Marc Augé  » La sortie du religieux me paraît évidente, tôt ou tard « 

propos recueillis par Macha Séry© Le Monde

[voir] Anthropologue des mondes contemporains, théoricien des « non-lieux » et de la « surmodernité « , Marc Augé, qui a présidé pendant plusieurs années l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), a fait l’éloge de la bicyclette et du bistrot parisien. À 81 ans, il publie L’Avenir des Terriens. Fin de la préhistoire de l’humanité comme société planétaire (Albin Michel, 132 p., 14  €), sorte de synthèse de ses travaux qui jettent des passerelles entre civilisations traditionnelles et sociétés contemporaines. Après s’être demandé Pour quoi vivons-nous ? (Fayard, 2003), le voici qui s’interroge sur nos peurs, les nouvelles formes d’inégalité et de mobilité et sur notre avenir commun.[/voir]

pourquoi vivons-nous un changement d’échelle sans précédent dans l’histoire de l’humanité ?

Il a existé des formes partielles de mondialisation dans le passé, soit des tentatives d’hégémonie politique – le monde grec, les empires coloniaux, par exemple. Dans sa définition initiale, la globalisation vise à décrire les technologies de la communication et les mécanismes de l’économie de marché. Je propose, pour ma part, le terme de « planétarisation », afin de mieux signifier la consistance géographique, mieux, géologique, qu’est la planète. La conquête spatiale, qui se limite pour l’instant à la proche banlieue de la Terre (la Lune, Mars), et la découverte de notre planète comme paysage vu depuis les satellites d’observation ont changé la donne. De même que l’urbanisation massive, partout. En ce sens, l’expression « village global » est erronée. Autre changement d’échelle qu’on oublie souvent de rappeler : la croissance démographique. La population mondiale d’il y a cent ans équivaut à la population de la Chine aujourd’hui. Et avec l’espérance de vie, on voit parfois coexister quatre générations.

quelles sont les conséquences de l’allongement de l’espérance de vie ?

Les plus jeunes forment les plus âgés parce que les technologies requièrent de la virtuosité. Il y a là un renversement des perspectives dans la transmission. En tout cas en apparence. L’allongement de la durée de la vie permet aussi de saisir combien l’Histoire s’accélère en ce moment. Il n’y a qu’à constater les progrès scientifiques accomplis depuis quarante ans et l’impossibilité de savoir quel sera l’état des connaissances dans quarante ans.

Toujours est-il que ce progrès, entendu comme somme de connaissances, est inégalement partagé. De fait, le développement des moyens de communication est parallèle à l’écart qui se creuse entre riches et pauvres. Pour moi, les Terriens se divisent aujourd’hui en trois catégories : les puissants, les consommateurs et les exclus. Les puissants représentent l’oligarchie formée par ceux qui circulent sur la planète et la considèrent comme leur jardin. Les consommateurs sont nécessaires au fonctionnement du système. Quant aux exclus, ils le sont de la consommation autant que de la connaissance. Le grand défi de l’avenir sera de faire en sorte que chacun, quels que soient son âge et son degré de richesse, puisse participer à l’aventure commune de la connaissance.

ces moyens de communication, censés nous relier, nous divisent-ils au bout du compte ?

Instantanéité, ubiquité. Ils abolissent le temps et l’espace. Le risque est de nouer des rapports désincarnés. L’homme est un animal symbolique. Il a besoin de relations inscrites dans l’espace et le temps.

quels sont les autres motifs de division parmi les Terriens que nous sommes ?

Chaque culture, si elle revendique son droit à la différence, ne se l’applique pas à elle-même. Celui qui sort des règles est sanctionné. Cela peut paraître curieux pour un ethnologue, mais je ne suis pas un amoureux des cultures au sens anthropologique du terme. Certes, elles sont nécessaires dans la dialectique identité-altérité, du fait qu’on a besoin des autres pour se construire et qu’il faut des règles pour cela. Et le meilleur régime pour concilier sens social et autonomie individuelle, c’est la démocratie. Au fond, je suis un héritier des Lumières, ce siècle, qui, certes de façon incomplète, a pour moi souligné l’essentiel. Si je parle de Terriens, c’est sur le modèle imaginaire du Martien qu’on n’imagine pas divisé en cinquante ou soixante nations. Tels qu’on se les représente, les extraterrestres sont indifférenciés. À nous de le devenir, indifférenciés.

les conflits, les guerres civiles, les attaques terroristes : vous les considérez finalement comme des soubresauts de l’accouchement de cette société planétaire…

C’est une vision optimiste, j’en conviens. Reste le problème de la religion. À mon sens, le monothéisme est prosélyte et un grand nombre de nos malheurs viennent de là. Le prosélytisme armé, le djihadisme, est un anachronisme meurtrier, périlleux et sans avenir. La sortie du religieux me paraît évidente, tôt ou tard. Il y a des milliards de systèmes solaires dans notre galaxie et des milliards de galaxies dans l’Univers connu, l’idée d’un dieu qui s’affairerait au salut de chacun a quelque chose d’absolument incroyable.

est-ce que les progrès de la science peuvent faire évoluer les mentalités quand persistent créationnisme et climato-scepticisme ?

Je me situe dans un très long terme. L’Histoire n’a jamais été un long fleuve tranquille. Elle se caractérise par des soubresauts, des retards, des contradictions. La science elle-même est tributaire de l’argent, donc pas totalement à l’abri des puissances politiques et financières. Mais je crois que la curiosité l’emportera. Cette société planétaire, que préfigure vaguement l’ONU, verra fatalement le jour.

 

 

Whirlpool, l’expert et « Les misérables »

perte de la dignité physique ou psychique

En fin la vie des gens ! La question sociale a fait irruption dans cette campagne après avoir été trop recouverte par les discours des économistes qui n’ont cessé d’envahir l’espace public avec leurs courbes d’inversion sans se soucier de la vie réelle des gens, celle racontée par Victor Hugo dans Les misérables : souffrances quotidiennes, perte de la dignité physique ou psychique, aggravation des angoisses liées à l’horreur économique qu’est le capitalisme fou. On peut  reconnaître à Jean-Luc Mélenchon de s’en être fait, avec succès, le porte-parole. Mais quelle déception devant tant de contorsions égocentriques ! Quelle erreur politique que ce fanatisme de l’abstention !

expert et mépris

Bien que la vie soit meilleure en France que partout ailleurs, la peur justifiée d’une dégradation de tous les acquis sociaux est venue rappeler combien le populisme s’en nourrit. La colère ouvrière porte désormais un nom, Whirlpool, site intégré à une immense corporation dirigée par un homme d’affaires vivant dans le Michigan et bientôt délocalisé en Pologne où seront exploités des Ukrainiens beaucoup plus pauvres que les travailleurs français. Telle est la vraie réalité de cette vie réelle reprise en boucle sur toutes les chaines de télévision et commentée aussitôt par un « expert », Jacques Attali, qui aurait mieux fait de se taire : « Une anecdote, a-t-il dit qui s’inscrit dans le contexte plus large de la mondialisation » (LCI, 26 avril). Quel aveu de mépris !

Finkielkraut – quelque peu exagéré

Dans la même perspective, je retiendrai les propos d’Alain Finkielkraut dans l’émission « L’esprit de l’escalier » (30 avril), animée sur RCJ par Elisabeth Lévy. Terrorisé par la crainte fantasmatique de perdre tous ses repères – son école, sa rue, ses ploucs (sic), ses bourgeois – il a d’un coup accusé Emmanuel Macron de toutes sortes de vilenies mondialisées non sans avoir affirmé qu’il voterait pour ce candidat honni. Faisant allusion à la visite de celui-ci au Mémorial de la Shoah il a explosé : « C’est le fils de déporté qui hurle en moi. On ne peut pas faire de l’extermination des Juifs un argument de campagne. »  On savait que la phobie du progressisme avait fait son chemin dans les discours hallucinés de notre Académicien mais cette fois-ci les lignes rouges ont été franchies au point que la directrice de RCJ, Paule Henriette Lévy, s’est désolidarisée de ces propos. Après le mépris, voilà l’obscénité.

