La foi justifie les moyens

La foi justifie les moyens

[voir]Claude Hagège, Les Religions, la parole et la violence, Odile Jacob, 238 pp., 21,90 €.[/voir]

Certes, la question n’est pas nouvelle. Mais si elle revient sans cesse hanter les esprits, c’est qu’elle se joue des réponses, quelles qu’elles soient, comme l’ombre finit toujours par se jouer du jour. Pourquoi les hommes croient-ils qu’au-dessus des hommes il est des entités abstraites qui régissent leur monde ici-bas, gouvernent leur conduite, expliquent tous les mystères, donnent un sens à ce qui n’en a pas, savent ce qu’ils ne parviennent pas à savoir ? Pourquoi existent les religions ? Et surtout : pourquoi les religions, qui se disent messagères de paix, qui promettent à tous les hommes le salut, prêchent la concorde, l’amour et la fraternité, veulent apaiser l’angoisse de la mort, sèment-elles partout la mort, exercent-elles leurs sacerdoces en les accompagnant de violences barbares, en provoquant la procession infinie de guerres et de dévastations, de croisades meurtrières, de bûchers, d’excommunications, d’exodes, d’exils, de pogromes, de sacrifices, de lapidations, de haines fratricides ? L’homme plein de foi assiste à ce cortège effaré, puisque sa foi le porte à croire qu’exciter à la violence au nom de Dieu est la plus grande corruption de la religion, et non la religion elle-même, alors que l’homme dont le cœur et l’esprit en sont vides, le suit avec une inquiétude redoublée, constatant que la violence qui se soutient de la religion est encore plus féroce que celle qui tient à des motifs politiques, sociaux, économiques ou militaires.

FOI HAGEGEProcession pascale à Enna, au centre de la Sicile, en 1972. Photo Fernandino Scianna. Magnum

Pour en expliquer les raisons, sans doute doit-on prendre une position de surplomb, qui tienne pour une donnée objective le fait qu’on ne connaît guère de communauté humaine où soit absente la croyance en des entités supérieures, qui, par cela même, tente de voir quelles limites ou quelles carences se trouvent chez l’homme pour qu’il ressente le besoin de postuler l’existence de divinités, et qui, enfin, puisse pointer, dans les religions, les dogmes, les textes et les traditions auxquels elles se rattachent, les sources de l’intolérance et de la furie. C’est cette position qu’adopte, dans les Religions, la Parole et la Violence, Claude Hagège.

rêve d’immortalité

Le nom de l’auteur peut surprendre le très nombreux public qui, depuis des décennies, suit son travail, généralement consacré à l’étude, la défense et l’éloge de la langue. Né à Carthage (Tunisie) en 1936, professeur au Collège de France, lauréat de la médaille d’or du CNRS, Claude Hagège est en effet un linguiste de renommée internationale, diplômé en arabe, hébreu, chinois, russe, et un polyglotte «hors norme», maniant plus ou moins une cinquantaine de langues, dont l’italien, le turc, le japonais, le hongrois, le persan, le malais, l’hindi ou encore le navajo, le peul, le quechua…

Savoir «d’où vient le besoin que les humains ont de croire en un dieu» n’est donc pas une nécessité professionnelle, mais une «passion» dont il se dit «habité depuis l’enfance». Sa connaissance des langues lui donne évidemment des atouts pour explorer ici la parole religieuse, les voix ou les voies par lesquelles elle s’exprime, les textes canoniques, les traductions, les «emprunts» idiomatiques d’une religion à l’autre.

croyance et rationalité

S’il aborde des problèmes complexes, et s’il s’étaie sur l’érudition sans bornes de son auteur, les Religions, la Parole et la Violence est un ouvrage accessible à tous, écrit en une langue limpide. Il permet d’avoir une vue synoptique sur ce qui caractérise (et distingue) chaque religion : le judaïsme, le christianisme et l’islam, les croyances et sagesses de l’Orient, zoroastrisme, hindouisme, bouddhisme, shintoïsme et confucianisme, mais aussi, ce qui surprend, le «comtisme» (soit le système de pensée élaboré par Auguste Comte, qui se voulait en effet une «religion») et le transhumanisme, «courant culturel» en pleine expansion, qui se propose d’«améliorer la condition physique et mentale des humains, en mettant au service de ce but les sciences et les techniques» et qui a en commun avec d’autres religions le rêve d’immortalité. Claude Hagège commence par analyser de façon assez classique les rapports entre croyance et rationalité, en montrant que la seconde cède à la première pour des motifs assez «simples» : d’une part l’existence du mal, «que l’aspiration à l’harmonie et la quête naturelle du bonheur rendent intolérable», et, d’autre part, l’«étrangeté et les aspects inconnaissables de l’univers, où l’on ne croit pas que les sciences puissent découvrir beaucoup de lois». Ainsi légitimée par la défection de la raison, la croyance laisse ouvert et constructible le terrain sur lequel s’édifient les religions, à savoir «l’exorcisme de la mort, la soif de transcendance, l’ardeur à convertir et l’exploitation des angoisses humaines par les pouvoirs religieux». Mais comment cela s’est-il passé, quand, où, par quelles voies, auprès de quel peuple, au bout de combien de conflits, quelle «parole» s’est imposée sur les autres et a été tenue pour «sacrée» ? Le développement des religions a-t-il suivi celui des langues, pour les uns «monogénétiste» (les diverses langues sont nées d’une langue originelle unique) et pour les autres «polygénétiste» (la diversité des langues est première) ? Une sourate du Coran (XXX, 22) dit que parmi les signes de Dieu, il y a «la création des cieux et de la terre, et la diversité de vos idiomes et de vos couleurs». Mais une autre (XXVI, 195) indique que la révélation coranique est faite «en langue arabe claire». La question est en réalité celle de l’oralité.

Jésus rhétoricien

On parle toujours des Écritures saintes, de l’écrit donc – et on insiste à juste titre sur le problème de la traduction, dont Hagège montre au passage les effets bénéfiques : c’est en traduisant les Evangiles que Mesrop Machtots, par exemple, invente l’alphabet arménien, la traduction de la Bible par Jacques Amyot a «embelli le français», comme William Tyndale l’anglais littéraire, ou Luther la langue allemande, etc. Il est cependant évident que «les croyances religieuses notent des discours d’oralité». Est-ce la parole orale qui a été considérée comme sacrée, et, de ce fait, digne d’être traduite en écrit, ou a-t-elle été consacrée par le passage à l’écriture ? La référence constante aux textes fait quasiment oublier l’«attachement à la transmission purement orale de la Révélation», et il est assez paradoxal de lire dans un écrit la condamnation de… l’écrit, par exemple dans le Talmud de Babylone : «Quiconque confie à l’écrit les halakhot – règles de conduite pratique du judaïsme – est comparable à l’homme qui jette la Torah aux flammes.» On peut imaginer, écrit Hagège, que «la puissance de diffusion du christianisme est liée au fait que Jésus possédait au plus haut point l’art de convaincre», et savait utiliser les procédés rhétoriques et syntaxiques (litanies, refrains, rimes, allitérations, répétitions…) comparables à ceux que mettent en œuvre les prédications religieuses propres aux cultures de l’oralité pure, celles de l’Afrique (où, selon le mot du cheikh malien Hampaté Bâ, «un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle») comme celles des «nombreuses communautés amérindiennes, austronésiennes, chinoises, tibéto-birmanes» où se sont répandus le christianisme, l’islam ou le bouddhisme.

