Libération : une nouvelle croisade comportementaliste

Jack Ralite ancien ministre, sénateur de Seine-Saint-Denis


Jean-Pierre Sueur
ancien ministre, sénateur du Loiret


« La profession de psychothérapeute » constitue une expression piège. Les psychothérapeutes au sens générique du terme c’est beaucoup de monde, et le titre générique conduit à faire en sorte que ce soit trop de monde. Il faut là-dessus se reporter à notre Carré psy.

Pour ce qu’il en est de la « formation au rabais » soyons clairs : nos Écoles agréées font largement l’affaire, et le Cifp avec ses 2000 heures n’a pas à rougir de la formation qu’il délivre. Le rabais ce serait que des « psychothérapeutes » low cost comme disent les psychiatres en effet issus de cursus universitaires, pourvoient d’une main d’œuvre supplétive l’exécution de programmes qu’on n’oserait plus qualifier de cliniques, dans le domaine hospitalier en particulier.

Il convient de ne pas tout confondre et d’éviter de jeter l’enfant de nos écoles de psychothérapie relationnelle avec l’eau d’un bain d’inspiration cognitiviste administré à la hâte aux psychothérapeutes génériques sur programmation ministérielle.

Les {psychothérapeutes relationnels sont au premier chef concernés par cette loi mal fichue qui n’en finit pas de se décliner selon des projets de décret d’appplication et maintenant d’arrêté scélérat, condamnés à boîter — c’est la malédiction d’Œdipe qui revient ? jusqu’à l’aveuglement.

Deux poids lourds du Sénat dont celui, Jean-Pierre Sueur, qui contribua hautement à mettre en place la loi sur le titre de psychologue de 1985 prennent la parole pour prévenir que l’actuelle manœuvre a pour objectif bien réel la liquidation de la psychanalyse à l’université, et, d’une pierre deux coups, si possible la marginalisation de la psychothérapie relationnelle sa proche cousine.

Autrement dit la mise à l’écart des disciplines visant à l’autonomie du sujet au bénéfice de son orthopédisation mécanique et organiciste. L’enjeu de civilisation est de taille.

La lutte pour une solution juste de l’incroyable imbroglio législatif de l’opération Accoyer se poursuit. Ils sont maintenant 15 000 et non plus 10 000 les signataires de Sauvons la clinique . Nous progressons. Cette méchante loi ne doit pas telle quelle présider à l’iniquité. Une table ronde réunissant toutes les parties intéressées, des quatre côtés du Carré psy, devrait permettre de dégager un accord respectant toutes les identités concernées, au lieu de jouer sans arrêt à déshabiller Pierre pour rhabiller Paul, d’un costume qui finalement ne va à personne. En matière de psychisme, où l’on est tout de même censé d’une manière ou d’une autre s’occuper de la vérité des sujets, ça la ficherait plutôt mal d’avoir à en passer par une loi torse à entorses et contorsions prétendant trouver son fondement dans un appareillage simpliste.

Philippe Grauer}


Peut-on accepter que l’État vienne imposer, au sein des universités, une ligne et une doctrine officielles pour tout ce qui relève de la connaissance et de l’enseignement des «processus psychiques» ?

Cette question, que l’on croyait dépassée, se pose avec une grande acuité. Pour mesurer les enjeux, un retour en arrière s’impose. En 2004, un «amendement Accoyer» a suscité un intense débat. Au départ, l’objectif poursuivi était apparemment d’une grande clarté. Il s’agissait de définir les conditions d’exercice de la profession de psychothérapeute.

Cet objectif, nous le partageons.

Mais il apparut bien vite que l’amendement poursuivait en fait d’autres objectifs. Car il ne portait pas seulement sur la profession de psychothérapeute, mais aussi sur l’activité des psychiatres, psychanalystes et psychologues. La première version de l’amendement était carrément hygiéniste, puisqu’elle réservait aux seuls médecins le traitement de la souffrance psychique, ce qui déclencha la colère des psychanalystes. Les versions suivantes, puis les différents textes d’application proposés, s’inscrivaient clairement dans un contexte de défiance à l’égard de la psychanalyse et de promotion du comportementalisme. En bref, les psychothérapeutes étaient instrumentalisés dans un débat qui dépassait largement celui des conditions de leur formation.

Par un extraordinaire lapsus du législateur (mais il n’y a pas de hasard en cette matière !) , le texte de loi issu de l’amendement se trouva être contradictoire dans ses termes puisque l’un des alinéas de l’article de loi affirme que les psychiatres, psychanalystes et psychologues pourront «de droit» se prévaloir du titre de psychothérapeute, cependant que l’alinéa suivant affirme que les membres de ces trois professions devront nécessairement suivre une formation en psychopathologie pour se prévaloir du titre.

Des dizaines de projets de décret ont été élaborés à partir de cet article de loi. Le dernier en date vient d’être transmis par Roselyne Bachelot au Conseil d’Etat.

Ce projet de décret transporte en son sein – comme les précédents – la contradiction inscrite dans la loi. C’est-à-dire qu’il est, selon les paragraphes, en contradiction avec l’un ou l’autre des alinéas de l’article de loi. Tel qu’il est écrit, il serait immédiatement détourné de sons sens s’il était publié. Car comme il n’existe aucune définition dans la loi ni de la psychanalyse ni des psychanalystes, il suffirait que les psychothérapeutes se dénomment psychanalystes – et créent de nouvelles écoles en conséquence – pour pouvoir bénéficier du titre de psychothérapeute. De surcroît, ce projet de décret considère qu’il suffirait d’une formation, au demeurant courte, en psychopathologie, pour bénéficier dudit titre, au grand dam des psychiatres, psychanalystes et psychologues qui font valoir que la «souffrance mentale» et les «processus psychiques» supposent autre chose qu’une formation au rabais.

Et, une fois encore, il nourrit la crainte que l’objectif à peine dissimulé consiste en la création d’un corps de supplétifs de la santé mentale qui, à grand renfort de protocoles formatés, assureraient à bon compte le triomphe du comportementalisme et des thérapies cognitivo-comportementales réputées plus courtes, moins coûteuses et plus efficaces que le long travail psychanalytique par exemple.

Et l’on revient au point de départ : la mise en cause de la psychanalyse !

Mais ce n’est pas tout.

Car, en même temps que le nouveau projet de décret, apparaît un projet d’arrêté dont la rédaction stupéfiante suscite la réaction, que nous partageons totalement, du professeur Roland Gori qui organise une pétition sur le double thème : «Non à une formation au rabais des psychothérapeutes !» mais aussi «Non à des théories du psychisme dictées par l’Etat !», qui a recueilli à ce jour 10 000 signatures(1« ).

Une fois encore – c’est toujours le cas depuis quatre ans -, la réémergence de la question (légitime) du statut des psychothérapeutes va de pair avec la résurgence de la croisade comportementaliste. C’est ainsi que le projet d’arrêté expose, en grands détails, aux universitaires ce qu’ils doivent savoir, penser, enseigner.

Ce texte définit une épistémologie officielle qui découpe la connaissance du psychisme en cinq «courants théoriques» ainsi dénommés : «psychanalytique, cognitivo-comportemental, systémique, socioenvironnemental, biologique». Cette nomenclature est tout un programme. On imagine que pour ses auteurs l’approche «biologique» explique comment le cerveau produit la souffrance psychique de la même manière que le foie produit la bile, pour reprendre une célèbre comparaison. Vieille histoire ! Les rédacteurs du projet d’arrêté prescrivent en outre des «outils d’évaluation» qui se limitent aux «échelles cliniques» et aux «tests projectifs».

Qui ne voit que tout cela ne vise qu’à disqualifier l’approche psychanalytique. Et, si on le pouvait, à l’exclure de plusieurs formations universitaires. Ne doutons pas que les futurs supplétifs voués à la guérison de la santé mentale, dotés, au cours d’une maigre formation, des cinq théories fondamentales et des deux outils d’évaluation labellisés, apporteront enfin le remède tant attendu à la souffrance psychique !

On est consterné devant ce dogmatisme et ces retours en arrière. Nous demandons depuis quatre ans qu’on cesse de s’enfermer dans les contradictions, qu’on définisse enfin, avec les professionnels concernés, les règles nécessaires, qu’on respecte l’indépendance des universitaires et qu’on cesse d’instrumentaliser ce débat au bénéfice exclusif des adeptes du néocomportementalisme. Est-ce trop demander ?

  • 1 Plus de 15 000 à ce jour

Titre générique de psychothérapeute et titre de psychothérapeute relationnel aux États généraux de la gestalt-thérapie.