Comment ne pas voir dans ces errances verbales le symptôme propre à une génération de polémistes, dont les uns haïssent le peuple au nom d’un avenir radieux et les autres rejettent l’avenir au nom d’un repli identitaire. En ce sens, Emmanuel Macron est en rupture avec ces discours et il faut s’en féliciter.

Vichy le spectre toujours actif

Mais je n’oublie pas que des millions de Français ont voté pour le Front national, un parti qui porte en lui les stigmates de l’histoire la plus sombre que la France ait connu : Vichy. Ils ont voté contre eux-mêmes. Et c’est pourquoi le vrai combat commence, d’abord celui des législatives et très vite celui en faveur d’une Europe plus sociale.

Houffe ! et maintenant, la psychothérapie relationnelle, plus que jamais en avant !

ces valeurs dont procède notre métier

Nous avons durant cette campagne à risques qui a mobilisé les énergies citoyennes du pays, pris résolument parti contre la menace d’une fascisation (parfois à peine) masquée de la sphère politique française. L’extrême droitisme populiste signifie que si son leader représente le peuple, les opposants sont appelés au terme d’un processus vicieux à endosser le statut peu enviable d’ennemis du peuple, ce qui met la démocratie en danger et augure un destin funeste pour la psychothérapie relationnelle. La psychanalyse au cours du XXème siècle a fait l’expérience d’orientations politiques douloureuses avec des dictatures ce qui nous autorise et oblige à des prises de position face au risques de dérapages majeurs vu l’ampleur des enjeux qui sont les nôtres et la nécessité de rappeler l’importance des valeurs qui président à notre métier et champ disciplinaire.

risque d’un coup de Trumpette

Il faut dire que cette campagne frôlait l’accident. On pouvait, même improbable, redouter que dans notre pays un coup de Trumpette succédât à l’élection américaine. Comme d’innombrables démocrates nous voici soulagés, pour le pays et pour la profession. Le danger antirépublicain d’une politique de la haine écarté, nous estimons ne plus avoir à prendre position politiquement au jour le jour dans les conflits politiques qui vont normalement prendre place. Nous n’avons à intervenir que lorsque les intérêts vitaux de la psychothérapie de la dynamique de subjectivation (un principe de classement qui permet d’inclure la psychanalyse) sont en jeu. Ce à quoi nous continuerons de veiller, sur le mode réserve stipulé par notre code de déontologie.

le sens de notre engagement

Nous connaissions évidemment l’attachement aux valeurs que nous avons rappelées de l’ensemble du corps des psychopraticiens relationnels, mais n’avons pas voulu prendre le risque, nous sachant en compagnie amie, de nous contenter de le savoir sans assumer le devoir de le faire savoir. C’est le sens de notre engagement. Notre profession comporte en effet une dimension militante pour ses valeurs humanistes et sa foi en la vertu de la relation de soin-souci qu’elle prône. Une dimension éminemment citoyenne car ceux qui recourent à nous nous les aidons à examiner et restaurer leurs valeurs, individuelle et sociales, dont ils restent les seuls juges et responsables, au cours du processus d’évolution engagé auprès de nous, au plus près du respect que nous leur devons.

poursuivre la mission de nos écoles agréées

Et maintenant, que le jeu politique régulier reprenne sa place, à l’abri du danger de bascule vychiste masqué, que nos institutions tutélaires, syndicats et fédérations historiques regroupées dans le cadre du GLPR (l’AFFOP étant notre référence propre), continuent de sécuriser notre exercice professionnel et le travail rigoureux et créatif des écoles qu’elles agréent et couvrent de leur caution solidaire.

Passée l’alerte que vive la psychothérapie relationnelle multiréférentielle !

L’énigme maléfique des psychopathes

sueur froide

Quand nous croisons un de ces prédateurs, c’est pour notre malheur. C’est qu’ils savent l’art de séduire. Et de nous entraîner dans leur ronde autolâtre. Jusqu’à ce que tout bascule. Ils avancent masqués. S’ils séduisent, c’est que nous ignorons à qui nous avons affaire. Quand nous le comprenons, c’est souvent trop tard. Un air glacé glisse sur notre nuque. Nous arrive-t-il de côtoyer l’un d’eux, sachant ce qu’il a fait ? Une sueur froide coule dans notre dos.

C’est, littéralement, ce qu’a vécu le professeur Thierry Pham, psychologue, à la maison d’arrêt de Mons (Belgique).  » Je recevais un détenu pour faire son bilan psychologique. Il avait fait plusieurs évasions avec prises d’otages. C’était notre première rencontre. Il est entré dans mon bureau. Au lieu de s’asseoir face à moi, il a lentement fait le tour de la pièce. Puis il est passé -derrière moi en me frôlant. Les minutes m’ont semblé très -longues. J’ai hésité, mais je n’ai pas appelé le -service de sécurité. Ç’aurait été avouer mon anxiété, -reconnaît-il aujourd’hui. Je me suis écarté, il a fini par s’asseoir. J’ai compris que c’était une lutte de pouvoir, une forme extrême d’intimidation. « 

Des épisodes comme celui-ci, le psychologue en a plein sa mallette.  » J’ai été amené à faire le -bilan d’un homme d’une quarantaine d’années, condamné à la détention à perpétuité. Il avait commis un assassinat d’enfant avec actes de torture. Cet homme, qui esquivait systématiquement les faits, était extrêmement onctueux et -jovial avec moi. Il me regardait droit dans les yeux, ne ménageait pas ses flagorneries ni ses clins d’œil. Une tentative un peu grossière de séduction, mais aussi une volonté d’atteinte du cadre institutionnel. « 

le mépris d’autrui comme moteur

Séduction superficielle, loquacité, surestimation de soi, narcissisme exacerbé, froideur émotionnelle, manque profond d’empathie… Tels sont les premiers traits de personnalité de ces individus aux philtres maléfiques, qui fonctionnent sur leur mépris d’autrui. La majorité d’entre eux présente aussi des traits de  » personnalité antisociale « . Ils dupent, manipulent et escroquent à loisir, ou par profit. Incapables d’assumer la -responsabilité de leurs actes, ils n’éprouvent ni remords ni culpabilité. Souvent irresponsables, ils sont impulsifs, incapables de planifier sur le long terme, souvent irritables et agressifs. Beaucoup ont présenté une délinquance juvénile.

[voir]Résumons : manipulateurs, escrocs, narcisses et cœurs de pierre, amoraux, au mieux parasites, au pire prédateurs et violents… et, malgré tout, d’un abord souvent aimable – non sans logique, vu leur propension à berner. En un mot, ce sont des psychopathes. Mais qui sont-ils vraiment ?[/voir]

les psychopathes, eux, n’ont qu’un seul objectif : eux-mêmes.

«  Les psychopathes connaissent les paroles d’une chanson, mais ils en ignorent la musique « , ont résumé deux psychologues, J.  Johns et H. Quay, dès 1962. Beaucoup alimentent la rubrique des pires faits divers.  » L’Ogre des Ardennes « , Michel Fourniret, Marc Dutroux, Francis Heaulme, Xavier -Dupont de Ligonnès, Charles Manson… Ils sont tueurs en série, violeurs, assassins d’enfants… Certains sont des escrocs de haut vol, tel Bernard Madoff, ce financier américain condamné à cent cinquante ans d’emprisonnement en  2009. Tous, cependant, ne se font pas prendre. En revanche, généralement,  » les terroristes ne sont pas des psychopathes, précise le professeur Samuel Leistedt, psychiatre de l’Université libre de Bruxelles. Ils -défendent une cause qui les dépasse. Les psychopathes, eux, n’ont qu’un seul objectif : eux-mêmes. « 

Ces êtres vénéneux suscitent effroi et fascination. Ils jettent une lumière crue sur la violence qui sommeille en nous. Une violence sans fard, sans filtre, sans nul frein social ou culturel.