violences politiques

De même, le prophète Mahomet «savait se faire clairement entendre» – d’où l’importance que l’«on a attribuée à sa parole, à travers les hadiths». C’est par la parole (davar) que Dieu s’adresse à Moïse, et par la parole (lemor) que celui s’adresse à son peuple (qui ne saurait prononcer le nom de Dieu, YHVH). Doit-on penser, dès lors, que des germes de violence se trouvent déjà dans le passage du premier vecteur de religiosité, la parole vivante, au texte écrit, forcément plus «rigide», et par rapport auquel il est plus aisé, en dépit du «conflit des interprétations», de définir ce qui en respecte la lettre ou l’esprit, et ce qui les trahit, les profane ? Les pages que Hagège consacre aux caractéristiques du judaïsme, du christianisme et de l’islam sont à ce propos passionnantes. Le linguiste restitue le cadre historique dans lequel se déroule la «naissance» de ces religions (coïncidence étonnante : le Ve siècle avant notre ère est celui de «l’établissement du deuxième temple de Jérusalem», et de «la fixation définitive du contenu de la Bible», celui de Bouddha et de Confucius, et celui du miracle grec, de Socrate, Platon, Sophocle, Euripide…), en montrant tous les conflits entre tribus et cités, les rivalités, les migrations forcées, les guerres de conquête, les destructions, les «résistances» face à l’hellénisation, au pouvoir romain, à toutes les tentatives étrangères d’annexion ou d’occupation des territoires. On ne peut ici détailler ni la nature ni le cadre de ces hostilités, mais il apparaît clairement qu’avant d’être religieuses, ou théologiques, les violences ont été politiques, promues par des autorités ou des régimes politiques, et que les Livres sacrés qui codifient chaque religion non seulement en portent trace, mais, à leur tour les justifient et en créent de nouvelles, dirigées contre les ennemis «intérieurs», c’est-à-dire les schismatiques, les hérétiques, les apostats coupables de ne pas respecter l’orthodoxie, et contre les ennemis «extérieurs», c’est-à-dire ceux qui adorent le dieu d’une autre religion, les juifs exécrables aux yeux des chrétiens et des musulmans, les musulmans exécrables aux yeux des chrétiens, les chrétiens exécrables aux yeux des musulmans, et ainsi de suite…

anathèmes

On dira certes que versets ou sourates sont toujours polysémiques et doivent sans cesse être interprétés, mais il est sidérant de voir combien d’appels à la haine et d’anathèmes ils contiennent, tempérés il est vrai, sinon contredits, par les proclamations de concorde, d’hospitalité et d’amour, mais aussi repris tels quels des siècles durant par les plus éminents représentants de chaque confession. Contrairement aux trois religions monothéistes de l’Occident, «les principales croyances de l’Orient, de la Perse à la Chine […] se sont répandues d’une façon relativement pacifique» et leur diffusion «n’a pas été accompagnée ni soutenue par des conflits sanglants». Est-ce assez pour qu’il soit illégitime de dire que ce n’est pas l’existence du mal qui crée la religion, mais la religion qui crée le mal ? Sans doute – et Claude Hagège ne le dit pas, en effet. Pour préserver la paix, il voudrait que fût «moins étroite» l’interpénétration du pouvoir politique et de la religion, et qu’un Etat laïque pût être réellement indifférent aux religions, indifférent aux croyances, et les considérât «toutes de façon égale». Il adhère à une «autre foi» : celle qui ne revendique aucun «secours religieux» et qui «exalte l’esprit humain et sa capacité d’adaptation, de création et d’invention indéfinies».

Robert Maggiori

 

Claude Lanzmann. Un voyant dans le siècle

Regards sur Claude Lanzmann

Par Alain Frachon   LE MONDE | 17.04.2017 |

[voir]Claude Lanzmann. Un voyant dans le siècle, ouvrage collectif sous la direction de Juliette Simont, Gallimard, 314 pages, 22 euros.

Un ouvrage polyphonique où cinéastes, écrivains, philosophes, médecins et professeurs s’efforcent d’assembler l’ADN du réalisateur de Shoah. Ils y arrivent, admirablement.

LANZMAN LE MONDE

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le livre

Sans doute fallait-il s’y mettre à plusieurs pour tirer le portrait de cet homme-là. En général, Claude Lanzmann parle très bien de lui-même. Il a raconté sa vie d’aventures, de combats, de séducteur – enfin, une partie seulement de sa vie – dans un grand livre, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard). Cette fois, d’autres parlent de lui dans un ouvrage polyphonique où cinéastes, écrivains, philosophes, médecins et professeurs s’efforcent d’assembler l’ADN du réalisateur de Shoah. Ils y arrivent, admirablement.

ré-incarner ce qu’a été le crime nazi

On se trompe souvent sur Lanzmann. L’agrégé de philosophie, l’ami de Sartre, le directeur des Temps modernes intimide. L’auteur du film qui a su ramener au présent, restituer, ré-incarner ce qu’a été le crime nazi impressionne. L’homme qui a choisi la résistance encore adolescent et qui fut de tous les combats anticolonialistes suscite l’admiration. Celui qui dit sa passion d’Israël mais sait aussi filmer la colère des Palestiniens au checkpoint est un modèle de journalisme subjectif-objectif. On cherche un intellectuel, un polémiste, un homme engagé, un habitué des pages « opinion » des journaux.

d’abord un artiste

Il y a cela chez Lanzmann. Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel. Derrière cette bonne tête à la Gabin – pommettes hautes, sourcis épais, sourire au bord des lèvres en contrepoint de la mine renfrognée du premier abord –, il faut chercher autre chose. Il faut abandonner le « sérieux français », le stéréotype de « l’intello parisien existentialo-gaucho ». L’œuvre de Claude Lanzmann – articles, livres, films – ne rentre pas dans ce cadre-là. Il faut l’approcher en commençant par cette vérité, que le livre rend bien : Lanzmann est d’abord un artiste, un grand artiste.

agencement des mots en quête d’intelligence

Olivier Todd reproche à notre époque de tout surpolitiser : il importerait plus de savoir si Camus ou Sartre étaient « de gauche », et de la « bonne » gauche, que de les lire pour ce qu’il furent –  « des artistes, des artisans du mot ». Fou de la langue, de l’agencement des mots en quête d’intelligence, Lanzmann a du Bossuet et du Hugo dans la tête.

douze ans à recomposer la machine à tuer nazie

Fou d’images, de plans-séquences, de montages, il a des films plein les yeux – du Tarantino et du Eisenstein, du Melville et du Huston – et il parle admirablement des comédiens – de Belmondo à Mitchum, de Perrier à Bogart. Il y a ainsi une grande liberté, une légéreté, beaucoup de joie de vivre chez cet homme qui a passé douze ans à recomposer la machine à tuer nazie. Complexité lanzmanienne : attrapeur de vie et conteur de la mort en série.

à Félix Lanzmann-Petihory

À la mi-janvier, Claude Lanzmann a perdu le fils qu’il a eu avec le docteur Dominique Lanzmann-Petithory. Brillant normalien, sportif, grimpeur de montagnes, le jeune homme est mort d’un cancer, après une longue bataille dont il tenait le journal et que publie le dernier numéro des Temps modernes (janvier-mars ). Il s’appelait Félix, il avait 23 ans. Ce livre lui est dédié.

« Rupture historique de la démocratie » ou tournant du jeu politique ?