Le présent texte, destiné primitivement aux minutes des États généraux de gestalt-thérapie qui se sont tenus du 14 au 16 mars, risque de ne pas paraître en l’état, puisqu’il déborde la simple restitution de l’Atelier sur la question du titre générique de psychothérapeute conduit par Serge Ginger et Philippe Grauer.

Nous vous le livrons car, éphémère il ne présentera plus d’ici deux mois le même intérêt. Il reprend et résume certains éléments d’une période historique et rappelle les différences, conjonctions et disjonctions institutionnelles qui donnèrent naissance au concept de Carré psy.

Il fait d’autre part le point sur la situation à la fin du mois de juillet qui n’a évolué (en bien) pour l’instant que par le nombre toujours croissant de signataires de la pétition Sauvons la clinique.

La lutte se poursuit donc, pour une clinique véritablement digne de ce nom, une diversité scientifique et de voies de transmission et de contrôle responsable qui vienne de la créativité institutionnelle des quatre protagonistes du Carré psy et de leur capacité à s’accepter mutuellement et se coordonner plutôt qu’à tenter indéfiniment de l’emporter ou d’éradiquer l’autre, ce qui pourrait requérir l’intervention d’une médiation.

Réunis au sein de la {Coordination psy , la FF2P et l’AFFOP coopèrent avec leurs différences. Elles appliquent une stratégie d’action croisée conjointe, sur la base de leurs propres analyses, stratégies et tactiques, régulées dans le cadre de la Coordination psy.

Philippe Grauer}


TITRE GÉNÉRIQUE DE PSYCHOTHÉRAPEUTE

& TITRE DE PSYCHOTHÉRAPEUTE RELATIONNEL

aux États généraux de la gestalt-thérapie.

27 juillet 2008

Réunis au sein de la Coordination psy, la FF2P et l’AFFOP coopèrent avec leurs différences. Elles appliquent une stratégie d’action croisée conjointe, sur la base de leurs propres analyses, stratégie et tactique, régulées dans le cadre de cette dernière. Que la récapitulation que produit Serge Ginger des victoires successives remportées en commun grâce à un élan historique et une conjoncture qui a changé depuis, ne nous conduise pas à des conclusions triomphalistes (…).

Je me contenterai de reprendre pour l’Histoire que notre psychothérapie relationnelle a engagé en France son émancipation de la psychologie en 1981 avec la création du SNPPsy, fondé sur le principe de la reconnaissance par les pairs (le 5ème critère) qui 9 ans plus tard, en 1990, a opéré sa jonction avec le mouvement européen des Méthodes signant la Déclaration de Strasbourg (proclamant les 4 autres critères, déjà élaborés de son côté par le SNPPsy), ce qui incidemment provoqua son éviction de l’ANOP — Association nationale des organismes de psychologie, à laquelle il appartenait jusque là.

Le SNPPsy et l’AFFOP (dont le CIFP est membre fondateur agréé) s’opposent pied à pied au projet de rédaction de décret d’application de l’article 52 de la loi du 9 août 2004. Au moment où se tenait l’Atelier commun de l’EGGT sur la question du statut du titre générique de psychothérapeute, ils allaient sur le demande être reçus par le ministère de la Santé. Depuis, ils ont émis un Communiqué commun.

Nous nous sommes régulièrement battus sur tous les fronts à la fois, tant en maintenant un critique de fond qu’en nous en prenant au moindre détail, plus ou moins négociable. J’ai soutenu qu’il fallait continuer d’argumenter au fond, à savoir que cette loi du 9 août est à la fois mauvaise et mal fichue, tout en maintenant que, en attendant son abrogation ou son usure institutionnelle, nous refuserions les dispositions inadmissibles du projet de décret d’application.

C’est ce que nous allons faire, après une entrevue où l’on nous a écoutés pour n’en faire qu’à la tête du ministère, en maintenant le principe de Commissions régionales constituées de telle sorte que nous soyons assurés d’être institutionnellement liquidés par des jurys administratifs ne comportant aucun représentant à ce titre de la psychothérapie relationnelle. Nous nous disposons en conséquence à prendre toutes les mesures qui s’imposeront pour contrer le projet de décret actuellement en débat [la rédaction de cet article date d’avant l’intervention du projet d’Arrêté scélérat, cf. encadré ci infra].

Les deux points principaux de friction de la nouvelle rédaction de projet de décret sont, pour faire bref

• la composition des Commissions de désagrément , car c’est plutôt ainsi qu’il faudrait les nommer dans leur état actuel

• la question de l’ agrément des Écoles de formation telles que nous les avons agréées, en particulier dans le dispositif AFFOP, et de problématiques accords de partenariat avec une université allergique à la psychothérapie relationnelle.

Nous n’évoquerons pas ici l’ensemble des problèmes et perspectives institutionnelles, qu’examine à mesure la Coordination psy , et que dans le combat commun au quotidien nous conduisons en maintenant le contact et la concertation avec l’ensemble de nos partenaires. La psychothérapie relationnelle devenue grâce à notre action conjointe incontournable, demeure soumise au danger de devoir oublier son nom. Le terme générique de psychothérapie risque de se voir dénaturé et interdit d’usage à l’endroit de nos praticiens en psychothérapie relationnelle, ce qui constitue un comble puisque c’est nous qui avons popularisé l’appellation. Ce n’est pas rien. La lutte continue.


Mercredi 23 juillet 2008

Un double combat à conduire

Le temps passe le temps court (Marie Lebas), nous voici les uns et les autres avec un double combat à conduire.

– Le premier, fondamental, concerne le projet de Décret, présentement livré à l’examen du Conseil d’État. Le SNPPsy et l’AFFOP conjointement font pleinement leur devoir de ce côté-là.

– Le second, allume une querelle dans la querelle, il s’agit d’un projet d’Arrêté, que le SNPPsy a qualifié de scélérat, qui sans aucune possibilité de négociation ferait hold up à la sortie de la banque Conseil d’État au cas où la Haute Assemblée validerait l’actuel énième projet de décret, ou s’appliquerait à un décret adopté au forcing malgré son avis. Ce projet d’Arrêté régresse le Décret à de l’Accoyer d’origine aggravé, en disposant notamment que c’est le ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche qui désigne les programmes de l’université en matière de psychothérapie, du jamais vu, sauf peut-être au Second Empire.

Soutien à la psychanalyse, discipline sœur.

En échange du plat de lentilles de l’inscription au programme des « méthodes intégratives » (dans lesquelles on fourrera de l’ »intégratif » à la québecoise, fermez les guillemets) nous ne nous précipiterons pas sur l’affaire, mauvaise pour le camp des tenants du processus de subjectivation tout entier. La psychanalyse s’y trouve extrêmement précarisée, la clinique d’inspiration freudienne passant à court terme quasiment à la trappe dans ce dispositif, au bénéfice du cognitivisme devenu hégémonique. Or nous n’avons aucun intérêt, en dehors des considérations de principe et d’éthique, professionnelle et citoyenne, à laisser abaisser voire ruiner la psychanalyse dans son mode universitaire dont nous sommes les alliés naturels que cela plaise ou non (y compris à certains psychanalystes).

Remise à plat

Puisque nous en sommes au plat, le SNPPsy et l’AFFOP continuent de penser que seule une remise à plat de l’ensemble de la question des professions du psychisme (Carré psy) et de leurs épistémologies diverses, à l’occasion composites, qui ne nécessite ni la confusion ni la discrimination, conduirait à une loi ou un décret justes.

Opposition aux deux textes

En tout état de cause le SNPPsy et l’AFFOP combattent résolument les deux textes. Au sein de la Coordination psy, mais aussi dans le cadre d’une alliance SIUEERPP (Roland Gori) – ECF (Jacques-Alain Miller), élargie à d’autres institutions psychanalytiques (dont une dizaine de sociétés relevant du Groupe de contact).

Un point central et décisif demeurant bien entendu la lutte pour que les Commissions régionales ne deviennent jamais les Commissions de désagrément prévues dans l’état actuel du projet de Décret. Sur ce point l’alliance avec la FF2P fonctionne parfaitement. Le discours et la philosophie générale comparés de la FF2P et du SNPPsy et de l’AFFOP comportent des différences importantes (dont l’application réelle du 5ème critère).

Unité d’action

La Coordination psy est là pour faire tenir ensemble ce qui le peut — et le doit. Unité pas toujours de conception, d’action en tout cas, dans l’alliance de la psychothérapie relationnelle avec la psychanalyse au sein du camp des tenants de la dynamique de la subjectivation, qu’à nouveau on appelle ensemble, par opposition aux psycho robotistes, les humanistes.

Le MUPP à Madame Bachelot : soyez donc libérale !