Docteur Jekyll et Mr. Hyde

Ces  » monstres à visage humain  » ont nourri la littérature et le cinéma.  » L’extrémité de crime a des délires de joie « , écrit Hugo dans Notre-Dame de Paris. Le cas romanesque le plus emblématique est sans doute celui du Docteur Jekyll et M. Hyde, de Robert Louis Stevenson (1886). Au cinéma, c’est peut-être le personnage d’Alex, dans Orange -mécanique (1971), de Stanley Kubrick, qui illustre le mieux cette dimension antisociale du psychopathe. Et, dans la vie réelle, «  le meilleur exemple est l’Américain John Wayne Gacy Jr : visiteur des -hôpitaux dévoué à la cause des enfants malades, il a violé et assassiné plus de 30  adolescents dans la cave de sa maison « , relève Samuel Leistedt.

Le roman contemporain aussi s’en inspire. «  C’était comme si le démon à l’intérieur de lui, j’en avais vu la figure sombre et nue « , raconte le narrateur du roman de Tanguy Viel, Article  353 du code pénal (Les Editions de Minuit, 2017). Ce- – » démon « , c’est l’escroc dont il a été victime, à la suite d’une vaste arnaque immobilière. Un escroc souriant et sans états d’âme. Sa victime veut comprendre : «  Peut-être que ce type n’a jamais pensé à mal, peut-être que ça n’existe pas, le mal vraiment, le mal inscrit sciemment au fond de soi, peut-être il y a toujours quelque chose en vous qui le justifie ou l’absout ou l’efface. « 

la psychopathie, ce mystère insondable

La psychopathie, ce mystère insondable. Le concept n’est pas reconnu dans le fameux Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5). Mais  » la psychopathie réunit deux troubles répertoriés dans le DSM : la personnalité antisociale et la personnalité narcissique « , relève Thierry Pham, un des experts mondiaux du sujet.

L’  » échelle de Hare « 

Le concept est né au début du XIXe  siècle, au Royaume-Uni.  » Avec la révolution industrielle, des individus sont apparus en marge de l’évolution sociétale. On a nommé psychopathes ceux qui commettaient des actes transgressifs « , raconte Thierry Pham. Au même moment, en Allemagne, le psychiatre Kurt Schneider s’intéresse à ceux qui présentent des troubles de la personnalité : une seconde version de la psychopathie émerge.

Les deux courants évoluent indépendamment. Ils convergent en  1975 grâce à un psychologue -canadien, Robert Hare, qui crée une échelle commune, l' » échelle de Hare « , pour mesurer la pathologie chez les prisonniers. Une version révisée de cette échelle, en  2003, deviendra la référence. Aujourd’hui, il existe une Sociétéd’étude scientifique de la psychopathie (SSSP). «  Bien que la psychopathie soit un facteur de risque d’agression physique, les deux notions ne doivent pas être -confondues, avertit la SSSP. Par ailleurs, au -contraire des personnes souffrant de troubles psychotiques, la plupart des psychopathes sont en phase avec la réalité et semblent rationnels. « 

Dès 1941, un ouvrage fondateur était publié : The Mask of Sanity, du psychiatre américain Hervey Cleckley. Il y raconte comment,sous une apparence banale et rassurante («  Le masque de la normalité « ), souvent doublée d’une très bonne intégration familiale et sociale, sévissent de nombreux criminels psychopathes. C’est même un trait mis à profit par les tueurs en série. «  Ces individus constituent une énigme et un défi pour lesquels aucune solution adéquate n’a encore été trouvée « , écrira en  1976 Hervey Cleckley, dans la cinquième édition de cet ouvrage.

comment devient-on un psychopathe criminel ?

Une énigme, d’abord. Comment devient-on un psychopathe criminel ? «  Ces personne sont souvent vécu des enfances catastrophiques, avec une maltraitance et un attachement insécure « , souligne le pédopsychiatre Bruno Falissard. Tous les enfants concernés ne le deviennent pas pour autant. Certains ont la chance de rencontrer un éducateur ou un proche bienveillant. «  On peut -espérer enrayer ces troubles s’ils sont pris en charge dès l’enfance « , dit la pédopsychiatre Lola Forgeot.

«  Il y a probablement une vulnérabilité génétique à la psychopathie, qui s’exprime dans des environnements spécifiques, estime Jean Decety, professeur de psychologie et de psychiatrie à l’université de Chicago. Très tôt, on peut détecter dans le cerveau de certains enfants des signes précurseurs. «  Le sujet reste toutefois extrêmement sensible en France, où le risque de stigmatisation de ces enfants est redouté.

Quels sont les mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent la psychopathie ?  » Un nombre impressionnant de travaux montrent des anomalies anatomiques et fonctionnelles dans le cerveau des psychopathes « , résume Jean Decety, qui a largement contribué à ces études d’imagerie cérébrale.En gros, il y a deux grandes théories. La première postule que les déficits affectifs sont le résultat d’un déficit d’attention. La seconde théorie est celle d’un déficit émotionnel.  » Chez ces personnes, le striatum est plus large. Le -volume de l’amygdale est diminué. Le câblage qui relie le cortex temporal à l’amygdale et au cortex préfrontal ventromédian est affaibli. Et ce dernier fonctionne au ralenti. «  Or, cette région du cerveau est impliquée dans les décisions morales et l’attachement aux autres. «  Ce qui me frappe, quand j’interviens auprès de détenus psychopathes, c’est leur absence totale d’attachement à leurs enfants « , confie Jean Decety. Son équipe a aussi montré qu’ils activent le réseau de la douleur lorsqu’ils s’imaginent dans des situations douloureuses, mais pas lorsqu’ils imaginent autrui souffrant.

sont-ils responsables de leurs actes ?

Les psychopathes suscitent un passionnant -débat éthique. Sont-ils moralement et pénalement responsables de leurs actes criminels ? «  Des juges demandent déjà des examens d’imagerie cérébrale chez certains d’entre eux « , témoigne Jean Decety. Mais cet examen est à double tranchant. Car la psychopathie est-elle une circonstance atténuante ? Doit-elle, au contraire, aggraver les sentences, dans la mesure où le risque de récidives violentes est très élevé ? «  Pour moi, les anomalies détectées dans leur cerveau ne les exonèrent pas. Ils conservent un libre arbitre « , estime Jean Decety.

Quid de la prise en charge des psychopathes délinquants ? Elle reste un immense défi. Jusqu’à 33  % des détenus présentent des scores élevés de psychopathie, et 12  % des scores très élevés. Le cœur du problème tient au fait que les psychopathes n’éprouvent pas de souffrance psychique. Qui plus est, ils tirent même un apparent bénéfice de leur comportement antisocial.