« Hollande déguisé en « ennemi de la finance ? »

Cette élection passionnante et passionnée ferait-elle charnière ? les deux extrêmes, avec leur vitalité propre, dont une part d' »extrême » lassitude devant le désolant sur-place d’un gouvernement centre droit d’une gauche arrivée au pouvoir avec un discours marketing contre la « finance ennemie ».

double extrémisme souverainiste

Nombreux sont les français qui ne veulent plus de promesses en bois, comme les chèques ou la langue du même nom, et qui d’autre part n’en peuvent plus d’une Europe bruxello merkelienne, Bruxelles pour la bureaucratie d’expertise hors la vue du contrôle démocratique, Merkel pour la ligne économique d’écrasement des peuples sous le rouleau compresseur d’une administration implacable de la dette à laquelle il va bientôt falloir mettre la majuscule des vérités transcendantales. Ce double extrémisme souverainiste est à prendre en considération car il manifeste que la crise atteint une intensité qu’il faut d’urgence prendre en considération, non par de nouvelles promesses mais par une orientation politique résolue. Selon nous pour réorienter l’Europe et non pour en sortir, remède largement pire que le mal.

& droite & gauche ?

Alors, la balle au Centre ? centre creux ou dynamique ? Centre ou carrefour ? paradoxalement l’idée d’un ni droite ni gauche qui ne s’énonce pas comme un & droite & gauche, crée la confusion, à un moment où nous avons autant besoin pour y voir clair de les distinguer clairement que de les conjuguer partiellement. Comme en psychothérapie intégrative tenter le composite (multiréférentielle c’est quand on ne peut pas les deux en même temps) ? voyez le petit malin Macron marcher sur la corde raide en pleins courants d’air. Mais y a-t-il une autre voie si on veut maintenir (en l’amendant) l’institution européenne ?

Moyen-Orient

Avec à nos portes en effet la misère du monde et l’horreur de la guerre moyen-orientale (Merci Bush pour la mise à feu de la seconde guerre d’Irak, merci Brejnev pour l’Afghanistan, merci pour les accords Sykes-Picot), avec son cortège d’horreurs et de réfugiés par millions.

Populisme tout azimut

Ajouter à cela l’épineuse question du populisme, candidat naturel à la succession des totalitarismes, et l’aspect 6ème République, démonarchiser le régime, y revitaliser le dialogue citoyen, y réintroduire la proportionnelle de toute justice et de tous les dangers de déstabilisation.  Décidément une période nouvelle semble bien cette fois s’inaugurer.

tournant des Sysiphes ?

Ce qu’on appelle un tournant. Moment d’imprévisibilité où bien penser (et pas seulement bien ressentir) est difficile mais nécessaire. Dans le Nouvel Obs en date du 06 04 2017 intitulé : ”Nous vivons une rupture historique de la démocratie” Pierre Rosanvallon interviewé par François Armanet et Véronique Radier s’efforce de contribuer au repérage. Impossible d’obtenir le texte, reste à acheter un vieux nouvelobs. Voici un résumé qu’en livre Politic région.

« disparition d’une démocratie de représentation au profit d’une démocratie d’identification »

« Pierre Rosanvallon considère que « nous vivons une rupture historique de la démocratie, cette élection étant une élection historique de rupture démocratique avec la disparition d’une démocratie de représentation au profit d’une démocratie d’identification radicalement différente », ajoutant que « la démocratie s’appuie désormais plus sur la manipulation des sentiments, l’identification à celui qui possède la posture ». Le débat, dès lors, ne porte plus sur les idées mais vire au pur volontarisme alors que le vrai débat « ce n’est pas de mettre face à face des opinions constituées, c’est la possibilité de changer de point de vue après un échange d’arguments ». Pierre Rosanvallon nous rappelle aussi que « le totalitarisme est une pathologie interne de la démocratie comme le populisme qui prétend rétablir une démocratie fragilisée par le vie politique, les inégalités sociales, le chômage ». Et de conclure son propos par cette affirmation inquiétante : « Les populismes seront au XXIème siècle ce que les totalitarismes ont été au XXème siècle ».

en place pour le quadrille

L’inquiétude est en place. Mais pas seulement. Demain du changement peut-être. Nous changeons d’époque. D’où la grande tergiversation. C’est qu’il faut s’y retrouver dans le jeu politique en train de bouger. Ces quadrangulaires constituent une nouveauté. Une populiste facho dont la haine recommence à devenir attractive, un orateur hors pair au programme un brin bousculateur universel on va voir ce qu’on va voir, un socialiste rêveur maladroit qui n’a pas su regrouper un parti mal parti, sans oublier l’inoubliable homme aux costumes si chics qu’il a dû les refuser après les avoir endossés, un OVNI politique sur lequel on n’aurait pas parié deux kopeks qui joue les outsiders. Quelle élection ! Et quelle suite ensuite ? Cohn Bendit et Villepin autour de Macron, ceci n’est ni une pipe ni une non pipe, ceci est une vraie élection présidentielle inédite avec avertissement fort à l’Europe de changer d’allure.

PSYCHANALYSE ACTUELLE – INCIDENCES DU CONTEMPORAIN DANS LES PROCESSUS DE SUBJECTIVATION

SÉMINAIRE À PSYCHANALYSE ACTUELLE

LES INCIDENCES DU CONTEMPORAIN DANS LES PROCESSUS DE SUBJECTIVATION

[voir]Réunions les mardi de 2017 à 21h

OUVERT À TOUS


Séminaire animé par

Jean-Jacques Moscovitz, psychiatre et psychanalyste

Benjamin Lévy, psychanalyste, enseignant, ancien élève de l’ENS


 

LE MARDI 18 AVRIL 2017 À 21:00 À L’ENS AU 45 RUE D’ULM 75005 PARIS – DANS LA SALLE DES RÉSISTANTS

avec Emmanuel Brassat, philosophe[/voir]

Nous vivons actuellement une crise de civilisation, une expression qui fait écho aux analyses socioculturelles de Freud, publiées en 1930. Les éléments qui semblent faire crise dans le vécu social commun sont effectivement nombreux et c’est devenu un poncif que de l’affirmer et de s’en montrer inquiet. Dans une perspective d’abord descriptive, ils portent à la fois sur les formes politiques et sociales institutionnelles, l’organisation économique, les dispositifs culturels, les connaissances, le rapport à l’environnement physique et au vivant. Néanmoins, parler de crise de civilisation présuppose de définir ce que l’on entend à la fois par crise et par civilisation.

Dans le cadre de la mondialisation, plusieurs phénomènes de portée sociale ample semblent se déployer et se poursuivre : sécularisation religieuse, essor des nouvelles technologies et de l’informatisation, hégémonie de l’économie capitaliste, effondrement des grands récits de l’émancipation. Chacun de ces aspects doit se voir interrogé dans ses conséquences majeures, telles qu’elles furent analysées par le philosophe J-F Lyotard dès 1979 dans son livre La condition postmoderne. Ils participent à plusieurs aspects de la crise actuelle que l’on peut encore caractériser, cette fois plus philosophiquement, comme la triple crise de la légitimation, de la représentation et de l’individuation. Une telle crise se traduit encore par des affects de crise, éprouvés individuellement et collectivement et que l’on peut relever dans le vécu global. Par ailleurs, des psychanalystes observent l’émergence de ce qui a été appelé une nouvelle économie psychique et qui serait déterminée par l’extinction de l’ordre symbolique paternel inhérent aux cultures monothéistes et latines, occasionnant une prédominance nouvelle des psychoses et perversions. Est-ce là un nouveau paganisme ?