Lettre du MUPP,
président Pr. Jean-Claude Maleval,
à Madame Bachelot, ministre de la Santé


L’Association des psychologues freudiens communique cette lettre du professeur Maleval à Madame la ministre de la Santé. Logique de contraintes, logique libérale ? Que serait-ce donc qu’un libéralisme autoritaire ?

Pour pouvoir appliquer l’article 52 de cette loi impossible, s’il faut que le législateur se mette les mains dans le cambouis de la définition de la psychopathologie, il y aura des taches partout, et la machine ne tournera pas rond pour autant.

La précellence donnée à la pensée TCC asphixierait l’ensemble du domaine psy, dont l’inventaire à la Prévert des troubles auxquels il ne manque pour l’instant que celui du raton laveur pour qu’il soit complet, réduit la portée et toute intelligence clinique à des vérifications de listings qu’on pourra confier au premier techno-psy venu.

Quand le remède est pire que le mal — primum non nocere — le praticien s’arrête un moment et s’interroge. La Rentrée approche, le combat pour une clinique digne de ce nom continue.

Philippe Grauer


23 juillet 2008

Mouvement universitaire pour la psychanalyse
9 Rue Duguay-Trouin 75006 Paris.

Paris, le 18 Juillet 2008

à Madame Roselyne Bachelot

Ministre de la Santé, de la Jeunesse et des Sports

14, avenue Duquesne, 75007 Paris

Madame la Ministre,

Après avoir pris connaissance du projet d’arrêté relatif au cahier des charges de la formation conduisant au titre de psychothérapeute venant préciser l’article 52 de la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique, nous, universitaires soucieux de la persistance d’un exercice libéral de la psychanalyse, et attachés à l’enseignement des concepts psychanalytiques à l’Université, tenons à vous faire part de notre désaccord radical avec son contenu.

Ce cahier des charges invente une nouvelle conception de la psychopathologie clinique qui prend parti dans de complexes débats scientifiques en faveur d’un courant auquel la plupart des cliniciens émettent de sérieuses critiques. Ces derniers restent plus attachés aux approches psychodynamiques et humanistes qu’aux tentatives de résorber la dimension psychique dans l’organisme. Par sa référence à l’homme statistique normal contre le sujet freudien, par sa réduction des grandes pathologies de la psychiatrie classique aux « troubles mentaux » de la psychiatrie américaine, par la préférence donnée aux thérapies brèves contre les cures visant une mutation subjective, le cahier des charges rompt avec la recherche de consensus qui inspirait l’article 52.

Le législateur remplirait bien mal sa fonction en imposant en catimini, à la faveur de l’été, l’étude d’une « psychopathologie clinique » à des spécialistes qui dans leur majorité la récusent et qui le font largement savoir par divers canaux. En ce domaine, il serait illusoire de croire qu’il puisse être dispensé un enseignement « neutre ». Mieux vaudrait en tirer des conséquences libérales que de tenter d’imposer des contraintes étatiques.

Recevez, Madame la Ministre, l’expression de nos respectueuses salutations,

MALEVAL J-C.

Professeur des Universités.

Président du MUPP — Mouvement universitaire pour la psychnalyse

Écrits de Jacques Lacan – Rétrolecture

RETROLECTURE 1966

Écrits

LE MONDE — 31.07.08


Quel plaisir d’apprécier un texte de présentation de Jacques Lacan dépouillé de tout appareillage de mise en secte qui n’est certes pas l’apanage du lacanisme, la religiosité psy ne connaissant guère de limites en tout cas en France. Comme si l’institutionalisation soutenant une personnalité passablement narcissique avait tendance à contaminer l’école et la dorer d’un vernis d’idéal du moi proliférant !

Rien de tout cela chez Élisabeth Roudinesco, qui l’est bien, de la maison, et la représente avec l’élégance et le sérieux de l’historienne qu’on lui connaît. Elle nous confirme dans l’idée que lire et apprécier Lacan peut de nos jours se pratiquer sans contrat d’obédience, par quoi d’ailleurs on se montrera fidèle au mouvement du maître qui ne suivit jamais que son chemin, qu’il était loin de connaître lui-même à l’avance, profitant à chaque carrefour des apports qu’il avait la puissance d’assimiler.

La légitime influence de Lacan sur les sciences humaines et dans le domaine de la psychothérapie relationnelle demeure stable, et si elle ne se veut ni monopole ni hégémonie, elle irrigue avec bienfaisance l’ensemble des terres qu’elle traverse. Point d’adoration donc mais une bénéfique richesse. On peut oublier les tics d’école et mettre en français facile l’objet petit tas et mille autres gadgets. La grandeur de Lacan c’est un peu comme Picasso d’avoir non pas cherché mais trouvé. Qu’il s’y soit à l’occasion complu ne change rien à son génie.

Philippe Grauer


En 1990, lors d’un colloque sur Lacan, Jacques Derrida raconta les circonstances de sa première rencontre avec celui-ci, lors d’un symposium sur le structuralisme organisé en octobre 1966 par l’université Johns Hopkins de Baltimore. À cette date, Lacan craignait que l’idée de réunir en 900 pages la quintessence de son enseignement n’aboutît à un désastre : « Vous verrez, avait-il dit à Derrida, parlant de la reliure, ça ne va pas tenir. »

Telle était l’angoisse qui tenaillait cet homme, dès que se posait pour lui la question de la publication. « Poubellication« , dira-t-il plus tard en désignant par ce terme le reste, le résidu ou le déchet que pouvait être à ses yeux l’objet de son plus cher désir. « Stécriture« , dira-t-il à propos de son Séminaire, manifestant par un geste dédaigneux à quel point il faisait semblant de mépriser le passage de la parole à l’écrit.

On sait qu’hormis sa thèse de médecine de 1932 (De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, 1975), Lacan n’a jamais ni écrit ni publié un « vrai » livre. Le Séminaire, aujourd’hui en cours de publication (14 volumes édités sur 25), n’est autre que la transcription d’un enseignement oral délivré en divers lieux, de 1953 à 1979 : hôpital Sainte-Anne, École normale supérieure (ENS), faculté de droit du Panthéon. Quant aux fameux Écrits, il s’agit d’un recueil de 34 articles ou interventions rédigés entre 1936 et 1966 pour des colloques ou des revues et qui, pour la moitié d’entre eux (après 1953), sont une sorte de synthèse de son enseignement oral.

Etant avant tout un brillant orateur alliant un style baroque à une pensée toujours en mouvement — sans commencement ni fin —, Lacan n’aurait jamais été capable de prendre l’initiative de la publication d’un tel opus magnum sans l’aide d’un grand éditeur ayant une solide formation philosophique, et qui était aussi son ami et son analysant sans être ni un disciple ni un idolâtre : François Wahl.

Depuis 1964, avec son entrée à l’ENS de la rue d’Ulm — grâce à l’initiative de Louis Althusser — puis avec la création de l’Ecole freudienne de Paris, Lacan était déjà devenu, au-delà de sa pratique clinique, un penseur reconnu et contesté, au même titre que Michel Foucault, Roland Barthes, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, etc. Ainsi appartenait-il à une génération intellectuelle plus engagée dans un travail sur les structures inconscientes de la subjectivité que dans une réflexion de type phénoménologique — héritée de Jean-Paul Sartre — sur le statut de la conscience de soi du sujet dans sa relation au monde : une philosophie du concept plutôt que de l’existence.

À cet égard, Lacan fut le seul parmi les interprètes de la doctrine psychanalytique à doter l’œuvre freudienne d’une conceptualité philosophique. Il l’arracha, au prix d’une infidélité majeure, au modèle biologique qui avait été son point d’appui. Alors que Freud souhaitait, sans jamais y parvenir, que sa discipline devînt une science de la nature, Lacan l’inscrivit dans le registre des sciences humaines en s’inspirant de la linguistique et de l’anthropologie. Il effectua une relève du freudisme fondée non pas sur le dépassement des origines mais sur un retour aux textes fondateurs : une relève orthodoxe et subversive. On trouve dans les Écrits les différentes étapes de cette élaboration, ponctuée de formules saisissantes : « L’inconscient est structuré comme un langage », « Le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre », « Moi, la vérité, je parle », « Il n’y a pas d’Autre de l’Autre », etc.

FONDATEUR D’UNE PENSÉE

C’est le 15 novembre 1966, après des mois de labeur, que l’opus sortit en librairie accompagné d’un index raisonné des concepts majeurs (dû à Jacques-Alain Miller), d’un appareil critique et d’une présentation logique des textes plutôt que chronologique. Quelque 5 000 exemplaires furent vendus en moins de quinze jours, avant même la publication des comptes rendus de presse. Plus de 50 000 exemplaires seront achetés pour l’édition courante, et la vente en poche battra tous les records pour un ensemble de textes aussi complexes : plus de 120 000 exemplaires pour le premier volume, plus de 55 000 pour le deuxième. Quant aux articles de presse (plus de 200), ils furent les uns très élogieux, les autres très critiques, voire stupides.