Ensuite, «  il n’y a pas d’institutions adaptées ni de dispositions réglementaires qui permettraient de leur proposer ou de leur imposer des soins en France « , souligne le docteur Magali Bodon-Bruzel, psychiatre, chef de pôle du Service médico-psychologique régional (SMPR) de la prison de Fresnes (Val-de-Marne). Autre obstacle : «  Face à leurs comportements déviants chroniques, les psychopathes sont incapables d’apprendre de leurs expériences passées « , indique Samuel Leistedt.

pessimisme

Le pessimisme a longtemps été de mise. «  Les psychopathes présenteraient le pronostic le plus sombre de la population délinquante. Quelle que soit l’approche choisie, la marge de manœuvre thérapeutique est étroite « , écrivait Thierry Pham, en  2005, dans un rapport de la Haute Autorité de santé (HAS). Aujourd’hui, il préfère parler d’optimisme mesuré.  » Les modalités de prise en charge doivent être très structurées, avec des règles très fermes et explicites. Sinon, les psychopathes prennent le pouvoir ! Ils peuvent même vous amener à raconter votre histoire : vous devenez leur patient… Il faut des thérapeutes très aguerris. « 

«  Il ne faut pas les fréquenter trop longtemps, renchérit le docteur Bodon-Bruzel, qui admet se protéger. Et ne jamais personnaliser la relation. En cas de menaces claires d’un détenu, la réponse doit être institutionnelle. «  Sur le noyau dur de la psychopathie – le manque d’empathie, le narcissisme… –, les équipes soignantes restent démunies. «  Mais on peut traiter leur impulsivité ou leur irritabilité par des thymorégulateurs ou d’autres molécules « , poursuit Magali Bodon-Bruzel.

prise en charge TCC

La prise en charge passe par des thérapies comportementales et cognitives (TCC) très encadrées. Il s’agit d’encourager, par des approches directives, ces  » patients  » à travailler sur leurs travers antisociaux. On leur apprend à -reconnaître leur cycle de passage à l’acte, comme des -signes annonciateurs de colère, et à trouver des moyens de contrôle.Certaines prises en charge parviennent à diminuer le risque de récidive violente.

Autre sujet d’étonnement : tous les psychopathes ne sont pas antisociaux. «  Contrairement à la croyance populaire, tous ne sont pas de grands criminels ou des tueurs en série « , relève Samuel Leistedt. Certains affichent même d’insolentes réussites sociales, «  particulièrement dans le monde de la banque, des affaires, de la politique, mais aussi chez les avocats, les chirurgiens, les -médias, et parfois dans les milieux de la rechercheInversement, des professions soignantes comme les psychothérapeutes et les infirmières en comptent très peu « .

Les psychopathes  » en col blanc  » ne commettent pas d’actes délictueux, mais des transgressions plus élaborées et retorses.  » Le héros du film Wall Street (1987) et le fameux J. R. de la série –Dallas illustrent parfaitement cette psychopathie sociale « , observe Samuel Leistedt.

les  » serpents en costume  » en entreprise

Froids, rusés, prédateurs… Un ouvrage leur est consacré : Snakes in Suits (HC, 2006), coécrit par Robert Hare et Paul Babiak. Ils y expliquent comment ces  » serpents en costume  » se glissent dans le monde du travail. Un test, le B-scan, a été conçu n 2006 pour repérer ces serpents qui sifflent sur nos têtes, ces personnalités toxiques, parmi les cadres supérieurs – et éviter leur -embauche. Il consiste en une interview et une analyse détaillée du dossier du candidat.

«  On a longtemps cru que la psychopathieentravait les carrières dans l’industrie « , écrivent les auteurs. Autre croyance répandue : l’idée que «  leur tendance au mensonge et au harcèlement apparaîtrait si évidente au recruteur qu’il ne les choisirait pas pour un poste clé « . Ou que  » leurs comportements abusifs et manipulateurs -seraient sanctionnés par leur hiérarchie « . Autant de visions naïves.  » Nos études montrent que, souvent, il n’en est rien. «  Tel Kaa hypnotisant sa proie dans le Livre de la jungle, ces serpents se hissent vers les sommets de la société. Ils bénéficient même des nouveaux modes d’organisation du travail, qui requiert toujours plus de -rapidité et d’innovation. «  On peut se demander jusqu’à quel point la société a besoin de ce type de personnalités. Et jusqu’à quel point le narcissisme, la psychopathie sont un avantage social « , relève Bruno Falissard.

4  % de  » presque psychopathes  » parmi les dirigeants

Il y aurait jusqu’à  4  % de  » presque psychopathes  » parmi les dirigeants dans les entreprises américaines – beaucoup plus que dans la population générale, même s’il est difficile d’estimer la part des psychopathes en liberté. Qu’en est-il des hommes politiques ? «  Le narcissisme exacerbé, la tendance à la manipulation et au mensonge, l’absence de scrupules et le sentiment d’impunité, la récupération de la loi à son propre usage, une éthique à double vitesse… autant de traits qui font écho à une certaine actualité politique « , glisse Thierry Pham.

 

Edgar Morin  » Cette élection est un saut dans l’inconnu « 

Edgar Morin  » Cette élection est un saut dans l’inconnu « 

EDGARMORIN

 

 

 

Propos recueillis par Nicolas Truong

[voir]Sociologue de renommée internationale, penseur de la complexité et auteur d’ouvrages -consacrés à l’élaboration d’une autre politique (Ma gauche, Bourin, 2010 ; La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Paris, Fayard, 2011), Edgar Morin analyse cette élection qui sera, quel que soit le résultat, un  » saut dans l’inconnu « .[/voir]
De quoi l’opposition entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen est-elle le signe ? Le remplacement du clivage droite-gauche par celui entre les conservateurs et les progressistes, les patriotes et les mondialistes ?

Macron et Le Pen ont tout d’abord en commun d’avoir brisé l’hégémonie des deux partis traditionnels de la vie politique française. Leur ascension occulte le clivage gauche-droite, devenu certes invisible en économie et en politique extérieure mais qui reste encore profond dans bien des esprits. Leur opposition contraint à une alternative stérile entre mondialisation et démondialisation, Europe et nation, américanisation et souverainisme, alors qu’il faudrait promouvoir l’indépendance dans l’interdépendance, accepter la mondialisation dans tout ce qui est coopération et culture, tout en sauvant des territoires menacés de désertification par des démondialisations partielles ou provisoires. Il s’agit de maintenir et protéger la nation dans l’ouverture à l’Europe et au monde. Il faut dépasser l’alternative stérile entre mondialisme et nationalisme. Quant à l’opposition entre progressiste et conservateur, elle ignore que le progrès nécessite conservation (de la nature et de la culture), et que cette conservation nécessite progrès.

Assiste-t-on à la fin des grands partis classiques ou bien davantage à la mort des partis ?

Je crois que le Parti socialiste (PS) va se fragmenter, que son aile droite rejoindra le macronisme, mais je ne sais pas s’il deviendra un parti démocrate à l’américaine ou restera un mouvement, voire se dissoudra devant obstacles ou adversité. La droite des Républicains peut subsister divisée, mais la division peut aussi l’emporter. Il y aura des tentatives de recomposition, mais, faute d’une pensée pouvant susciter une armature intellectuelle, je pense que ce qu’on appelle improprement  » la  » gauche restera en pièces détachées. Je crois beaucoup dans les vertus régénératrices au sein de la société civile, qui suscitent un bouillonnement d’associations, lesquelles – si elles se confédèrent – constitueront une force politique mais non un parti.

Une droite qui n’appelle pas clairement à voter Macron, une gauche mélenchoniste qui tergiverse… Pourquoi le front républicain  est-il si effrité ? Et les républicains de gauche et de droite devraient-ils être davantage mobilisés ?

Le front républicain a pu se composer quand le Front national (FN) apparaissait comme menace fasciste. Pour une partie des  » insoumis « , Macron symbolise le capitalisme et le pro-américanisme. Plus largement, le nouveau visage du FN, son intégration dans le jeu politique, ont cessé de l’identifier au fascisme. Les sentiments antieuropéens, antiaméricains, antimondialistes se sont accrus dans différents secteurs de gauche et de droite et hypothèquent le grand ralliement à Macron. Il est possible qu’un double refus renforce -fortement l’abstentionnisme. Concluons : l’antilepénisme n’est plus assez fort pour constituer un front républicain.