Signe de cette indétermination générale de notre temps, on se préoccupe tout autant de l’origine préhistorique de l’espèce humaine que de sa transformation ou disparition, notamment dans l’idéal annoncé et/ou préconisé d’un transhumanisme. Tout mythe fondateur ou libérateur semblant nous faire défaut, une mutation nous est annoncée, déjà pointée par l’écrivain M. Houellebecq. Ce qui paraît alors faire problème, c’est l’absence d’une commune vision du monde capable de redéfinir en son sein la condition humaine universelle. En ce sens, la (les) crise(s) a (ont) comme dispersé, fragmenté, multiplié, toute définition universelle de « notre » humanité, y compris juridique depuis 1948.

Mais quels seraient les traits constitutifs d’une telle vision commune ? Y-a-t-il déjà eu une composition cohérente de tels traits qui ait assemblé et fait tenir dans le temps et l’espace une, des civilisations ? Ces traits s’ils existent, appartiennent-ils au registre de la religion, de la culture, de la philosophie ? Pourquoi deviennent-ils des traits institutionnels communs au grand nombre, font-ils ordre, suite à des ruptures culturelles et sociales importantes ? Afin de comparer et d’éclairer ce qui nous semble faire crise actuellement avec d’autres périodes de l’histoire, il semblera intéressant de se pencher sur ce que furent les circonstances de la naissance du christianisme et des raisons pour lesquelles il fut le creuset d’une forme nouvelle de civilisation, cela à l’époque d’une précédente « mondialisation » provoquée par l’extension de l’empire romain et de la culture grecque dans le pourtour méditerranéen.

Vivons-nous aujourd’hui une transition comparable ? Ou faut-il désormais s’inscrire dans une sorte d’absence d’histoire humaine rationnelle et de perte de tout monde commun universel ? C’est autour de ce type d’interrogations que se fera notre intervention dans le séminaire de Psychanalyse actuelle.

Raphaël Enthoven  » Le pessimisme est une facilité, un confort pour la pensée « 

nous vivons à l’ère de la  tyrannie de la majorité

Propos recueillis par Clara Georges

[voir]Quand vous aurez lu Little Brother (Gallimard, 128 pages, 11  euros), vous ne pourrez plus aller dans des toilettes publiques sans penser à Raphaël Enthoven. Le sèche-mains électrique est l’un des objets qu’a choisi d’étudier le philosophe dans son dernier livre, entre la poupée Barbie, le sac en plastique, Uber et le JT de 20  heures. Le -sèche-mains, donc, rappelle à Raphaël Enthoven le cadeau d’Eole à Ulysse pour son long voyage : une outre où étaient enfermés les vents contraires. Ou comment convoquer le roi d’Ithaque entre la chasse d’eau et le robinet. Ce recueil de chroniques parues dans Philosophie Magazine, qui s’inscrit dans le prolongement des Mythologies de Barthes, est un délice.[/voir]

Vous consacrez un texte au mode avion des smartphones. Pourquoi cette fonction nous plaît-elle tant ?

Parce que c’est une petite Corée du Nord, un espace soustrait au rythme de l’existence. En une pression du pouce, on se donne le sentiment de s’abstraire du monde, d' » échapper au système « . Le mode avion est grisant : on suspend le temps et les ondes. Le téléphone est fermé sans être éteint. Il a l’air vivant mais -ne respire plus. En basculant en mode avion, on a l’impression de prendre son indépendance, alors que ce n’est qu’une trêve dans l’avalanche de messages. Au fond, le mode avion est une forme de souverainisme.

De souverainisme ?

Oui, parce qu’il n’est pas tenable durablement (un téléphone s’épuise, même en mode avion), mais il maintient pendant -un certain temps l’illusion que l’on peut fonctionner sur ses -richesses propres. Comme le souverainisme.

Vous écrivez aussi sur les émoticônes. Pourquoi en met-on partout ?

Parce qu’on déteste l’ambiguïté, et qu’on a le sentiment que -l’ambiguïté, comme la politesse, est une forme de mensonge. -Celui qui ne souligne pas son bonheur, quand il écrit  » je suis heureux « , avec :-)), eh bien son bonheur est suspect. C’est le bureau de vérification des émotions qu’on éprouve, qui évite de passer pour un cœur froid ou un pisse-froid. Mais cela permet aussi la simplicité des sentiments. La preuve : parfois, on envoie un message constitué seulement d’émoticônes. En somme, un mélange d’extrême simplicité et d’extrême redondance : soit on se répète, soit on va à l’essentiel avec ces objets-là. Ce sont des hiéroglyphes qu’on manipule.

Vous en utilisez ?

Oui, ça m’arrive. Je suis la victime de tous les vices et petites -lâchetés que je décris. Consentante et joyeuse. Je ne m’en abstrais en rien. Je connais toutes ces tentations.

Même celle du  » c’était mieux avant « , sujet sur lequel vous écrivez aussi ?

[voir]Raphaaël Enthoven, Little Brother, Gallimard, 128 pages, 11 €. [/voir]

Bien sûr. Quand on est prof, qu’on parle à des écrans alors qu’avant on parlait à des visages, comment ne pas croire que c’était mieux avant ? Qui veut penser que c’était mieux avant, comme Fumaroli ou Finkielkraut, trouvera une profusion de choses qui en témoignent. L’impression que c’était mieux avant, je l’ai mille fois par jour. Le problème, c’est le moment où l’on prend son impression pour une vérité. L’illusion, ce n’est pas d’éprouver quelque chose, mais d’en déduire que c’est vrai – c’est ce que dit Montaigne. Si votre corps vous indique que la terre est plate, c’est votre perception, ce n’est ni vrai ni faux. Mais si vous en déduisez que la terre est plate, vous dites une bêtise.

Penser que c’était mieux avant, c’est une singularité -de notre époque ?

Au contraire. Tout m’indique que notre époque n’a rien de bien singulier ou d’exceptionnel. Les passions, les goûts, les dégoûts sont les mêmes. C’est pour ça que je n’aime pas les gens qui disent que c’était mieux avant ; parce que c’est le signe distinctif de toutes les époques. Le pessimisme me semble une facilité, parce qu’on finit toujours par avoir raison en étant pessimiste. C’est un confort pour la pensée.

Autre objet d’étude : le  » vivre-ensemble « . Votre texte s’intitule Le Pire du bien. Pourquoi ?

Parce que c’est une injonction qui s’ignore, une injonction -déguisée en invitation. On ne peut pas décréter une façon de vivre ! La société du vivre-ensemble est tellement ouverte qu’elle exclut tous ceux qui sont moins ouverts qu’elle. Quiconque ne participe pas à la Fête des voisins sait ce qu’il en coûte de ne pas jouer le jeu.

Vous écrivez aussi sur cette manie exaspérante : – » Motivé-e-s, Vigilant-e-s « …

Quelle place est laissée à la fantaisie, au jeu avec les genres des mots, dans un monde où le langage est envahi par l’égalité des sexes ? C’est comme ces bibles où Dieu est appelé  » He/She « – ( » Il-/Elle « ). On demande aux mots de ménager tout le monde ! La seule différence entre le lissage des termes qui caractérise notre époque et les comités de censure qui caviardaient les textes sous Vichy, c’est que cela ne vient pas d’une injonction. Le peuple est le nouveau tyran, c’est totalement totalitaire.

C’est ce que vous décrivez tout au long de  » Little Brother  » ?