François Wahl avait donc gagné la bataille de la publication de l’œuvre écrite de Lacan, lequel sera ensuite célébré, attaqué, haï ou admiré comme un penseur d’envergure et non pas seulement comme un praticien transgressif.

L’œuvre de Lacan (Séminaire et Écrits) est aujourd’hui traduite en une cinquantaine de langues et elle continue à être lue régulièrement par un nombre important de lecteurs (de 10 000 à 15 000 par an) malgré la crise des sciences humaines, malgré les querelles internes au lacanisme et surtout malgré les attaques incessantes contre la psychanalyse, qui ont pour effet, sur la longue durée, de faire tomber la vente des mauvais livres et monter celle des « classiques » : l’opus a donc « tenu », contrairement à la crainte de son auteur.

Il faut dire que ces Écrits ne sont pas un ouvrage de circonstance mais une somme qui ressemble à la fois au Cours de linguistique générale de Saussure et à la Phénoménologie de l’esprit de Hegel et qui fonctionne dès lors comme le livre fondateur d’une pensée que l’on peut, selon les époques, lire, critiquer, commenter ou interpréter de multiples manières, la pire étant celle des épigones. Mieux vaut donc, pour l’apprécier aujourd’hui, savoir lui être infidèle comme Lacan l’avait été envers Freud.


LACAN Jacques, Écrits, Seuil, « Points essais », [1966] 1999 (nouvelle édition), tome I, 560 p., 9 € ; tome II, 400. p, 9 €.

Georges Lapassade, l’un des piliers de l’université Paris 8-Vincennes, est mort.

Dans le temps c’était l’hiver qui était dur à passer pour les vieux. PPH quand j’étais gamin voulait dire passera pas l’hiver. De nos jours on meurt par tout temps, et particulièrement au cœur de l’été, la nouvelle vous arrive avec retard, en pleines vacances. Été meurtrier, Soljenytsine. Et maintenant mon premier maître.

Georges est mort. Lapassade est mort (1« ). Ça devait bien arriver un jour. Celui qui était entré dans ma vie avec l’ Entrée dans la vie , sa thèse sur l’inachèvement et la néoténie humaine récemment rééditée, vient lui d’en sortir. Je me souviens de l’avoir serré dans mes bras devant le tombeau de René, René Lourau (L’Analyse institutionnelle), tombé quinze jours après sa mise à la retraite d’une effraction cardiaque dans le train qui le conduisait à notre cher Paris 8. Lapassade c’était Vincennes, Paris 8 incarné. C’était ses amis du tiers monde devenu sa famille, de Mai 68 au hip hop il n’en a jamais raté une.

Passeur hors pair — hors père aussi, l’auteur de Joyeux tropiques incendiaire incroyablement irresponsable en transgression chronique, que son compère Lobrot — bientôt le même âge, comparait à un enfant sans surveillance jouant en permanence avec des boîtes d’allumettes me fait penser au Perls dont les héritiers ne savent trop que faire de son goût dans ses dernières années pour un style de vie pas vraiment politiquement correct. Ça me réjouissait de voir que ce libertaire se méfiait de l’absence totale de limites de cet époustouflant boute-en-train institutionnel, débateur exceptionnel, d’une créativité intellectuelle et situationnelle incessante.

Lapassade m’apprit la psychosociologie, nous introduisit à Kurt Lewin et précipita dans l’univers de la psychanalyse institutionnelle, via Tosquellas, Gantheret et Gattari ; Lacan et Foucault pas loin. Nous n’avons jamais partagé le même mode de vie on va le dire comme ça, mais bon accoucheur il m’a surtout appris à oser. Il ne manquait d’ailleurs pas d’air et c’est lui qui a signé un ouvrage sur la bioénergie que je lui avais quasiment dicté, sans que je réalise ce qui se passait, au début de l’aventure du Potentiel humain que j’étais en train d’implanter à Vincennes quand, sur la lancée commune j’avais eu trouvé ma voie du côté de la psychologie humaniste. Sa passion pour les états modifiés de conscience, qu’il rebaptisa Emocs, c’est moi qui la lui avais transmise, à partir de Cl. Naranjo et R. Orstein. C’était ça, Georges, une curiosité impétueuse servie par une vaste intelligence, un volcan parfaitement inconscient en perpétuelle éruption qui parfois ne voyait pas plus loin que le bout de son nez mais courait le mettre partout et particulièrement là où c’était impertinent de l’y venir pointer. On connaît la fertilité des coulées de lave à peine refroidies.

Le GPI — Groupe de pédagogie institutionnelle , qu’il avait fondé, avec Monique Labat et Raymond Fonvieille, deux instituteurs freinétiques mis par ses soins en observation, dont les quatre roues motrices étaient, alignés selon la musique des mots Lobrot Lourau Lapassade Grauer, en 63-64, bientôt rejoint par les socio barbares, constitua une de mes universités. Moi je n’étais qu’une petite roue, une roulette au départ, mais je pédalais bravement. Je m’étais comme les autres à corps perdu dans l’aventure autogestionnaire jeté. C’est là que Michel Lobrot me fit découvrir Rogers, c’est de là que je suis reparti dans la vie de l’esprit, m’enrichissant parallèlement de l’autre épopée de l’époque, structuraliste (2« ). Il y avait dans l’énergie maniaque de cet impulseur en état d’ouverture et de provocation permanente une puissance considérable. Sa folie fut à beaucoup bénéfique. Son hyperactivité universitaire d’empêcheur de ronronner en rond en firent une personnalité unique.

Georges est mort vive Lapassade ! Il avait fait école, en témoignent les irrAI ductibles , Rémi Hess, Patrice Ville et bien d’autres. L’Analyse institutionnelle a conservé une belle vitalité, nationale et internationale. Je me sens la responsabilité après lui de rester un passeur et un éveilleur. Un dépasseur car c’est ailleurs que j’entends infléchir la trajectoire. Encore qu’attelé au chantier de l’institutionnalisation de la psychothérapie relationnelle, de l’analyse institutionnelle j’en ai plein les paniers. Cela dit, agitateur n’est point mon fait, ça avait fini par me fatiguer, je suis parti plus loin vers moi-même. J’éprouve envers lui de la gratitude, il fut un des premiers qui me fondèrent. Puis j’ai vogué vers ma propre rigueur. Il me reste une vaste tendresse indulgente envers ce tonton Christobald qui m’a communiqué le goût de jouer sans arrêt, de s’amuser de l’existence, et de la vivre passionnément.

Salut Georges, je viens d’apprendre ta disparition. Tu ne mourras définitivement qu’avec ceux que tu as entraînés sur les voies vives de l’université buissonnière, là où les mûres sont bien noires aux chemins creux de la vie. D’ici là, devenu objet interne tu vivras en eux, intégré au cadre de leurs valeurs diverses, diablement, vigoureusement.

  • 1 On doit dire nous a quittés. Tant le langage comme le reste s’organise dans notre société de façon à éviter qu’on puisse se retrouver nez à nez avec la camarde. Voir là-dessus le Yalom des contraintes existentielles. Première précaution, ne jamais la nommer. Ça n’est pas Lapassade qui dénierait que la mort est une institution, et que l’institution langagière s’organise autour d’un système de dénomination — et de pratiques, protecteur, voire isolant. Les spécialistes dans notre métier de l’accompagnement des mourants ont dégagé la théorie et la pratique de l’accompagnement de la fin de vie.
  • 2 Sans parler de la psychanalyse, autre volet que nous laisserons clos dans le cadre de cet article.

Les psychiatres prennent position à leur tour contre l’Arrêté scélérat

Nous l’annoncions hier, prenez connaissance de ce nouveau texte émanant de la quasi totalité des organismes de psychiatres.

À leur tour ils élèvent solennellement la voix contre l’Arrêté scélérat. Ils avertissent que le catalogue interministériel d’une « formation » bric-à-brac de 400 heures serait dérisoire et dangereuse, et dénoncent un « projet délibéré » de mise en place non plus d’un titre mais de ce qu’on pourrait appeler sous-titre de « psychothérapeute low cost ».

Bien entendu les psychiatres parlent du titre générique de psychothérapeute, et ne prennent pas en compte l’existence des écoles de formation à la psychothérapie relationnelle dont certaines alignent un programme rigoureux de 2000 heures sur cinq années au moins, s’appuyant sur une psychothérapie ou psychanalyse personnelle conséquente, là n’est point leur propos.