Disons aussi que la bataille se livre à fronts renversés. Le FN ne se présente plus comme le parti de la droite authentique, mais comme le parti du peuple contre les élites parasitaires et égoïstes, et dont il fait de Macron le représentant hautement symbolique en le réduisant à son activité banquière.

On peut imaginer que cet argument puisse ramener à Marine Le Pen les 5 % à 6  % des voix que lui avait retirées Mélenchon, et qu’il déclenche l’abstention dans une partie des électeurs  » insoumis « . On peut imaginer que le discours souverainiste anti-immigré amène à Marine Le Pen un certain nombre de suffrages d’ultradroite qui avaient bénéficié à Fillon. Bref, elle peut récupérer dans le monde populaire qui votait à gauche comme dans le monde de droite. Et on ne sait pas encore s’il y aura un attentat qui favoriserait des votes lepénistes.

Marine le Pen se met désormais au-delà de la gauche et de la droite, tout en les englobant. Macron, lui, est parti de cet au-delà ; il l’a développé, et mené son combat au nom de la nation. Sa jeunesse et son dynamisme sont un atout maître : ils symbolisent le renouveau et la revitalisation, au-delà d’un système politique vermoulu. Alors que Marine Le Pen exalte une France qui se ferme contre ses ennemis, il exalte une France comme entité historique vivante et ouverte. C’est dans ce sens du gaullisme soft.

Quels sont les grands problèmes et les grands thèmes absents de cette campagne ?

Le premier grand absent est le monde qui nous enveloppe et nous emporte dans des conflits et des régressions qui s’aggravent. Les Etats-Unis et la Russie accroissent leur arsenal nucléaire. Trump et Kim ne sont pas Kennedy et Khrouchtchev, qui avaient évité le conflit nucléaire. Daech prépare des attentats partout, y compris chez nous. Partout, deux barbaries se conjuguent, la vieille barbarie de la haine, du mépris, de la cruauté, et la barbarie glacée du calcul qui veut contrôler tout ce qui est humain. Partout, y compris en Europe, la régression politique a fait naître des postdémocraties autoritaires, que le mot  » populisme  » qualifie très mal, et nous sommes nous-mêmes ici menacés en ce moment historique.

Les politiques sont somnambules comme l’ont été les politiques de 1933 à 1940. La France ne devrait-elle pas prendre des initiatives pour la paix ? Beaucoup attendent le retour d’une diplomatie française dans le monde telle que l’avait exprimée Dominique de Villepin dans son célèbre discours à l’ONU. La France ne devrait-elle pas chercher une nouvelle voie pour résister aux régressions qui nous envahissent ? Pour vraiment  » barrer la route au FN « , il faudrait prendre une autre route.

La politique de Macron a d’autant plus besoin d’une pensée sur ce monde qu’elle se veut d’ouverture ; la politique de fermeture sur soi de Marine Le Pen n’a pas besoin de penser le monde, car pour elle l’extérieur est une menace (mondialisation, Europe, étranger, immigré) et la solution est la fermeture sur soi.

Les débats sont-ils à la hauteur de ces enjeux historiques et de cette dépression politique ?

Le mythe de l’Europe est faible. Le mythe de la mondialisation heureuse est à zéro. Le mythe euphorique du transhumanisme n’est présent que chez des technocrates.

Nous sommes dans un creux historique d’incertitudes et d’angoisses, qui provoquent les régressions de repli. Seule la -conception d’une voie salutaire pourrait ressusciter une espérance qui ne soit pas illusion. Macron devrait à mon sens mettre en question les cadres classiques dans lesquels il semble se situer naturellement : la subordination de la politique à l’économie, la réduction de l’économie à l’école néolibérale, l’excroissance du pouvoir de l’argent.

Une des causes profondes du mal contemporain est l’hégémonie de la finance et des lobbies économiques non seulement sur la société, mais aussi sur la politique. Une nouvelle voie économique est possible qui ferait reculer progressivement l’omnipotence du profit, du calcul, de la standardisation, et nous conduirait vers un mieux-être : la menace écologique a ouvert la perspective de la généralisation des énergies propres, de la dépollution des villes (développement des voitures électriques, piétonisation, parkings aux portes de villes), de la dépollution de notre consommation alimentaire par la régression de l’agriculture et de l’élevage industrialisés et le redéploiement des exploitations fermières et agroécologiques. Le développement de la conscience des consommateurs urbains, qui a commencé, favoriserait l’alimentation saine et savoureuse. Du coup, les progrès de la santé dans toute la nation susciteraient d’énormes économies budgétaires.

En même temps, l’Etat devrait favoriser l’économie sociale et solidaire, l’entreprise citoyenne, l’économie collaboratrice (qui s’ébauche dans les Blablacar, AMAP, etc.), l’économie circulaire, l’artisanat. Il devrait favoriser la production du durable et faire régresser celle du jetable. Il devrait favoriser la compétitivité qui s’obtient par débureaucratisation et humanisation au sein de l’entreprise, plutôt que par les contraintes qui conduisent aux burn-out.

Enfin, l’union des Français à laquelle aspire Macron nécessite la prise de conscience de la réalité multiculturelle de notre nation, composée d’abord de cultures provinciales issues de peuples hétérogènes au départ, ensuite de cultures d’origine immigrée se symbiotisant dans la grande culture nationale. Il faudrait inscrire dans la Constitution :  » La France est une République une et multiculturelle « .

Vous avez été résistant et avez lutté contre l’occupant allemand. Né du groupuscule néofasciste Ordre nouveau, en  1972, le Front national obtient aujourd’hui près de 8  millions de voix. Que vous inspire cette ascension ?

Nous connaissons la voie où nous conduit le FN. C’est celui de la postdémocratie autoritaire, celle de Poutine, Orban, Erdogan, qui progresse sur le continent. Et Macron n’a pas, au moment où je vous parle, proposé une nouvelle voie économique, sociale, politique. Cela n’est pas impossible qu’un néo-Macron apparaisse s’il est président : Juan Carlos, couvé par Franco pour régner en franquiste a au contraire, sitôt acquis le pouvoir, réalisé la démocratie. Gorbatchev, pur produit du stalinisme, est devenu le destructeur du système dont il est issu. Que serait Macron président ?

Nous allons assister, en tant que spectateurs-acteurs, à un match décisif dans le débat télévisé. Macron est gracile, Marine est massive. Aura-t-il l’agilité des poids plumes capables de cribler de coups leur adversaire ? L’assommera-t-elle de coups grossiers mais puissants ?

Ses innombrables ralliements demeureront la force de Macron s’il y introduit de la convergence, mais sa faiblesse, s’il subit l’hétéroclite. La force de Marine est d’allier l’extrême nationalisme de droite en progrès à un populisme social qui attire une partie déjà importante des classes travailleuses. Mais, bien que diminué, le peuple républicain dispose encore des forces de résistance. Macron bénéficie d’un élan propre pour le renouveau et d’un fort antilepénisme. Mais il a éveillé un antimacronisme de gauche et un antimacronisme de droite qui iront vers l’abstention ou vers Marine Le Pen. Cela dit, il y aura encore des aléas et des surprises.

Les forces profondes de régénération qui travaillent le pays, en même temps que le travaillent les angoisses, les peurs et les colères (qui favorisent Le Pen), sauront-elles se décanter et trouver un chemin en Macron ?

Le dynamisme de la marche risque d’être stérile si on ne sait pas quel espoir se trouve dans l' » en avant « . De toute façon, nous sommes dans l’aventure, cette élection est un saut dans l’inconnu. D’un côté, le déjà-connu, de l’autre, l’incertain. Il faut savoir que tout vote sera un pari risqué. L’abstention est elle-même un pari. Cette conscience doit nous donner vigilance et éviter bien des illusions et déceptions.