Je voulais donner un tour politique à ce livre, mais aussi l’inscrire dans la façon dont la démocratie revisite la surveillance de 1984. D’où le titre. Little Brother. C’est un despotisme sournois, qui prend la forme de la tyrannie de la majorité. Ce qui est amusant, c’est de voir comment ce despotisme implicite infuse nos objets. Prenons un exemple. Quand la BNF choisit une photo retouchée de Sartre (sans sa cigarette) pour le catalogue de l’exposition qui lui était consacrée en  2005, on est en plein révisionnisme. C’est presque du négationnisme, un négationnisme historique : on soumet le passé aux injonctions du présent. Comme la photo de Claudia Cardinale pour l’affiche du Festival de Cannes. Ce qui est grave dans l’histoire, ce n’était pas de  » retailler  » Claudia Cardinale avec Photoshop, c’est qu’une photo de 1959 soit retouchée en 2017. C’est Orwell qui nous renseigne sur la gravité de ce procédé. Le Miniver, le ministère de la vérité, est en charge de la mutabilité du passé. Winston Smith travaille aux archives, c’est-à-dire qu’il réécrit le passé tous les jours au gré de la politique gouvernementale. Dans un cas, c’est 1984, donc on crie à l’horreur et à la dépossession du citoyen qu’on prive de sa mémoire, et là, on trouve ça formidable et intelligent parce que c’est un signe de liberté et le gage d’un progrès technologique.

Que faire alors ?

Regarder. Se gaver de ce qui nous entoure, scruter jusqu’à ce que cela devienne intéressant. S’étonner de ce qu’on a l’habitude de voir. On vit très bien comme ça.

À nous de vous soumettre un objet : les » fake news  » et les  » faits alternatifs « …

Il y avait déjà des  » fake news  » pendant les affaires Calas ou Dreyfus. Quand Trump affirme qu’Obama l’a mis sur écoute, ce qu’il sait être faux, il se fiche de savoir que ce sera -infirmé ou pas, il suffit de le dire. Quand Fillon parle d’un cabinet noir, il ment. Mais il s’en fout. Au moment où la conseillère de Trump, Kellyanne Conway, a forgé le néologisme de  » faits alternatifs  » – qui fera date –, des bons -esprits se sont dit  » Tiens, Trump est nietzschéen « , parce que -Nietzsche a dit :  » Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations.  » C’était sexy, ça sonnait bien. En réalité, ce que dit Nietzsche, c’est qu’aucun fait n’est séparable du -regard qui le présente. On essaie de présenter les choses objectivement, mais c’est toujours une -interprétation. Alors que quand Conway parle de  » faits alternatifs « , elle recouvre le réel d’un autre monde qui n’est pas réel. C’est une censure. Montrer en quoi les » fake news  » sont une stérilisation du dialogue, et non le contraire, me semble important.

© Le Monde

Comte-Sponville – La politique n’est pas morale

La politique n’est pas morale

[voir] Auteur d’une œuvre consacrée à l’éthique, le philosophe revient sur les mensonges et les reniements qui marquent la campagne présidentielle et sont pour lui inhérents à la politique.

Né en  1952, penseur matérialiste qui a mené un important travail philosophique sur l’éthique (Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995), André Comte-Sponville explique qu’il faut dissocier morale et politique. Auteur de C’est chose tendre que la vie. Entretiens avec François L’Yvonnet -(Albin Michel, 2015), il analyse les dilemmes moraux de cette élection.[/voir]

De François Fillon qui, contrairement à ce qu’il avait annoncé, maintient sa candidature après sa mise en examen à Manuel Valls qui renie son engagement de soutenir le gagnant de la primaire à gauche, n’assiste-t-on pas au règne de la parole non tenue et du cynisme qui discréditent la politique ?

Qu’il vaille mieux tenir sa parole, en politique comme ailleurs, je vous l’accorde ! Mais qu’est-ce que cela nous dit sur la situation politique actuelle ? En l’occurrence, je pense que François Fillon a eu tort de maintenir sa candidature, après sa mise en examen, comme Manuel Valls de ne pas soutenir, fût-ce a minima, celui qui avait gagné la primaire de la gauche. Il n’en reste pas moins que le discrédit qui pèse sur la politique doit moins à ces quelques manquements à la parole donnée qu’à la persistance, depuis trente ans, d’un chômage de masse. L’échec de nos politiques est d’abord économique et social. Or il est plus grave d’échouer dans ces domaines que de mentir !

 » Nous avons besoin de morale, pour nous gouverner nous-mêmes, et de politique, pour gouverner ensemble le peuple que nous formons « , écrivez-vous. Mais n’avons-nous pas également besoin, si ce n’est d’une morale, au moins d’une éthique minimale en politique ?

Bien sûr, qu’on a besoin de morale ! Mais il faut rappeler que la question morale, c’est  » Que dois-je faire ? « , et non pas  » Que doit faire tel ou tel ? « . La morale n’est légitime qu’à la première personne ; pour les autres, le droit et la miséricorde suffisent. Ce que vous pensez de Fillon ou de Valls, c’est votre problème. Mais que savez-vous de leurs motivations ? Qui peut percer les cœurs ou les âmes ? Prenons le cas de Fillon : si ça vous fait du bien de le mépriser, tant mieux ou tant pis pour vous. Moi je préfère le combattre politiquement, et laisser le reste aux juges.

Quant à Valls, il a eu tort, me semble-t-il, de ne pas respecter l’engagement qu’il avait pris en participant à la primaire. Mais j’y vois surtout une erreur politique, qui va nuire à son parti et à lui-même sans rien apporter de décisif à Macron, voire en lui créant une source supplémentaire d’embarras. Politiquement, ce sont d’abord les -effets qui importent. Mais moralement, ce sont d’abord les intentions, et là tout devient plus incertain ! Quelles sont les intentions de Valls, lorsqu’il soutient Macron ? Est-ce qu’il sacrifie son camp à ses  » intérêts personnels « , comme le lui reproche Martine Aubry, ou bien est-ce qu’il sacrifie au contraire  » ses intérêts personnels à l’intérêt de son pays « , comme l’a déclaré François Bayrou ? Je n’ai aucun moyen de le savoir. Or, moralement, c’est la question décisive !

Vous allez me dire :  » Soit, mais, de toute façon, il a renié sa parole !  » C’est vrai. Mais si tout le monde s’accorde à dire qu’il vaut mieux tenir sa parole que la renier, la plupart des philosophes (presque tous, sauf Kant) reconnaissent qu’il y a des exceptions. S’il faut choisir, à tel ou tel moment, entre le respect de la parole donnée et l’intérêt supérieur de la nation (par exemple éviter une victoire de l’extrême droite), la question est au moins ouverte ! Bref, je pense que Valls a fait une erreur politique. Mais je ne me permettrais pas – comme le fit pompeusement et ridiculement Arnaud Montebourg – de dire qu’il est pour cela  » un homme sans honneur «  !

Politique et morale doivent, selon vous, être distinguées, mais comment envisager la question du mensonge, comme celui de François Fillon, par exemple, qui a menti sur le statut d’avocat de ses enfants lorsqu’ils étaient assistants parlementaires ?

Qui peut faire de la politique sans mentir jamais ? Montaigne d’ailleurs rejoint Machiavel : celui qui voudrait, en politique, respecter scrupuleusement toutes les règles  » rudes, neuves, impolies ou impolluées «  de la morale ordinaire découvrirait vite qu’elles y sont parfois  » ineptes et dangereuses « . Tout est-il permis, en politique ? Bien sûr que non ! Mais il n’est pas exclu que l’intérêt général pousse parfois à faire quelque entorse à sa propre conscience… Tout ici est question de mesure. Quand on ment trop, on ne peut plus gouverner. Mais celui qui ne ment pas du tout, fût-ce par omission, peut-il gagner une élection ? Par exemple, si François Hollande, lors de sa campagne électorale, au lieu de s’en prendre confortablement à son  » ennemi, la finance « , avait annoncé qu’il allait réformer le code du travail, aurait-il été élu ? Dans une démocratie, on a à peu près les hommes politiques que l’on mérite. Mieux aurait valu, me semble-t-il, Rocard que Mitterrand, -Raymond Barre que Chirac. Mais les Français ont élu Mitterrand et Chirac, deux fois chacun. Quand on vote pour ceux qui mentent le plus, il est trop facile, ensuite, de pester contre les mensonges des politiques…

A force de dévaluer sa parole, le dirigeant politique ne risque-t-il pas de ne plus être respecté et de ne plus pouvoir gouverner ?