Que les choses soient claires, notre psychothérapie relationnelle pas davantage que la psychanalyse ne représente un traitement (santé mentale, hygiénisme), encore moins une sous traitance. Malaise existentiel, mal être n’est pas maladie. On peut cumuler, raison de plus pour ne pas tout confondre, guérison et quête de soi, de sens et d’une vie à tenter bonne.

Correlativement nous n’aspirons pas au remboursement des soins puisque le soin pris de soi, prise en charge de soi et de sa difficulté de vivre n’est pas soin sécu, prise en charge par la collectivité solidaire. Les psychanalyses remboursées par des psychiatres psychanalystes (cumul, voir notre Carré psy) qui délivrent des feuilles comme on dit, insinuent la maladie comme institution au corps du malaise, à moins qu’elles ne compensent à l’occasion quelque chose du malaise social, il n’est pas toujours facile de s’en tirer. Tout cela tient à l’à peu près des choses humaines, et ça n’est pas plus mal comme ça.

Le souci se retrouve chez les psychothérapeutes relationnels et les psychanalystes non médecins, avec cette différence qu’il leur arrive tout simplement de compenser de leur propre chef, comment faire autrement en restant humain ? il y faut du discernement et beaucoup de professionnalisme. Nous aborderons cette question ailleurs.

Contentons-nous d’indiquer ici que nous n’administrons pas de traitements, que l’adage qui tient le diagnostic tient le traitement relève de la médecine, et que nous en différons précisément en constituant l’alternative paradigmatique d’une profession de soin — il faudrait dire de souci, non médicale.

Ce qui importe présentement, c’est que le mouvement d’opposition à l’Arrêté atteigne la quasi unanimité des professionnels du psychisme. La résistance et l’opposition à ce texte prend de la vigueur.

À propos, un numéro spécial du Nouvel Âne sur le thème Arrêtons-les ! sort bientôt. Septembre s’annonce bien.

Philippe Grauer


Communiqué :

Position
de la majorité des organisations
représentatives des psychiatres,
sur
les projets de textes concernant l’usage du titre de
psychothérapeute

Les psychiatres soussignés, représentant des syndicats, des associations ainsi que différentes instances concernées par la formation et la qualification dans leur discipline, souhaitent exprimer et justifier leur désaccord avec le projet « d’arrêté relatif au cahier des charges de la formation conduisant au titre de psychothérapeute ».

Leurs critiques portent sur les points suivants :

– La formation pratique — cinq mois de stage — est dérisoire, non seulement du fait de sa brièveté, mais également de l’absence de toute indication sur ses modalités pédagogiques : encadrement, supervisions, contrôles, prises de responsabilités…
L’indigence d’une telle formation pratique, au regard de la préparation clinique des futurs psychiatres (prévoyant huit semestres de stage en situation de responsabilité diagnostiques et thérapeutiques) est en contradiction avec l’esprit initial de la loi visant à interdire l’exercice de la psychothérapie à des personnes incompétentes et par là potentiellement dangereuses.

– Le « catalogue » des connaissances théoriques, déroulées en 400 heures par le projet d’arrêté, soucieux de respecter les apparences de l’exhaustivité et de la diversité des concepts, ne sauraient faire illusion. Le législateur serait mal inspiré de réduire la science de l’esprit et les courants de pensée qui traversent la psychopathologie à un tel bric-à-brac.
Il tromperait le public en laissant croire que l’usager informé par son « psychothérapeute » serait en mesure d’y faire un quelconque choix.
Les réalités du lien psychothérapique sont d’une toute autre complexité, que ce projet ignore totalement.

– La récupération sur le plan réglementaire de l’usage du titre de psychothérapeute à des fins de planification économique du soin psychique n’apparaît plus comme un risque, mais comme un projet délibéré.
Le « psychothérapeute » s’y inscrit comme le maillon d’un système de sous-traitance « low cost » de toute souffrance psychique. Dans un tel système, le psychiatre se verrait réserver le rôle d’expert, prescrivant au besoin des psychothérapies dont il n’aurait pas lui-même la pratique.

*********

Les médecins signataires, spécialistes en psychiatrie s’opposent fermement à l’idée de création d’un corps de psychothérapeutes dont la formation pratique serait purement symbolique, et les connaissances théoriques en matière de psychothérapie, du niveau d’une simple information.

Tout au long des multiples concertations qui ont pu avoir lieu à ce sujet, les mêmes psychiatres ont toujours soutenu la même position, à savoir que l’acte psychothérapique est indissociable d’une formation clinique et de connaissances théoriques approfondies de plusieurs années.
Ils ne voient pas en quoi le public pourrait « bénéficier » d’une déqualification de fait des psychothérapies assurées par les professionnels du soin psychique actuellement reconnus et formés en conséquence.

Il en résulterait alors qu’une loi prévue au départ pour réduire les risques d’exposition du public à l’action de « psychothérapeutes » non formés, aurait au contraire l’effet pervers d’instituer toutes les conditions trompeuses d’une formation insuffisante pour offrir une garantie de santé publique décente.

Professeur Michel PATRIS
Président de la Commission de qualification en psychiatrie
Du Conseil national de l’Ordre des médecins

Docteur Olivier LEHEMBRE
Président de la Fédération française de psychiatrie

Docteur Michel BOTBOL
Président de l’Association des sociétés françaises
Membres de l’Association mondiale de psychiatrie

Docteur Olivier BOITARD
Président du Comité d’action syndical de la psychiatrie

Professeur Thierry BOUGEROL
Président du Syndicat universitaire de psychiatrie

Professeur Jean-François ALLILAIRE
pour le Collège national universitaire de psychiatrie

Docteur Pierre FARAGGI
Président su Syndicat des psychiatres des hôpitaux

Docteur Nicole GARRET-GLOANEC
Présidente de la Société de l’information psychiatrique

Docteur Roger SALBREUX
Président du Syndicat des médecins psychiatres des Organismes publics,
semi-publics et privés

Docteur Olivier SCHMITT
Président du Syndicat national des psychiatres privés
et de l’Association française des psychiatres d’exercice privé

Docteur Jean-Pierre LABOUTIÈRE
Président d’honneur de l’Association française des psychiatres d’exercice privé

Professeur Bernard GIBELLO
Président de l’Association française de psychiatrie

Docteur Jena-Pierre CAPITAIN
Président du Syndicat des psychiatres français

Docteur François KAMMERER
Vice-Président de l’Association française de psychiatrie
Vice-Président du Syndicat des psychiatres français

25.07/2008

Arrêté scélérat : les pour se retournent ! il réalise contre lui l’unité de tous les professionnels du psychisme.

Deux grandes organisations de psychologues, la FFPP et le SNP, communiquent et lèvent leur bouclier contre le projet d’Arrêté scélérat, « document de travail interministériel » que l’ex secrétaire général de la FFPP avait pris soin de rédiger lui-même. Les psychologues pensent que l’Arrêté sert leurs desseins, ils proclament que leur CNESER l' »adopte (1« ) ». Puis les voici qui s’avisent que ce même Arrêté les dessert.

Ils s’insurgent maintenant que le titre générique de psychothérapeute que dessine l’Arrêté débouche comme nous l’avons tout de suite soutenu sur la mise en place d’une catégorie concurrente d'{ officiers de santé mentale (Gori, Grauer), techno thérapeutes (Miller), psychothérapeutes low cost (les psychiatres, cf. article suivant) gestionnaires de formulaires aux ordres. Ça ne les dérange pas tant que ça puisque les cognitivistes nombreux dans leurs rangs militent depuis des années en faveur de la politique visant dans chaque laboratoire et dans chaque CMP à éliminer la clinique au profit d’une Evidence Based Psychotherapy (2« ) fondée sur un plan d’État de réduction à courte vue des dépenses (3« ).

Tout de même, les voies du Seigneur sont impénétrables, celles du Seigneur des Anneaux psychologiques tout autant. Les voici qui se plaignent à l’instar des psychanalystes et psychothérapeutes relationnels, reprenant leurs arguments à leur compte, crient au scandale. La Giralda de Séville pourrait devenir l’emblème de nos psychologues. Eux qui applaudissaient au CNESER au projet d’Arrêté n’ont plus de mots assez durs pour en dire tout le mal qu’ils en pensent.

C’est qu’ils se sont ressaisis :

– le niveau ! Master et non Licence. Le coup des 400 heures + 5 mois [presque deux années plein temps tout de même] a passé comme le vent d’un boulet. Un psychothérapeute générique a le niveau Master en psychologie, c’est un psychologue et rien de moins ;

– d’ailleurs la psychothérapie relève de la psychologie, exclusivement (exception faite de la psychiatrie on vous expliquera plus tard), dont elle n’est qu’une fonction.

