histoire et la culture des peuples. Du coup ces peuples ont peur. Ils se sentent prolétarisés et menacés. Ils réagissent en sanctionnant les partis traditionnels qu’ils jugent complices du système néolibéral. La victoire de Trump est celle de toutes les angoisses, de toutes les peurs, de toutes les humiliations et les frustrations sociales. Plus qu’une victoire, c’est la défaite des démocraties néolibérales.

C’est un rejet du système néolibéral ?

Roland Gori : Au fond, cette élection n’est pas tant la victoire de Trump, que la défaite et le désaveu des Clinton. Rappelons que Bill Clinton a poursuivi la politique de Reagan notamment en diminuant le poids de régulation de l’État (santé, éducation) et celui des crédits voués à la discrimination raciale. Hillary Clinton est donc la figure de proue de ce système qui a produit un sentiment de déclassement social des classes moyennes, un échec à réduire les inégalités sociales comme les discriminations raciales. N’oublions pas que les Afro-Américains ont été majoritairement déçus par Obama qui a fait ce qu’il a pu, mais n’a pas fait tout ce qu’il avait promis. Le rêve d’une Amérique post-raciale s’est écrasé sur les récents événements d’adolescents noirs tués par les polices. Les populations noires se sentent toujours discriminées et menacées plus de cinquante ans après avoir obtenu les droits civiques. Quant à la population Wasp (blanche, anglo-saxonne et protestante), elle se voit à la fois déclassée économiquement, socio politiquement et en danger de perdre son poids démographique. Il faut savoir qu’en 2042, les Wasp seront pour la première fois minoritaires aux États-Unis.

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À découvrir

Roland Gori est psychanalyste et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université Aix-Marseille. Il est également l’auteur de L’individu ingouvernable (Les liens qui libèrent, 2015).

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On retrouve ce que certains nomment, en Europe, la peur xénophobe d’un « grand remplacement » ?

Roland Gori : Oui. Il faut comprendre que les accusations de Trump de viols, de deals et de vols à l’encontre des Mexicains se nourrit d’une xénophobie qui dépasse les Latinos en général et les Mexicains en particulier. Quand Trump propose de « murer » l’Amérique, de l’enfermer, de la conduire au repli, c’est une manière de faire croire au peuple Wasp qu’il peut arrêter le temps et figer l’espace, qu’il pourra vivre comme « avant ». C’est cela la grande imposture : parier sur le néolibéralisme industriel en faisant croire qu’avec plus de capitalisme on pourra stopper les dégâts qu’il provoque inévitablement !

En Europe, comme aux États-Unis, tous ceux qui ont un sentiment de déclassement, d’un avenir bouché par les effets du néolibéralisme, rejettent les représentants de cette vision du monde. Simplement, certains comme Bernie Sanders veulent plus de protections sociales, de régulations par les pouvoirs publics, plus de solidarité, plus de réductions des inégalités sociales pour sauver la Démocratie en régulant le capitalisme. D’autres, comme Trump, veulent plus de capitalisme et de nationalisme autoritaire en privilégiant « d’abord les Américains ». Ce qui montre que le néolibéralisme qui régit toujours plus le monde depuis Reagan et Thatcher est en crise.

Une crise dont nous ne voyons pas le bout…

Roland Gori : Gramsci donnait cette définition de la crise : « c’est quand le vieux monde est en train de mourir, et que le nouveau monde tarde à naître. Dans ce clair-obscur, naissent les monstres. » Trump, comme d’autres mouvements politiques en Europe, fait donc partie de ces monstres, de ces néo-populistes, qui ont différentes formes, couleurs et puissances, mais qui naissent tous de ce clair-obscur. Le problème, c’est que les alternatives qui permettraient d’avoir une autre vision du monde et une stabilisation des rapports de force entre les pays comme à l’intérieur de chacun d’entre eux, tardent à se dessiner de manière crédible d’un point de vue économique, social et culturel. Bonne ou mauvaise nouvelle, je crois qu’on peut dire que le néolibéralisme est mort, personne ne peut plus croire qu’il réduit les inégalités et qu’il permet le progrès social, culturel et moral. Il se maintient, tant bien que mal, comme système politico-économique, mais il est agonisant, mort comme philosophie, morale, culture.

Le discours de campagne du milliardaire Donald Trump, a été plus patriotique que social, ce sont pourtant les classes défavorisées qui ont voté pour lui. Sur quel ressort selon vous ?

Roland Gori : Chaque fois que surgit une crise des valeurs et des pratiques des gouvernements libéraux, la désillusion associée à l’attente d’émancipation sociale et de progrès économique favorise la montée des populismes et des fascismes. Comme à la fin du XIXe siècle, puis après 1918, en Autriche et en Allemagne, mais aussi en Italie, on assiste à une mobilisation des masses qui réclament un leader autoritaire et une vision du monde préfasciste qui peut devenir fasciste. Face à la désaffiliation sociale et personnelle que produit le capitalisme en crise, les valeurs du libéralisme se révèlent mensongères, hypocrites, bourgeoises, et les masses se révoltent ou réclament un gouvernement autoritaire. Avant hier, un sondage Ifop avait évalué que 40% des Français sont tentés par un gouvernement autoritaire et technocrate. C’est paradoxal mais je dirais qu’aujourd’hui le néolibéralisme que l’on subit depuis près de 40 ans a tué le libéralisme philosophique fondateur de la tolérance, de la séparation des pouvoirs et de la liberté du commerce garantie par le Droit. Trump est le nom de cet enterrement de la philosophie des Lumières, comme hier Mussolini ou Hitler.