La morale n’est pas politique : elle n’est ni de droite ni de gauche. La politique n’est pas morale : ce ne sont pas les plus vertueux qui gouvernent mais les plus forts (les plus nombreux, en principe, dans une démocratie). Morale et politique sont donc deux choses différentes. C’est pourquoi on a besoin des deux ! Quant au mensonge, vous avez bien sûr raison : celui qui ment toujours, plus personne ne le croit, et il ne peut même plus mentir efficacement ! Il faut donc mentir le moins possible, et par omission plutôt que formellement (par exemple, de Gaulle disant aux pieds-noirs, en  1958 :  » Je vous ai compris ! « ).

Dans quels cas ? Quand c’est absolument indispensable. À quelle condition ? Que ce soit au bénéfice de l’intérêt général, et non de ses intérêts personnels. Là encore, Montaigne a pointé l’essentiel en affirmant, en substance, qu’on ne doit jamais agir contre sa conscience pour son propre intérêt (ce qu’il appelle  » une utilité privé « ), mais qu’on en a parfois le droit, voire le devoir, quand c’est nécessaire pour l’intérêt général (qu’il nomme  » utilité publique « ).

La traîtrise est-elle inévitable en politique ?

Non. Mais la loyauté n’est pas non plus une garantie. Peut-être que le maréchal Pétain, en  1940, eut le sentiment que de Gaulle l’avait trahi…

Quels sont vos modèles éthiques en politique ?

Je n’en ai pas. J’ai plus d’estime pour Condorcet que pour Robespierre, pour Jaurès que pour Lénine, pour de Gaulle que pour Chirac, pour Mendès France que pour Mitterrand, pour Nelson Mandela que pour Mao Zedong… Mais de là à en faire des  » modèles éthiques « , non. Les miens seraient plutôt Diogène le Cynique, Etty Hillesum ou l’abbé Pierre. Mais je n’aurais confié à aucun des trois la direction d’un État ! Croyez-vous que l’abbé Pierre aurait fait un bon président de la République ? Pas plus, je le crains, que le général de Gaulle n’eût fait un bon abbé !

Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont-ils raison de vouloir remplacer le clivage droite-gauche par un autre, qui oppose conservateurs et progressistes, patriotes et mondialistes ?

Le dépasser non, si l’on entend par là l’abolir. L’opposition droite-gauche reste à mes yeux éclairante, structurante, nécessaire. Mais cela ne signifie pas qu’elle suffise à tout ! Nous sommes plusieurs à rêver d’une union nationale, pendant quelques années, pour faire les quelques réformes difficiles et nécessaires. Eh bien voilà : Macron essaie de faire l’union nationale à lui tout seul. S’il réussit, chapeau ! Bref, le  » ni droite ni gauche  » me paraît une sottise. Le  » et droite et gauche « , en revanche, au moins pour un temps, cela peut parfois être intéressant !

La fracture entre les deux gauches irréconciliables est-elle irréversible ? Et quelle est, selon vous, la gauche la plus adaptée à notre temps ?

Irréversible, je n’en sais rien. La gauche française vit dans le mensonge depuis le  » tournant de la rigueur  » de 1983. Elle n’a jamais voulu tirer les conséquences de l’échec spectaculaire du Programme commun (trois dévaluations en dix-huit mois, hausse des prix et du chômage, victoire de la droite aux municipales…). Une politique de la demande, dans une économie mondialisée, on en connaît les effets ! De là ce mélange de keynésianisme et de souverainisme, qui tient souvent lieu d’idéologie à la gauche de la gauche, et qui me paraît une impasse. Bref, la gauche la mieux adaptée à notre temps, selon moi, c’est celle qui se confronte aux contraintes et aux opportunités de la mondialisation, et qui l’assume ! C’est ce que Hollande a essayé – mais trop tard, mais trop timidement – de faire, et je trouve qu’on fut bien injuste avec lui.

Comprenez-vous le dilemme des électeurs de gauche qui aimeraient voter Hamon ou Mélenchon au premier tour, mais qui, au nom du principe de  » réalité  » – qui lui-même repose sur une virtualité politique, celle des sondages – ou du  » vote utile « , se demandent s’ils ne doivent pas voter Macron dès le premier tour ?

Bien sûr que je les comprends, et c’est bien, en effet, un dilemme, c’est-à-dire un choix difficile entre deux possibilités également insatisfaisantes. Pour ce qui me concerne, le problème ne se pose guère. J’ai du respect pour Hamon et Mélenchon, quoique je leur en veuille d’avoir à ce point combattu la gauche de gouvernement. Mais leurs programmes me paraissent trop déraisonnables pour que je puisse voter pour eux. Je ferai donc comme Manuel Valls (mais moi, je ne me suis engagé à rien) : je voterai pour Macron, dès le premier tour, pour éviter un second tour Fillon-Le Pen, certes, mais aussi parce que son programme me paraît le moins éloigné de mes idées et celui qui a le plus de chances de réussir à peu près.

Quel principe éthique devrait, selon vous, guider un citoyen dans l’isoloir ?

Se soucier d’efficacité plutôt que de doctrine, et mettre l’intérêt général, si c’est possible, plus haut que son intérêt personnel.

 

Psychothérapeutes belges – loi du grand-père : première victoire

loi du grand-père  : disposition déclarée inconstitutionnelle

La Cour constitutionnelle a annulé jeudi la partie de la loi sur les conditions pour exercer comme psychothérapeute qui ne prévoyait pas de régime transitoire pour les personnes qui, avant l’entrée en vigueur de cette loi, exerçaient la pratique de la psychothérapie. L’article concerné avait déjà été suspendu par la Cour en décembre dernier.

absence de régime transitoire 

Les psychothérapeutes qui exerçaient avant la nouvelle loi pouvaient, selon le cadre légal attaqué, continuer leur pratique de façon autonome, la possession d’un diplôme au minimum du niveau de bachelier étant cependant déterminante. A défaut, ils pouvaient, toujours selon le nouveau cadre légal, exercer comme assistant. Ils ne pouvaient dans ce cas plus poser aucun acte diagnostique ou thérapeutique autonome.

grave préjudice

La Cour avait estimé que l’absence de régime transitoire pour ces personnes – pour leur permettre de se conformer aux nouvelles règles – risquait de leur causer un préjudice grave et difficilement réparable et avait suspendu l’article litigieux en décembre.

annulation de l’article 11

L’arrêt de jeudi confirme cette lecture en annulant l’article 11 de la loi. « Les personnes qui, avant l’entrée en vigueur de la loi attaquée, exerçaient la pratique de la psychothérapie sans satisfaire aux exigences de cette loi peuvent continuer à exercer cette pratique en attendant que le législateur prenne les mesures transitoires nécessaires pour réparer l’inconstitutionnalité constatée par la Cour« , indique celle-ci dans son arrêt.