Retour en arrière d’avant Accoyer, au demeurant choyé comme celui qui pourfend les charlatans, violons s’il vous plaît, et les dérives sectaires, à moi les cuivres !

Bon. Nous enregistrons les chamboulements argumentaires et repositionnement politiques, avec les contradictions internes, et nous réjouissons provisoirement de voir nos adversaires — qui n’ont aucune vocation scientifiquement fondée à l’être, s’ajuster sur une de nos lignes mélodiques. Nous protestons que ça n’est tout de même pas en exigeant que les A soit d’abord des B qu’on résoudra la question de leur identité — comment dit-on en psychologie ? différentielle.

Oui nous constituons une nouvelle profession(4« ), oui les psychologues peuvent se dire génériquement psychothérapeutes, et même appeler cela une fonction si ça leur fait plaisir, dans le temps que nous nous disons psychothérapeutes relationnels, formés selon des cursus différents adaptés à leur objet, comparables aux leurs. Il y a place pour l’ensemble des professions de soin non médicales sous le soleil psy. Alors le public sera mieux protégé et bénéficiera de la psycho diversité qu’il revendique légitimement, dans le cadre d’un système qui le protège ainsi que les professionnels contre abus et dérives.

On observera que cette loi est ainsi faite dans sa boiterie que chacun son tour la canarde, parfois avec l’argumentation de l’adversaire, et que personne jamais n’en reste content longtemps. Il serait grand temps qu’une table ronde d’une façon ou d’une autre mette enfin d’accord des professionnels différents tous utiles à différents titres (de grâce ne prononçons pas ce mot !), dans le cadre d’un vaste plan d’ensemble qui ne déshabille pas indéfiniment Pierre au bénéfice de Paul avant le tour suivant.

Philippe Grauer}


QUI VEUT LA PEAU DES PSYCHOLOGUES ?

Communiqué de la FFPP — 15 juillet 2008

Projet de cahier des charges relatif au décret d’application de l’article 52 : usage du titre de psychothérapeute.

Début juin, un nouveau projet de décret d’application est soumis au CNESER — Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche. La note de présentation (annexe 2 du document) souligne “qu’il ne s’agit pas de créer une nouvelle profession, ni d’encadrer la formation et la pratique de la psychothérapie, mais de préciser les conditions dans lesquelles il peut être fait usage de ce titre”. Un cahier des charges est en voie de rédaction.

Par un étrange concours de circonstances, le cahier des charges, encore sous le sceau de la confidence, est divulgué sur la toile début juillet. Y est stipulé que pour accéder à la formation il est exigé un niveau licence avec une formation théorique de 400 heures et un stage pratique de 5 mois. Ainsi, le bas niveau du pré requis et la formation minimale en psychopathologie clinique pour prétendre au titre de psychothérapeute, rend caduc l’esprit de la loi qui est de protéger le public.

Doit-on comprendre que ce titre de psychothérapeute est le premier palier dans l’introduction de ces nouveaux métiers émergeants comme celui de psychométricien “kiné du cerveau” évoqué par Madame Pécresse il y a quelques mois dans le cadre du plan Alzheimer ? Doit-on conclure que l’acte psychothérapique revient à la simple démonstration d’une technique où il suffira d’appliquer une méthode psychothérapique ?

La FFPP à l’occasion des nombreuses réunions de concertation, auxquelles elle a participé, a toujours souligné avec force que son objectif était d’offrir des garanties aux usagers par des pré requis exigeants de formation et que la psychothérapie devait être conçue comme une des fonctions qu’exercent les psychologues, d’où l’importance de ne pas en faire une profession. C’est le message essentiel qu’elle a soutenu lors de l’audience accordée par le Ministère de la Santé à la délégation FFPP / SFP/ SNP, suite à la parution officieuse du projet de décret en mars 2008.

La FFPP appelle à se rassembler pour barrer la mise en place d’une nouvelle profession : “psychothérapeute », avec un niveau de formation ridiculement bas au regard des responsabilités engagées. La politique gestionnaire de réduction des coûts trouve ici le moyen de contourner la pénurie des psychiatres et de passer au-dessus des psychologues qui ont toujours rappelé l’importance de l’autonomie professionnelle dans la prise en charge du sujet. Les enjeux autour de l’article 52, de son décret d’application et du cahier des charges ravivent les conflits d’intérêts idéologiques liés à la formation en psychopathologie clinique.

La FFPP dénonce l’introduction d’une nouvelle profession qui touche certes à l’identité du psychologue mais bien au-delà à la liberté individuelle des tous les citoyens. Mobilisons nous pour que le niveau d’entrée à la formation en psychopathologie clinique ne soit pas celui de la licence mais bien d’un Master. La FFPP entend bien le faire savoir par tous les moyens dont elle dispose et appelle au rassemblement.

M-J.Robineau, Secrétaire Générale


Psychologues du SNP contre le projet

— Communiqué de presse

Le 07 juillet 2008. Un nouveau projet de décret relatif à l’usage du titre de psychothérapeute et un document de travail interministériel relatif au cahier des charges de la formation définissent les orientations retenues par les ministères de la santé et de l’enseignement supérieur pour l’usage du titre de psychothérapeute. Pour le SNP, ces projets de décret et d’arrêté ne proposent aucune nouvelle garantie pour le public et révèlent un mépris de la profession de psychologue et une méconnaissance des formations existantes.


Titre de psychothérapeute
: le gouvernement programme la disparition des psychologues. La loi sur l’usage du titre de psychothérapeute a été adoptée le 9 Août 2004 à la suite d’une première proposition du député Bernard Accoyer, devenu depuis président de l’Assemblée Nationale. Son but est de protéger le public des dérives sectaires auxquelles les exposent des personnes insuffisamment formées dans ce domaine. Les derniers projets d‚application de cette loi jetteraient le public entre les mains d’une nouvelle profession labellisée par l’État, formée en moins d’un an (400 heures), avec seulement cinq mois de stage. Il est prévu d’exiger des candidats à cette formation un pré requis de “niveau licence” toutes filières confondues, mais il ne représente qu’une vague garantie de culture générale.

Il y a actuellement environ 38 000 psychologues en France dont une majorité exercent dans le dispositif de santé, au regard de 13 000 psychiatres et de seulement 6 000 personnes (5« ) exerçant la psychothérapie sans être ni psychiatres ni psychologues. Les psychologues sont depuis des années les principaux praticiens de la psychothérapie (6« ) dans les structures de soins publiques et privées. Leur formation comprend cinq années d’études minimum dans la filière avec plusieurs stages professionnels, auxquels s’ajoutent les formations complémentaires continues que suivent les psychologues pour exercer la psychothérapie [toujours la psychothérapie ! noyade du toujours même poisson. Note de la Rédaction]. Or, les projets du gouvernement considèrent que les psychologues ne sont pas mieux formés que les médecins généralistes, dont la formation en psychologie est quasi inexistante (7« ) ! Les psychologues auraient même à faire la preuve devant des commissions ad hoc de la validité de leur diplôme, alors que le but de la loi est de contrôler les psychothérapeutes autoproclamés (8« ), dont les pratiques et leurs (sic) éventuelles dérives peuvent s’avérer dangereuses pour les usagers (9« ).


Au profit de néo techniciens sous qualifiés
. En exigeant de tous les candidats au titre [générique !] de psychothérapeute qu’ils fournissent outre les preuves de leur titre professionnel lorsqu’ils en ont déjà un. Une attestation de formation en psychopathologie clinique, le gouvernement voudrait faire passer tous les professionnels sous la même toise, celle d’une formation qui privilégie l’approche de type cognitivo-comportementale et la classification américaine des désordres mentaux (dite DSM IV). Seule une approche de ce type, ainsi avantagée de manière injustifiée, peut se satisfaire d’un volume d’enseignement aussi réduit (10« ).

En cherchant à créer de la sorte une nouvelle profession paramédicale de techniciens d’application formés au rabais en moins d’un an avec un pré requis très bas, le gouvernement affiche clairement son intention : il s’agit d’éradiquer les psychologues très sérieusement formés et supervisés qui complètent leur formation personnelle pendant des années, et de supprimer leur spécificité qui dérange : celle d’être une profession non médicale et issue des sciences humaines, à l’égard de laquelle la demande du public est très importante.

Des psychologues malmenés et des usagers en danger. Le ministère de la santé ne peut délibérément autoriser une telle imposture de santé publique qui réduit encore les garanties auxquelles le public a droit. Et le ministère de l’enseignement supérieur, en validant un tel ersatz de formation, engagerait lourdement sa responsabilité quant à l’avenir de la profession de psychologue dont il a statutairement la charge.