 

Plus le score de Macron sera fort, plus il sera clair que ce n’est pas son programme que nous accréditons

[voir]Thomas Piketty : «Plus le score de Macron sera fort, plus il sera clair que ce n’est pas son programme que nous accréditons»
Interview par Sonya Faure — Libération 28 avril 2017[/voir]
C’est l’un des intellectuels français les plus connus hors de nos frontières. Son livre, le Capital au XXIe siècle, s’est vendu à plus de 3 millions d’exemplaires. L’économiste Thomas Piketty s’est fortement engagé derrière Benoît Hamon pendant la campagne. Il appelle cette fois à voter Emmanuel Macron, dont il ne cautionne en aucun cas la vision libérale de l’économie.

vous souvenez-vous de votre 21 Avril ?

Je m’en souviens très bien. J’étais descendu à la Bastille peu après les résultats, je ne pouvais pas rester en place. Il y avait des centaines de personnes qui erraient avec des regards effarés, mais cela faisait du bien d’être ensemble. Puis il y avait eu les manifs de l’entre-deux-tours. Quinze ans plus tard, personne ne semble choqué, tout était prévu depuis des mois. Ce qui me déprime, c’est qu’il aurait suffi que la gauche s’unisse pour éviter cela. Si on refuse de faire confiance à la démocratie et aux électeurs de gauche pour trancher nos différences, comment pourra-t-on empêcher la vague brune de l’emporter le coup suivant ?

à plus court terme, il y a ce second tour Le Pen-Macron. Quel regard portez-vous sur ce duel ?

Avant tout, dans les jours qui viennent, ne pas perdre de vue l’essentiel : il faut tout faire pour que Marine Le Pen soit battue le plus largement possible. Je comprends la frustration des électeurs de gauche, qu’ils aient choisi Hamon, Mélenchon, Arthaud ou Poutou, de devoir voter Emmanuel Macron : si la gauche s’était unie, elle aurait pu être présente au second tour. Mais dans l’immédiat, il faut donner sa voix à Macron. D’abord, parce qu’il ne faut pas laisser s’installer progressivement l’idée que l’extrême droite pourrait un jour accéder au pouvoir. 70 % – 30 %, ce n’est pas la même chose que 55 % – 45 %. Ensuite, parce que plus le score de Macron sera fort, plus il sera clair que ce n’est pas son programme que nous accréditons. Ce candidat n’a réuni que 24 % des votes au premier tour – et encore, beaucoup d’entre eux étaient tactiques, pas des votes de conviction (à peine 15 %). Plus son score sera haut au second tour, plus il sera bien clair que ce n’est pas son programme qui a gagné, mais l’extrême droite qui a été écartée. Il ne faut pas laisser penser à Macron qu’il est, grâce à ses idées ou à sa personne, le seul rempart face au FN.

vous êtes engagé à gauche. Quel espace trouver entre le projet souverainiste de Le Pen et le programme libéral de Macron ?

Le bloc nationaliste a obtenu environ 30 % des voix si on additionne Le Pen, Dupont-Aignan et une partie de Fillon. Le bloc libéral – Macron et une partie de Fillon – disons 30 %. Le bloc de gauche 30 % également – dans lequel, bien sûr, il existe des nuances entre les différentes tendances. La France est coupée en trois : grosso modo la triade nationalisme-libéralisme-socialisme du livre de Karsenti et Lemieux (1). Mais ces frontières sont poreuses et non figées. Tout dépendra des législatives et de la capacité de ces blocs à s’unir. Je fais partie de ceux qui regrettent que face au bloc libéral en formation, la gauche n’ait pas organisé une primaire pour ne présenter qu’un seul candidat [Thomas Piketty est l’un des initiateurs de l’appel pour une primaire de toute la gauche, dans Libération, en janvier 2016, ndlr]. Il faut empêcher que la logique du «star-system présidentiel» fasse croire à Macron qu’il sera tout puissant une fois élu. Il devra faire des gestes vers le bloc de gauche, s’il ne veut pas être contraint de donner des gages aux nationalistes.

des gestes sur l’Europe par exemple, un sujet sur lequel vous vous êtes engagé durant la campagne ?

Si on veut avoir une chance de réconcilier les citoyens et l’Europe, le statu quo dans lequel Macron veut nous enfermer est une impasse. Si l’on veut mettre de la justice fiscale et sociale dans la construction européenne, il faut changer les règles actuelles. Nous avons publié lors de la campagne un traité de démocratisation de l’Europe (2). Nous proposons la création d’une Assemblée de la zone euro, dans laquelle les décisions se voteraient à la majorité et non plus à l’unanimité. Elle pourrait ainsi décider d’un impôt européen sur les sociétés sans qu’une minorité de pays puisse bloquer le processus. Notre projet prévoit aussi que 80 % des députés de cette Assemblée soient issus des Parlements nationaux – parce qu’ils sont le cœur de la souveraineté, qu’ils sont ancrés dans les territoires. Sans une réforme de l’Europe, le projet de Marine Le Pen continuera de prospérer.
Vous avez soutenu Hamon, qui portait votre projet de traité de démocratisation de l’Europe. Après l’échec de votre candidat, comment faire vivre ce «T-Dem» ?
Le débat européen continue. Nous avons publié en livre notre traité de démocratisation pour cela : qu’il puisse être lu par tous. Il a été diffusé en supplément du quotidien italien Corriere della Sera le week-end dernier. Le livre sort dans quelques semaines en Espagne et en Allemagne. Il est en train d’être traduit en portugais, en grec, en catalan, en néerlandais, en serbe et en turc… Je ne suis pas prêt de m’arrêter à porter le débat de la démocratie européenne.

le très faible score de Hamon, qui s’était affiché aux côtés de nombreux chercheurs comme vous, vous a-t-il surpris ?

Nous avions sous-estimé ce que Jean-Luc Mélenchon a appelé le «dégagisme» à l’égard des partis existants. Tout comme la volonté de radicalité, qui s’est tournée vers le candidat de La France insoumise. Il reste que celui-ci aura besoin de clarifier sa position sur l’Europe pour élargir encore son électorat. Pendant la campagne, j’ai fait beaucoup de débats avec les «insoumis» Jacques Généreux ou Eric Coquerel. Dans le public, l’Assemblée de la zone euro que je propose suscite de l’intérêt. On ne peut pas restreindre la réflexion démocratique à l’intérieur de nos frontières. Il faut l’élargir à l’Europe. Ce n’est pas dans des huis-clos entre chefs d’Etat que l’on va mettre en place l’harmonisation fiscale et sociale ! D’ici les législatives, mais surtout dans les années qui viennent, c’est une question qui peut faire partie des chantiers de la reconstruction de la gauche. La radicalité ne suffit pas. On ne peut pas se contenter de «plan B» et de menaces. Les «insoumis» doivent préciser leur plan A. La grande leçon de cette élection, c’est que, unie, la gauche aurait pu gagner. L’internationalisme seul peut permettre de défaire les logiques libérales. J’ai trouvé énergisant, lors des débats télévisés, de voir Philippe Poutou ou Nathalie Arthaud répondre à Marine Le Pen et à son nationalisme antieuropéen : «Quand on a un petit salaire, qu’on soit payé en francs ou en euros ne change rien.» Au fond, le ciment de la gauche, c’est le besoin d’un nouvel internationalisme démocratique pour dépasser le capitalisme.

les discours et alertes contre Le Pen n’y ont rien fait : elle est au second tour. Comment trouver les mots justes face au FN ?