La seule réponse au « système », c’est la critique

Le Monde, 17 mars 2017

La seule réponse au « système », c’est la critique

À voir la défense adoptée par M. Fillon face aux accusations qui lui ont été adressées par la presse, on est pris d’un vif regret portant sur l’efficacité et l’importance qu’une autre défense aurait pu avoir, non seulement pour lui-même, mais pour la France et pour la situation politique contemporaine, dans un de ses aspects les plus graves.

Car enfin, voici l’un des candidats qui se déclare le plus farouchement  » antisystème «  dans sa campagne, qui est accusé par certains articles de certains faits pouvant relever, à certaines conditions, de la justice. Qu’aurait donc pu et dû être sa défense, sa défense la plus logique et en quelque sorte même la plus obsessionnelle ? C’est bien simple, et il suffit pour le savoir de se rapporter à ce qu’est au fond un  » système « .

Fillon, l’occasion manquée

Un  » système « , le terme le dit assez, c’est quelque chose où  » tout  » se tient, et notamment des choses qui en apparence n’auraient rien à faire ensemble. Ainsi, dans quelques doctrines philosophiques, où  » tout  » découle d’un principe, de la logique formelle au sens de l’histoire en passant par les passions et les malheurs des hommes. Ou bien, dans quelques pratiques politiques, où l’on pratique en effet le mélange des genres entre les pouvoirs, parfois entre tous les pouvoirs, de la presse à l’argent en passant par le droit ou l’État (et par exemple dans les  » conflits d’intérêts  » qui sont toujours le principe de ces  » systèmes « ).

séparation et distinction

Mais alors, si tel est le cas, si tel est ce qui définit un  » système « , quelle est la seule réponse au système, ou au risque de système ? La réponse qui est, et qui doit d’ailleurs rester au principe de toute démocratie réelle, et de toutes les institutions réellement républicaines ? Cette réponse est bien simple, elle aussi, et elle saute aux yeux par contraste. C’est bien sûr la critique, et la séparation. La critique, qui signifie (et pas seulement par son étymologie) séparation et distinction. Une séparation qui, en politique et en République, est d’abord la séparation des pouvoirs. Mais plus largement encore, une critique qui peut s’exercer, jusque dans chaque pouvoir. On peut en tout cas le poser en principe : la seule réponse au système, c’est la distinction, c’est la séparation, c’est la critique.

On comprend alors comment M. Fillon aurait pu et dû se saisir avec force de cette occasion presque unique de lutter contre le système ! Distinguons, aurait-il pu et dû dire, presque obsessionnellement. Faisons appel aux institutions chargées de la distinction, à ces institutions que nous appellerons critiques. Heureusement d’ailleurs qu’elles existent et qu’elles se sont développées, dans les trente dernières années ! La plus récente sans doute, cette Haute Autorité pour la transparence de la vie publique que l’actuel gouvernement a mise en place après une  » affaire  » redoutable et potentiellement mortelle surgie en son sein (Cahuzac). Ou bien celles qui ont sauvé, on s’en souvient, le « système » de santé français, ces agences qui ont interdit, surveillé et critiqué sans relâche les conflits d’intérêts, après le scandale de la vache folle ou celui du sang contaminé. Sans elles, la propagande et la propagation du soupçon seraient devenues plus redoutables encore qu’elles ne le sont déjà ; et cette propagande le sait bien, puisqu’elle s’emploie sans relâche à les discréditer.

distinguer en effet, partout, et ne pas admettre que l’on confonde tout

M. Fillon aurait donc pu et dû non seulement recourir ou attendre que d’autres recourent à ces institutions, mais les soutenir et les revendiquer, jusqu’à l’obsession, justement contre le « système » ! Et, au-delà même de ces institutions politiques, distinguer, distinguer toujours ! Entre les articles de presse eux-mêmes, et parfois dans un même article : faire preuve de sens critique, et non pas tous les rejeter en bloc dans un « système ». Car il faut distinguer en effet, partout, et ne pas admettre que l’on confonde tout : la description des faits, le soupçon sans fondement et l’insulte parfois ignoble (jusqu’à l’accent d’une épouse qui en vient ainsi à porter sur elle une partie de la xénophobie ambiante).

Le travail critique, ressource vitale de la démocratie. Non pas certes une autocritique systématique, car elle devient alors (et ça s’est vu) aussi totalitaire que son contraire ; mais des distinctions dans chaque discours, et chaque institution, non pas pour ébranler, mais pour renforcer leur légitimité et la confiance publique, comme ligne de défense non seulement d’un individu, mais de la vérité, de la politique et de la République.

opposition massive

Au lieu de quoi qu’avons-nous entendu ? Encore un discours  » antisystème « . Et qui conduit à en redoubler encore le danger. Car il y a un premier danger. C’est de remplacer les distinctions critiques par l’opposition massive entre un  » système « , d’un côté, où  » tout  » serait mal, et, de l’autre côté, celui qui le critique et chez qui, bien entendu,  » tout  » serait bien ! Comme si tout était permis à celui qui dit que tous (les autres) sont pourris. Or, s’il y a toujours des progrès à faire dans les institutions contre le risque en effet chronique de devenir un système, il y a certes aussi des progrès à faire du côté de ceux qui critiquent ces institutions, s’ils croient pouvoir tout se permettre, et c’est toujours le cas.

Mais le danger se redouble encore, si celui qui s’en prend au système le fait pour se défendre, lui-même, d’y avoir participé. Non pas que nous en accusions ici quiconque (et par exemple M. Fillon) à notre tour ! Nous nous garderons bien de le faire, en tout cas de cette façon, et attendrons les études et les jugements critiques qui seront, par définition, mesurés. Mais il est facile de voir le nouveau danger qui risque de surgir alors. C’est le risque de la surenchère des  » antisystème « , qui chercheront chacun à placer tous les autres du mauvais côté de la barrière, ou dans le même sac, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un – ou une.

à force de confusion on aura renforcé un autre véritable système

Alors en effet tout le monde y aura perdu, et on risque d’y avoir tout perdu. On s’apercevra trop tard qu’en se trompant de défense, qu’en ne critiquant pas le  » système  » ou le tout, grâce à des distinctions, grâce aux principes qui dans chaque démocratie nous en préservent, mais en le renforçant encore, à force de confusion, on aura renforcé un autre véritable système. Le système de ceux qui prétendent critiquer (sans distinction) le système, mais qui risquent ainsi de produire ce qu’ils prétendaient dénoncer chez les autres, et de l’aggraver encore, pour nous imposer non pas un tout, ou une totalité mais, bel et bien, le totalitarisme.

Les pratiques érotiques des grands mystiques

Le Monde du 10/3/2017

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Faire l’amour avec Dieu, Albin Michel : Saints ou assassins.

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la prière est un coït avec la présence divine

Passionnée par la vie des dieux, des déesses et de leurs serviteurs – gourous, chamans, ascètes, messies, etc. –, Catherine Clément analyse dans cet ouvrage les pratiques érotiques de quelques grands mystiques, avec pour fil conducteur cette sentence du rabbi Israël Baal Shem Tov (1698-1760), fondateur du judaïsme hassidique :  » La prière est un coït avec la présence divine.  » Du judaïsme à l’islam, en passant par le christianisme et l’hindouisme, elle relate des récits d’extases qui montrent que faire l’amour avec Dieu, c’est s’anéantir en lui afin de réussir à jouir de l’horreur de soi-même. Autant dire qu’il s’agit, pour ces fous de dieu, d’une pulsion destructrice à l’état pur.