Pour le Syndicat national des psychologues, ces projets de décret et d’arrêté relatifs à l’usage du titre [générique !] de psychothérapeute sont inacceptables. Il considère que ces projets constituent un déni des formations existantes, tout particulièrement celle des psychologues, et qu’ils s’inscrivent à rebours de l’esprit et de la lettre de la loi réglementant l’usage du titre [générique !] de psychothérapeute dont le but est la protection du public.

  • 1 Ce qui n’est pas de son ressort, il peut tout au plus l’approuver.
  • 2 D’après l’Evidence Based Medecine, expression que de mauvais plaisants ont rendue par la médecine baisée par l’évidence.
  • 3 Conduisant à l’augmentation en fin de compte, d’ici quelques années, des dites dépenses pour rattraper au coup suivant les malfaçons institutionnelles induites.
  • 4 Depuis un gros tiers de siècle. Pour une profession émergeante c’est peu et déjà considérable si l’on pense à tout le travail instituant effectué.
  • 5 7500, selon Élisabeth Roudinesco, Le patient, le thérapeute et l’État, Paris, Fayard, 2004, 179 p.-
  • 6 La psychothérapie en question recouvre des réalités fort différentes :
    psychologie clinique (sous-marque de la psychanalyse universitaire) pratiquée par des praticiens ni psychanalysés personnellement ni préparés à la pratique de la psychothérapie relationnelle
    psychologie psychanalytique (psychologues freudiens), psychanalysés
    thérapie cognitiviste et comportementale : aucune démarche personnelle
    thérapie systémique : aucune démarche personnelle.

    Bien entendu toutes sortes de mixtes existent, cf. à ce sujet notre Carré psy. Tant que le référentiel du titre reste flou, il s’agit sous couvert d’un titre générique de psychothérapeute, d’enregistrer des pratiques très diverses, souvent fort intéressantes au demeurant, souvent aussi confiées à des personnels absolument pas préparés par l’université à la tâche clinique qui leur est dévolue.

  • 7 En un sens, nous venons de l’évoquer en note précédente, c’est vrai. Mais en un sens seulement. La question n’est pas là, mais, sous couvert d’un camouflage humaniste, dans le mouvement tournant permettant de prendre à revers au sein de l’université la psychanalyse à éliminer à l’avantage des cognitivistes.
  • 8 Concept polémique qui fait exprès de ne pas discriminer les praticiens régulièrement inscrits dans leurs sociétés et institutions historiques responsables, de ceux qui n’agissent que de leur propre chef.
  • 9 Comme si médecins et psychologues étaient par essence non dérivables sectairement parlant : le Temple solaire (région de la circonscription de Monsieur Accoyer) était truffé de médecins.
  • 10 Les psychologues protestent de la création d’une catégorie de sous psys chargés d’administrer des questionnaires. Ils ont bien raison. L’ennui c’est qu’ils tiennent un double langage : nous sommes des cliniciens vertueux bien formés [à examiner de près — Note de la Rédaction] et chassons institutionnellement partout où cela se peut la psychanalyse de l’université, car la psychanalyse n’est pas “scientifique”.

Pour un Grenelle de la vie privée

Sartre continue de le soutenir, sa vie depuis devenue destin, l’existence précède l’essence. Vous posez vos actes et cela vous définit. A posteriori. Nos cognitivo scientistes ont aboli tout cela. Foin de philosophie, leur scientisme travaille sur les essences. À l’heure du virtuel, une sorte de prédestination statistique pèse sur vous : les basses classes sont virtuellement dangereuses. Comble de leur malheur, leur essence précède leur difficile existence. Relevant d’une population prédictivement à essence frelatée vous conviendrez de votre mise sous surveillance. Nous vous remercions de votre compréhension et vous prions de bien vouloir soumettre vous-même et vos enfants au questionnaire plus ou moins confidentiel suivant.

La pensée juive dit que l’essentiel c’est maintenir la question vivante, pas de s’arrêter aux réponses, de poursuivre l’interrogation comme lieu d’exercice vital. En cela disciples de Saint Paul, nos nouveaux Inquisiteurs s’en tiennent eux aux réponses. Ils les brassent, les allègent de leur peu de sens, et confectionnent à partir d’elles le maillage du filet à jeter sur vous comme ça se faisait du temps des gladiateurs.

On avait prévu un garde-fou au délire des questionnaires proliférants, la CNIL. Celui-ci se trouve débordé, il faut le reprendre et consolider.

Nos collègues qui travaillent en institution se confrontent au quotidien à ce qu’on s’efforce de leur imposer comme la nouvelle mentalité professionnelle en matière psy. Ceux qui travaillent en cabinet libéral peuvent ne même pas soupçonner ce qui se passe juste à côté d’eux. Tirons profit de la réflexion que nous propose J-F Cottes, pour mieux comprendre ce qui se passe et s’opposer à ce qui reste résistible.

Philippe Grauer


POUR UN GRENELLE DE LA VIE PRIVÉE

PAR JEAN-FRANÇOIS COTTES

J’aborderai un aspect que prend la propagation illimitée de l’évaluation quantitative, il s’agit de la prolifération de questionnaires dans le milieu scolaire.

Je veux d’abord vous donner des nouvelles du fichier Base-Elèves qui est une base de données nationale lancée en 2004 par le Ministère de l’Education Nationale — le Puy-de-Dôme ayant été un des départements pilotes dans l’expérimentation de ce programme.

Il en avait été question lors de notre dernier grand rassemblement, le 12 juin 2006 au CRDP lors d’une soirée intitulée Prédélinquants à trois ans ? Cette réunion qui avait rassemblé plus de 300 personnes avait été un temps fort de l’action de réfutation des recommandations de l’expertise collective de l’Inserm sur le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, elle s’inscrivait dans le mouvement pasde0deconduite. Nombre d’entre vous y étaient présents.

Base-Élèves est un fichier national de l’ensemble des enfants scolarisés dans les écoles du premier degré. C’est la première fois qu’un tel outil est mis en place. Il a la particularité d’être consultable par les mairies des communes d’implantation des écoles.

Dès son expérimentation des voix individuelles ou collectives se sont faites entendre pour attirer l’attention sur les risques qu’il fait encourir aux libertés publiques et d’autres pour en demander radicalement la suppression. Sourde à ces protestations l’administration a poursuivi l’expérimentation en contraignant les personnels de l’éducation nationale, en particulier les directeurs d’écoles à entrer les données individuelles. Des directeurs d’école ont été sanctionnés pour avoir refusé de se plier aux injonctions de l’administration.

La presse nationale s’est faite l’écho du mouvement de refus de ce fichier, une pétition nationale a été mise en place sur le web, des comités se sont constitués.

En octobre dernier un premier résultat est obtenu, la suppression des mentions de la nationalité, de la date d’entrée sur le territoire, de la langue parlée à la maison et de la culture d’origine. Cela a nécessité une nouvelle déclaration à la CNIL. Mais les collectifs ont poursuivi leur action.

Le 12 juin dernier M. Darcos a annoncé que la nouvelle version de cet outil ne fera plus apparaître la profession et la catégorie sociale des parents, ni la situation familiale de l’élève, ni l’absentéisme signalé pas plus que les données relatives aux besoins éducatifs particuliers ». Ces évolutions seront précisées dans « un arrêté », ajoute le ministre en assurant « attacher une attention personnelle à la mise en place effective et rapide de ces décisions ». Nous ne pouvons que ne nous féliciter de ces sages décisions. Nous ne pouvons que constater qu’il aura fallu quatre ans pour que le politique se saisisse vraiment de la question et finisse par intervenir. Mais nous ne pouvons que nous interroger encore, comme le fait la Ligue des Droits de l’Homme dans son communiqué de lundi dernier, le 16 juin, pourquoi si cet « outil » ne sera utilisé qu’à des fins statistiques, pourquoi maintient-on un numéro d’identification nationale de chaque élève, et pourquoi le programme similaire SCONET qui s’applique au second degré, collèges et lycées, n’est-il pas traité de la même façon. Une pétition appelant à la suppression de Base-Élèves a été lancée elle s’intitule : Nos enfants sont fichés, on ne s’en fiche pas ! on peut la signer sur Internet.

Cet exemple démontre l’efficacité de la mobilisation sur ces questions. De même que nous l’avons entendu dans l’intervention de Mme Danièle Hafner sur l’action contre le programme Apprendre à mieux vivre ensemble dans la banlieue clermontoise.

Intéressons-nous maintenant à l’école de Monein dans les Pyrénées-Atlantiques. Là à l’occasion d’une « évaluation pédagogique » d’une classe de CM2, on demande aux élèves de renseigner un questionnaire, quatrième partie d’une évaluation de leurs compétences.