Il faut dire pourquoi le repli national ne réglerait rien. Si Marine Le Pen devait par malheur se retrouver au pouvoir, quelle politique mènerait-elle ? Elle irait encore plus loin dans le dumping fiscal, social et écologique. Comme le Royaume-Uni qui, depuis le Brexit, veut tout miser sur la finance offshore. Comme Trump, qui veut baisser les impôts sur les plus riches pour attirer les capitaux. Ils disent vouloir protéger le peuple, mais ils veulent surtout protéger les multinationales et les milliardaires. C’est ça, le trumpisme : le plan fiscal qu’il vient de déposer cette semaine, c’est du Reagan puissance dix, avec baisse de l’impôt sur les bénéfices de 35 % à 15 % et la suppression complète des droits de succession. Ce serait ça, Le Pen au pouvoir. Car chaque pays qui se retrouve isolé entre en concurrence avec son voisin et doit séduire les financiers et les grandes firmes. Alors, bien sûr, on peut se venger sur les jeunes Français d’origine maghrébine, qui rencontrent déjà d’incroyables difficultés à trouver un emploi. C’est moins compliqué que de taper sur Microsoft et les paradis fiscaux. Mais c’est aussi plus lâche, et totalement inefficace : comment imaginer que s’en prendre à des gens qui connaissent déjà un taux de chômage de 40 % va aider les autres à retrouver un emploi ?

le cuisant échec de Hamon, qui était soutenu par nombre de chercheurs, vous a-t-il découragé d’intervenir dans le débat public ?

Je ne regrette absolument pas cet engagement. Je n’ai jamais été membre du PS, ni a fortiori du courant hamoniste, et cela ne va pas commencer maintenant. Mais j’ai apprécié que ce candidat ne se considère pas comme un homme providentiel, et mise sur l’intelligence collective. Tous, collectivement, nous n’avons visiblement pas été assez convaincants. Nous avons sous-estimé la détestation des électeurs pour les partis, le besoin de radicalité. Il ne suffit pas d’écrire un livre d’intervention sur un traité de démocratisation pour inverser une telle tendance. Mais le combat intellectuel continue. Je crois au pouvoir des livres, des sciences sociales, des idées. Et au combat pour en démocratiser l’accès.


(1) Bruno Karsenti et Cyril Lemieux, Socialisme et sociologie, éd. EHESS, mars 2017.
(2) Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez, Pour un traité de démocratisation de l’Europe, éd. Seuil, mars 2017.

Élections « brumes d’entre deux tours »

Brumes d’entre-deux-tours

par Laurent Joffrin, Libération, 25 avril

le contraire de l’ultra libéralisme

Confusion de droite et de gauche. Gaulliste de toujours, Henri Guaino s’abstiendra au second tour. Entre les successeurs du pétainisme et ceux d’un centrisme républicain, il refuse de choisir ; entre l’extrême droite et les autres partis, De Gaulle, lui, n’hésitait pas. Après toute une vie à gauche, Jean-Luc Mélenchon tergiverse, prétextant d’une consultation en ligne pour rester silencieux. Un de ses adjoints explique que la France se retrouve «entre extrême droite et extrême marché». Ce qui revient à mettre sur le même plan xénophobie et europhilie, comme deux maux équivalents. Confusion redoublée. Macron est social-libéral et non ultra-libéral, ce qui est différent. A supposer qu’il applique intégralement son programme, la France gardera en tout état de cause l’essentiel de son système de protection sociale et conservera son record européen de prélèvements obligatoires. Le contraire de l’ultra-libéralisme. A user des mots n’importe comment, on s’enfonce dans le brouillard. A moins qu’il ne s’agisse d’un choix stratégique : en remplaçant la division droite-gauche par l’opposition peuple-élites, on prépare des rapprochements contre nature. Toujours malin, Jean-Marie Le Pen a jugé «très digne» l’attitude de Jean-Luc Mélenchon. Florian Philippot affirme avec gourmandise que «beaucoup d’électeurs» de La France insoumise peuvent voter FN. Rouge ou rouge-brun ? Il arrive un moment ou il faut choisir sa couleur. Plus lucide, le Parti communiste, qui n’est pas tendre avec Macron, a su hiérarchiser ses adversaires. Un peu de bon sens…

Entendre la colère populaire, moraliser la vie politique, respecter les équilibres sociaux, réformer l’Europe

Encore faut-il que Macron soit à la hauteur. La moitié de ses voix, le sondage de Libération le montre bien, vient d’électeurs qui n’adhèrent que très peu à son projet. Et pour faire une majorité dans le pays, il doit rallier des millions d’autres voix fort peu macroniennes. Il n’a qu’une solution : mettre l’accent sur ce qui peut unir les républicains de tous les partis. Entendre la colère populaire, moraliser la vie politique, respecter les équilibres sociaux, réformer l’Europe : sans ces garanties données aux Français contraints de voter pour lui, il court les plus grands risques. Il veut être le président de la République. Pas celui des bobos et des start-upers.

Et aussi

  • Réalité négligée : le vote Macron n’a rien de définitif. Le leader d’En marche aura du mal à faire élire une majorité de députés dévoués à son programme. Selon qu’il s’appuiera plutôt sur la droite ou sur la gauche, sa politique ne sera pas la même. Il y a donc un troisième tour à cette élection. Le film ne s’arrête pas le 7 mai.
  • Le PS a lancé son opération survie. Dans les brumes solfériniennes, une ligne semble apparaître : non-ralliement à En marche, autonomie. Les socialistes espèrent sauver les meubles aux législatives et peser ensuite à l’Assemblée. En remettant le vrai débat à plus tard : participer ou non à une majorité macronienne. Ou bien se tourner vers la gauche, sachant que Mélenchon, tout à son entreprise de destruction de la social-démocratie, exclut tout accord.
  • La position de LR est correcte : non à Le Pen, en tout état de cause, assurer sa défaite (donc en votant Macron et non en s’abstenant). C’est mieux que le défunt «ni-ni» de Sarkozy. Reste à convaincre les électeurs, qui rechignent toujours à voter pour «Emmanuel Hollande».
  • Un tiers des ouvriers environ ont voté Le Pen. C’est beaucoup. Mais on oublie toujours de voir l’avers de cette triste médaille : les deux tiers des ouvriers ne sont pas lepénistes. Une partie d’entre eux a d’ailleurs rejoint La France insoumise. Mélenchon est plus efficace que le PS dans les milieux populaires. Ce n’était pas le cas en 2012.

Sigmund Freud, Abrégé de théorie analytique (1931), texte inédit – Un joyau freudien oublié

Un joyau freudien oublié

par Michel Plon

[voir]Sigmund Freud, Abrégé de théorie analytique (1931). Texte inédit. Trad. de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre. Présentation d’Élisabeth Roudinesco. Points, 80 p., 6,50 €[/voir]

Président T.W. Wilson : Portrait psychologique

Le prétexte à ces quelques pages demeurées inédites jusqu’en 2006, date de leur première publication en Allemagne, puis en Italie, c’est le souci de Freud d’apporter quelques fondements au célèbre Président T.W. Wilson : Portrait psychologique qu’il signa avec Bullitt bien que, selon ses héritiers, il n’ait collaboré qu’à l’introduction du livre. Quoi qu’il en soit, ces pages qui nous arrivent aujourd’hui, si elles ont certainement aidé Bullitt à structurer son entreprise, ne furent pas insérées dans l’édition finale, par crainte, semble-t-il, de choquer le public américain.

cris d’alerte pour tenter d’attirer l’attention sur le caractère inique de ce traité

Dans sa présentation, Élisabeth Roudinesco s’attache surtout à cerner le cadre historique de ce texte : le traité de Versailles, œuvre des Alliés, France, Angleterre et États-Unis, vainqueurs de la Première Guerre mondiale, dont il n’est pas exagéré de dire qu’il mettait à genoux économiquement et territorialement le vaincu, c’est-à-dire l’Allemagne. À la différence du Français Clemenceau, artisan d’une politique revancharde à l’égard de l’Allemagne, et du président Wilson qui se prenait pour le Messie sans rien connaître de l’Europe et devait se révéler incapable de modérer l’ardeur destructrice de ses alliés, ils furent quelques-uns, dont l’économiste John Keynes, à lancer des cris d’alerte pour tenter d’attirer l’attention sur le caractère inique de ce traité. L’histoire allait montrer que, avec les répercussions de la crise économique de 1929, cette véritable humiliation de l’Allemagne constituerait la litière du nazisme. Si Bullitt était de ceux qui trouvaient plus que désolante l’attitude de Wilson à Versailles, Freud, et c’est cela qui l’avait conduit à accepter de participer au travail de Bullitt – bien plus, selon nous, que cet « anti-américanisme primaire » sur lequel insiste Élisabeth Roudinesco –, s’intéressait plus encore aux fondements psychiques de cette passivité qui venait redoubler une ignorance géopolitique grave pour un homme investi d’un pouvoir de premier ordre.