Quel peut être l’impact de la victoire de Trump sur les prochaines élections présidentielles en France ? Pourrait-elle rendre le vote populiste et extrémiste plus facile, plus attrayant ?

Roland Gori : Il est certain que la victoire de Trump constitue la levée d’un tabou. Si la première des démocraties libérales, issue d’une révolution s’appuyant sur les Lumières est représentée par un populiste mi-mussolinien, mi-berlusconien, alors, d’autres démocraties, et pas seulement l’Autriche ou la Hongrie, pourraient suivre l’exemple. Les discours fascistes et nazis ont toujours fait leur fond de commerce de la peur, de la colère, de la frustration et du sentiment d’impuissance. Il faut se méfier en histoire « du démon de l’analogie », et restituer à chaque événement nouveau sa part d’originalité. Il n’empêche, aujourd’hui où, de nouveau, les valeurs et les pratiques libérales de gouvernement sont en crise, on assiste à l’émergence de « monstres » qui ont quelques ressemblances avec ce que l’Histoire a pu nous faire connaître.

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À découvrir

Pourquoi depuis plus d’un siècle, les sociétés occidentales fondées sur les valeurs de compétition et d’individualisme, finissent à terme, par conduire au désordre social et à l’apathie politique ? Retrouvez l’analyse de Roland Gori dans son ouvrage L’individu ingouvernable (LLL).

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Que voyez-vous de commun avec l’arrivée des fascismes au pouvoir au 20e siècle ?

Roland Gori : A chaque fois, ces partis populistes, voire fascistes, ont su d’abord flatter le peuple et les ouvriers, une fois au pouvoir ils ont interdit les grèves, paupérisé les ouvriers, déclassé davantage la classe moyenne et ont favorisé le grand capital qu’ils dénonçaient dans leurs discours de propagande. Ainsi, Trump veut en finir avec l’Etat, promet une baisse spectaculaire des impôts et annonce la fin de l’austérité et la mise en route de grands travaux (construction d’écoles, d’hôpitaux, d’aéroports, de routes…) pour résorber le chômage. Ce type de promesses sociales a été un point d’appui considérable des nazis et des fascistes qui se sont appuyés sur un État fort et partisan. Encore une fois, il n’y a pas de pure et simple répétition, mais disons que des promesses sociales qui reposent sur du nationalisme, de la xénophobie, et sur la haine des élites et des corps intermédiaires, ce n’est pas rassurant. Ce n’est pas rassurant car c’est justement ces mots qui ont touché le peuple, des mots anti-humanistes, mais non dénués de promesses sociales.

Entre des représentants qui n’inspirent plus et des alternatives qui menacent la démocratie, que reste-t-il pour ne pas tomber dans le fatalisme ou l’extrémisme ?

Roland Gori : Il est indispensable que les politiques reprennent la main et qu’ils cessent d’être les fondés de pouvoir des marchés qui leur ont confisqué le pouvoir des décisions. Il faut en finir avec les technocraties et les règles formelles des marchés. Si nous n’inventons pas une troisième voie, entre les intégrismes marchands et les théofascismes comme Daesch, nous nous dirigerons vers ce type de populisme autoritaire qui peut devenir le Cheval de Troie du pire. C’est cela que les peuples veulent mettre à terre, ils le disent actuellement à chaque occasion. Il est aussi important que l’on puisse inventer de nouvelles utopies, imaginer de nouvelles visions du monde, un autre rapport avec lui, avec soi-même et avec les autres. Donner du rêve, pouvoir imaginer l’avenir. Il faut relire les éditoriaux de Camus dans Combat : « Le siècle de la peur » dans lequel il écrivait « vivre sans avenir, c’est vivre comme des chiens, c’est vivre contre un mur. » Il nous faut refonder la Démocratie par l’humanisme, ses valeurs, sa culture. Redonner au soin, à l’éducation, à la justice, à la culture, leurs places essentielles dans la construction du sujet humain, du vivre-ensemble, dans le prendre soin de la vulnérabilité humaine qui est aussi sa générosité spécifique. C’est ce « levain de l’inachevé » qu’il nous faut chérir si nous voulons éviter cette brutalisation des rapports sociaux dont la campagne américaine nous a donné l’exemple le plus obscène. N’oublions pas non plus qu’à échouer à transmettre dans la culture ces valeurs humanistes, les populismes émergent…et après eux les guerres et leur déshumanisation. Il faut au contraire retrouver comme l’écrivait Camus : « cette éternelle confiance de l’homme qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage d’humanité. »

novembre 2016