Catherine de Sienne

La vie de Catherine de Sienne (1347-1380), sainte chrétienne canonisée en  1461, en est l’illustration. En rébellion contre sa famille, elle refuse dès son jeune âge tous les attributs de la -féminité. Elle se mutile, pratique le jeûne et se plaît à être défigurée par la petite vérole afin de s’enlaidir. Après être entrée en religion chez les sœurs de la pénitence de saint Dominique, elle cultive extases et mortifications jusqu’à se convaincre que Jésus l’a prise pour amante :  » Puisque par amour pour moi, tu as renoncé à tous les plaisirs, lui dit-il, j’ai résolu de t’épouser dans la foi et de célébrer solennellement mes noces avec toi.  » Jésus lui donne un anneau invisible, elle suce ses plaies et mange le pus des seins d’une cancéreuse. Pour la -récompenser, il lui offre son sang dont elle se délecte en éprouvant une folle jouissance :  » Mon âme a pu alors satisfaire son désir, se -cacher dans sa poitrine et y trouver des douceurs célestes.  » Ainsi couche-t-elle avec Dieu par l’intermédiaire de ce liquide qui lui traverse le corps à la manière d’un sperme.

Ramakrishna

Dès sa jeunesse, le plus grand mystique indien du XIXe  siècle, le Bengali Ramakrishna (1836-1886), toujours habillé en femme, connaît des expériences extatiques qui lui procurent d’indicibles plaisirs. Adorateur de la terrible déesse Kali qui porte sur sa poitrine une guirlande de crânes et dont la langue rouge s’allonge en dehors de la cavité buccale, il est recruté comme prêtre et se met en tête de la séduire. Rien ne le rebute et surtout pas les multiples bras de cette amante rêvée qui s’agitent à chaque transe frénétique en jetant sur l’univers des imprécations mortifères. Quand enfin il croit pouvoir l’étreindre, il se sent transporté dans un océan de vagues éblouissantes :  » Il reconnut alors sans le savoir l’irruption des vagues de l’orgasme devant la plus hideuse des déesses du panthéon hindou.  »

cette horreur de soi qui caractérise la sexualité mystique

Parmi les nombreux exemples de cette horreur de soi, qui caractérise la sexualité mystique, on retiendra le rite de la langue libérée. Depuis deux millénaires, en Inde, souligne Catherine Clément, des croyants fanatiques s’appliquent chaque jour à trancher le frein qui relie la langue au plancher de la bouche. Une fois leur langue libérée, ils l’utilisent d’abord pour se boucher le nez puis l’avalent pour s’étouffer. Ainsi accèdent-ils, par la mort, à un orgasme avec Dieu.

tantôt se détruire soi-même, tantôt se livrer à des tueries de masse

En lisant ce livre, on se dit qu’il est nécessaire aujourd’hui d’explorer les facettes de cette érotisation mystique de la mort qui peut conduire des sujets, tantôt à se détruire eux-mêmes, tantôt à se livrer à des tueries de masse, pour honorer chaque fois le nom et la jouissance d’un dieu persécuteur. Dans un cas, les fous de dieu deviennent des saints, dans l’autre des assassins.
Un brillant essai d’ethnographie romanesque mené d’une plume alerte.

Salomon Resnik, psychiatre et psychanalyste

fantastique parcours psychanalytique

Né à Buenos Aires le 1er avril 1920, Salomon Resnik, auteur de nombreux ouvrages spécialisés,  s’est éteint à Paris le 16 février 2017, où il s’était installé en 1968, tout en formant des élèves en Italie et notamment à Venise. Clinicien bienveillant et jovial, il aura consacré sa longue vie à s’occuper passionnément des malades mentaux avant et après l’apparition des traitements chimiques qui dominent aujourd’hui le savoir psychiatrique.

auprès de Enrique Pichon-Rivière

Fils d’immigrants juifs venus d’Odessa il s’engage à l’âge de 18 ans dans des études de médecine, puis évolue vers la psychiatrie. Il rencontre alors les  pionniers de la psychanalyse en Argentine, et notamment Enrique Pichon-Rivière (1907-1977), auprès duquel il se forme. Ce maître mélancolique, fondateur avec quelques amis, en 1942, de l’Association psychanalytique argentine (APA), rattachée aussitôt à l’International Psychoanalytical Association (IPA, 1910), l’initie à la clinique des psychoses et à différents types de pratiques de groupes. Par sa conception de la « maladie unique », Pichon-Rivière, clinicien éclectique de grande envergure, soutient l’idée que la folie doit être traitée à travers trois approches : sociale, psychique, psychosomatique.

« mais il parlait aussi le psychotique »

Resnik restera l’héritier de cette tradition humaniste, dont il deviendra l’un des illustres représentants. Comme le souligne son ami et collègue Pierre Delion, professeur de pédopsychiatrie à Lille, « Salomon connaissait de nombreuses langues – espagnol, français, italien, russe, ukrainien, yiddish – mais il parlait aussi le psychotique » (Rencontre avec Salomon Resnik. Culture, fantasme et folie, Erès, 2005)

de la psychothérapie institutionnelle à la Tavistock

Autant dire que Resnik avait une compréhension innée de la langue de la folie. Et c’est pourquoi, en 1957, comme de nombreux Argentins, il quitte Buenos Aires pour se rendre en Europe, et d’abord en France, pour y parfaire sa formation auprès des ténors de la psychothérapie institutionnelle. Inventée en 1952 par le psychiatre Georges Daumezon (1912-1979), ce terme désigne une thérapeutique de la folie qui vise à réformer l’institution asilaire en privilégiant une relation dynamique entre les patients et les soignants. Déjà adepte de cette approche, Resnik rencontre donc François Tosquelles (1912-1994) et Jean Oury (1924-2014). Cependant, toujours curieux de nouvelles approches, il décide de partir pour Londres, afin de se former auprès des plus prestigieux cliniciens de l’école anglaise : Melanie Klein, célèbre psychanalyste d’enfants et Herbert Rosenfeld (1910-1986), sur le divan duquel il suit une nouvelle tranche d’analyse tout en participant aux travaux de la Tavistock Clinic.

Esther Bick et Bion

Il s’initie alors à une pratique différente de la folie – et surtout de la schizophrénie – qui met l’accent sur la nature inconsciente de l’identification projective dans le traitement des psychoses, c’est-à-dire sur un mode spécifique de structuration psychique du patient consistant à introduire sa propre personne dans celle d’autrui pour lui nuire. Dans cette perspective, Resnik se rapproche également des thèses d’Esther Bick sur la genèse de l’autisme et de Wilhelm Ruprecht Bion (1897-1979), clinicien d’origine indienne, personnage flamboyant et turbulent, analyste de Samuel Beckett, spécialiste des états-limites (borderline states), souvent comparé à Jacques Lacan pour ses innovations.

toute la culture psychiatro-psychanalytique du XXème siècle

Quand Resnik décide de s’installer de nouveau à Paris, il a donc acquis toute la culture psychiatro-psychanalytique du XXème siècle : école argentine (groupale), école française (dynamique), école anglaise (intrapsychique). Autant dire qu’il est déjà devenu, par ses diverses migrations,  un enseignant admiré. On retiendra deux ouvrages majeurs, Le temps des glaciations (Erès, 1999), dans lequel il montre comment des patients psychotiques évitent les souffrances par une congélation de leur être, et Biographie de l’inconscient (Dunod, 2006) où il décrit, comme dans un roman, les différentes facettes de la vie intrapsychique.

le monde scintillant de la déraison

Resnik expliquait volontiers que son désir d’explorer le monde scintillant de la déraison remontait à un souvenir d’enfance : « Lorsque j’étais enfant, j’étais fasciné par une robe noire de ma mère, avec des paillettes qui me donnaient l’impression d’un univers étoilé et étonnant. Chaque paillette était un petit soleil. »