 

S’agissant de la théorie analytique, Freud, on l’a noté, se centre dans ce bref texte sur les divers aspects du devenir de la sexualité humaine tout au long du développement d’un sujet et sur les divers facteurs susceptibles de conduire à l’homosexualité, masculine plus précisément. On laissera ici de côté l’historique de cette question et les débats et conflits dont elle a fait, et fait encore aujourd’hui, l’objet tout au long de l’histoire du mouvement psychanalytique – on en trouvera un rappel aussi utile que détaillé dans l’entretien d’Élisabeth Roudinesco avec François Pommier paru dans la revue Cliniques méditerranéennes, n° 65, 2002.

 

Ne se départant jamais de cette prudence qui lui permet de bien délimiter le territoire de la psychanalyse, Freud souligne la personnalité complexe, changeante et quasi insaisissable de l’homme politique américain, prévenant ainsi qu’il ne s’agira pas, dans le livre projeté avec Bullitt, d’une analyse, au sens psychanalytique, du personnage : « nous ne pouvons pas nous permettre de qualifier notre travail de psychanalyse de Wilson. Il s’agit d’une étude psychologique appuyée ni plus ni moins sur le matériau auquel nous avons eu accès, nous n’avons pas de prétention plus ambitieuse ».

la passivité et l’instabilité du président américain

C’est bien plutôt la passivité et l’instabilité du président américain qui retiennent son attention. L’être humain, rappelle Freud, se caractérise d’abord comme étant mû par une force, la libido, énergie de la pulsion sexuelle. Celle-ci s’investit initialement dans le narcissisme, c’est-à-dire l’amour de soi, observable chez le nouveau-né, tout entier accaparé par son corps propre et ses besoins ; puis, stade suivant qui s’articule non sans contradictions et conflits internes avec le premier, dans l’amour d’objet. Deuxième théorème, la bisexualité de  l’être humain, qui veut que l’on trouve chez tout individu des éléments de masculinité et de féminité dans lesquels la libido au stade de l’amour d’objet va s’investir de manière variable et inégale, produisant une dominante masculine ou féminine, ce qui ne veut absolument pas dire – Freud est en lutte contre toute forme de déterminisme mécanique – que, si chez un homme le niveau de féminité dépasse sa masculinité, il sera « condamné » à être un homosexuel, le choix d’objet de sa libido prenant telle ou telle direction en fonction des événements qui auront scandé son enfance : « Un homme très masculin peut, tout en conservant complètement sa masculinité, évoluer vers l’homosexualité, de telle sorte que ce faisant il n’aura pas changé son caractère mais simplement celui de son objet ».

ce processus d’identification au Christ permet aux hommes de s’extraire du conflit avec la figure paternelle

Freud articule ces premières données avec ce qui va ponctuer le développement de l’individu, la phase œdipienne, la dualité pulsionnelle – Éros et Thanatos –, les identifications, les processus de sublimation, les rapports toujours difficiles entre le moi et le surmoi et notamment cette figure dans laquelle celui-ci s’incarne souvent, le père. C’est sur ce point que Freud effectue quelques hypothèses plus précises s’agissant du président Wilson, cherchant notamment à éclairer son identification au Christ et, au-delà, proposant quelques pistes permettant de comprendre la force d’implantation du christianisme dans l’histoire : « Jésus -Christ est justement la réconciliation la plus parfaite de la masculinité et de la féminité », et ce processus d’identification au Christ permet aux hommes de s’extraire du conflit avec la figure paternelle que bien souvent ils ne sont pas parvenus à dénouer. Sans développer ici le raisonnement freudien, on peut deviner qu’il y avait là de quoi heurter le puritanisme nord-américain et comprendre pourquoi ce texte dense ne figure pas dans la version finale de l’ouvrage, qui ne paraîtra lui-même qu’en 1966, Freud ayant recommandé que cette publication n’ait pas lieu du vivant de la veuve du président Wilson.

 

Élections : psychothérapie oui, lepenothérapire jamais !

Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles

Au cœur du commun combat

devoir républicain sans faille à gauche

Certes le pire n’est pas fatal, mais la menace n’en est pas écartée. Nombre d’électeurs de gauche conservent le souvenir cuisant d’un Macron inflexiblement libéral imperméable à la sensibilité populaire, de surcroît favorable à une loi de flexibilité jugée inadmissible. En conséquence de quoi nombre d’entre eux sont pour l’instant décidés en tout état de cause à ne pas aller voter pour lui. Mesurent-ils les conséquences d’un tel mouvement d’humeur, aussi légitime qu’il puisse être ? veillons à ne pas nous tromper de colère. La droite cruellement éliminée fera son devoir républicain, car il y a urgence. L’urgence est la même pour tous les républicains, donc pour tout le peuple de gauche, insoumis compris, d’habitude discipliné en la matière ! ça n’est vraiment pas le moment d’y manquer.

le fascisme n’a besoin que d’une abstention, la vôtre

Car le fascisme n’a pas besoin de votes favorables supplémentaires, un peu lui suffira, sa base se consolide et s’augmente, mais pas à faire peur c’est le danger. Il a seulement besoin qu’on lui laisse le champ libre. Craignons que face à un Macron fragile, une étrange conjonction des extrêmes, extrême gauche rageuse, extrême droite odieuse, n’aboutisse à faire passer le Front de la haine comme par inadvertance. Rien, absolument rien, n’est joué d’avance. Un coup de Trump à la française reste toujours possible.

d’abord éliminer le péril d’un coup de Trump à la française

Procédons par ordre, éliminer le danger toujours imminent pour commencer, et régler nos comptes politiques dans le ballet du quadripartisme à venir aux législatives. Ne pas se tromper d’échéance. Surtout pas. Sinon ensuite il n’y aura plus d’échéance, seulement la déchéance.

psychothérapie relationnelle – besoin vital de démocratie

La psychothérapie relationnelle, pas davantage que la psychanalyse, ne tiendra sous le fascisme. Or la texture de la bande familiale des Le Pen est de type fasciste. Nos amis allemands ne s’y trompent pas, et parlent bien d’extrême droite, au sens du totalitarisme, ça fait tellement peur qu’on n’ose pas y croire, mais oui c’est bien la Bête, sous son nouvel emballage. Nos jeunes qui ne l’ont pas connue ne l’identifient pas sous le visage « banalisé », « apaisé » c’est ça, des gars de la Marine qui vivent de la haine de l’autre. Surtout ne risquons pas un retour aux années brunes, même sans les chemises, c’est trop terrible, et encore résistible. Que chaque psy prenne ses responsabilités vis-à-vis de sa profession et de ses valeurs. C’est maintenant qu’il est temps de se mobiliser contre le malheur.

ensuite seulement, aux législatives

Ensuite, ensuite seulement, on continuera de faire de la politique, car on pourra encore en faire.