Parmi les onze pages de questions on retrouve bien sûr celles concernant la nationalité. Mais aussi la perception que l’enfant a de son école, et de sa famille. On y lit ces questions : « Es-tu né en France ? » ; « Ta mère est née en France ? » ; « Ton père est né en France » ; « Quelle langue parles-tu à la maison ? » ; « D’habitude qui vit avec toi à la maison ? a) ta mère, b) une autre femme tenant le rôle de ta mère, a) ton père, b) un autre homme tenant le rôle de ton père.

La ressemblance avec les questions qui figuraient sur la première version de Base-Élèves est frappante. Puis l’enfant doit répondre à une série de questions sur : « Ce que je pense des devoirs à la maison ». Parmi les réponses au choix : « à la maison j’ai vraiment l’impression de perdre mon temps » ou encore « je fais mes devoirs à la maison parce que j’aurais une mauvaise image de moi si je ne travaillais pas »

Citons également la rubrique « Ce que je pense de ce que je fais à l’école » dans laquelle on propose notamment la réponse suivante : « En classe je travaille parce que je n’ai pas envie que mon enseignant(e) me crie dessus »

Alertés par les enseignants qui ont refusé de faire remplir ce questionnaire, les parents d’élèves se ont adressés à M. Daniel Vitry directeur de l’évaluation, de la prospective et de la performance au ministère de l’Éducation nationale de l’évaluation et de la performance. Celui-ci a demandé par mail à la petite centaine d’écoles concernées « de ne pas faire remplir par les élèves la partie numéro 4 du cahier de l’élève « maîtrise de la langue et du langage » qui vous est parvenu dans le cadre de l’expérimentation des outils de l’évaluation citée en objet ».

Un autre questionnaire, cette fois adressé aux parents des élèves de classe de sixième, concernant 35000 élèves, attire l’attention des associations de parents d’élèves et des syndicats. Dix-huit pages de questions, sur la nationalité, la langue parlée, les revenus, etc. Parmi les 79 items : Où êtes-vous nés ? Dans quel pays êtes-vous né ? En quelle année êtes-vous arrivés en France ? Quelle est votre nationalité ? Si vous êtes devenus français, quelle était votre nationalité à la naissance ? Si vous êtes de nationalité étrangère quelle est votre nationalité ? En quelle langue parlez-vous à vos enfants ? Les parents récalcitrants reçoive un courrier du même Daniel Vitry stipulant que le questionnaire étant reconnu d’intérêt général, approuvé par la CNIL, et qu’il est donc obligatoire sous peine de 300 euros d’amende.

Ici, il convient d’examiner précisément la question de la déclaration auprès de la CNIL. Faisons justice d’un argument avancé par les promoteurs de ces questionnaires. Il s’agit de l’avis de la CNIL. Rappelons tout d’abord en quelques phrases l’origine de la CNIL – cela pourra nous éclairer sur la situation actuelle.

Le 21 mars 1974 une tribune publiée dans Le Monde porte sur la scène publique l’existence d’un projet de connexion de l’ensemble des fichiers dans le Monde du 21 mars 1974 intitulé : Safari ou la chasse aux Français. Qui prévoyait la mise en place d’un numéro d’identification unique qui permettait d’interconnecter tous les fichiers des administrations. Un important mouvement d’opinion contre ce fichage conduit alors le gouvernement à abandonner l’expérimentation et au vote en 1978 de la loi Informatique et Libertés et à la création de la CNIL.

Ce que l’on sait moins c’est que le 6 août 2004, en application d’une directive européenne, mais allant bien au-delà, la majorité fait alors voter une nouvelle loi informatique et libertés qui notamment réforme la CNIL en limitant ses interventions, faisant de ses recommandations sur des questions très sensibles de simples avis. C’est un proche du président de la république de l’époque et membre de son parti qui est nommé à la tête de la nouvelle CNIL. Cette réforme permettra au gouvernement d’alors de faire passer le projet d’informatisation du Dossier médical personnel qui aurait été retoqué par la CNIL première version.

C’est pourquoi la déclaration auprès de la CNIL d’une enquête, d’un questionnaire, d’un fichier informatique n’est plus la garantie que les libertés publiques et que la vie privée est protégée. La garantie par la CNIL n’a plus la même valeur.

30 ans après la première loi Informatique et Libertés il est temps de remettre à jour les conditions actuelles de préservation de l’espace intime et du maintien du droit à la vie privée. De même que face à l’élévation de la température de l’atmosphère un Grenelle de l’Environnement a été convoqué, de même, face à l’élévation du nombre de questionnaires et de la numérisation des données personnelles, il faut convoquer un Grenelle de la préservation de l’espace intime, un Grenelle de la vie privée qui prenne des mesures drastiques dans les conditions nouvelles.

Je conclurai sur un autre point, une mise en perspective.

Il y a les dangers que font courir aux libertés publiques, à la vie privée, la prolifération de la mise en fiche des enfants et plus généralement de chacun par les administrations, mais aussi l’exploitation par les sociétés commerciales de toutes les informations recueillies quotidiennement sur chacun d’entre nous.

Il y a les conséquences subjectives qu’emporte le fait de faire remplir à des enfants des questionnaires portant sur leur vie privée et celle de leur famille.

Mais il y a un autre aspect sur lequel doit s’exercer aussi la vigilance de chacun. C’est le développement d’une logique de prédiction des comportements et des conduites des sujets. Le courant scientiste aujourd’hui prétend prédire, statistiquement, ces comportements et ces conduites. Et c’est pourquoi il prône le dépistage systématique dès le plus jeune âge, et même pendant la grossesse, des sujets susceptibles de développer des comportements et des conduites dites déviantes. C’était l’esprit et la lettre de l’expertise collective de l’Inserm sur le trouble des conduites de l’enfant. C’est ce qui a mobilisé comme jamais les professionnels concernés et l’opinion publique. Cela a donné le mouvement Pasde0deconduite. Dans cette circonstance un frein a pu être mis.

Mais les tenants de ce courant scientiste ne désarment pas, cette logique poursuit ces effets.

On a vu par exemple la Haute autorité de santé remettre en circulation dans le champ psychiatrique le diagnostic de psychopathie qui est le nom pour l’adulte du trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent.

Si l’on fait se croiser le premier aspect que j’ai abordé et celui-ci alors on voit à quoi peuvent servir tous ces fichiers si ils sont appliqués dans une démarche prédictive. Recueillir des données afin de repérer des sujets susceptibles de développer tel comportement.

Enfin il faut intégrer dans notre réflexion la mise en place cette année, bien que très limitée par le Sénat pour l’instant, d’une rétention de sûreté, qui est une peine de prison avant l’acte criminel. Bien sûr aujourd’hui cette peine ne s’applique qu’à des sujets ayant accomplis des actes horribles que chacun réprouve, les criminels d’enfants. Mais demain, si nous n’exerçons pas notre vigilance, le seuil de gravité des crimes peut être abaissé.

Or cette peine de rétention de sûreté ne s’appuyant pas sur des faits est déterminée à partir de l’appréciation de la dangerosité, en particulier par une expertise psychiatrique. Disons ici au passage qu’il revient aux psychiatres de se positionner clairement à l’égard de cette utilisation de leur expertise. Accepteront’ il que leur connaissance d’un sujet soit instrumentalisée dans ce cadre ou le refuseront’ il ?

On saisit alors le risque qu’au-delà de cette expertise psychiatrique, toutes les données qui auront été recueillies au cours de la vie d’un sujet, et dès la petite enfance, pourront être utilisées à ces fins.

Ainsi dans un monde de la dématérialisation et de la virtualisation grandissante, le passage à l’acte lui-même, devient virtuel. C’est au nom de ce passage à l’acte virtuel que l’on peut et pourra demain condamner des personnes.

On sait, depuis Saint Paul, et Jacques Lacan a souligné ce point que c’est la loi qui créée le péché, disons qui le détermine. C’est la loi qui fait un crime d’un acte. Prenons un exemple connu, l’appel du 18 juin du Général de Gaulle est un crime en 1940, un passage à l’acte, une transgression des lois de l’État français, mais un acte pour nous en tant qu’il a fondé la Résistance à la Collaboration et l’Occupation.

Mais au-delà du passage à l’acte transgressif de la loi, c’est la question même de l’acte, de ce qu’il en est de l’acte, de sa possibilité même, qui pourrait bien être hypothéquée par la logique de la prédiction et de la « peine préventive ».

Je conclurai avec une dernière remarque sur la question des rapports du savoir et du réel. Le délire scientiste contemporain est proprement mégalomaniaque, il se vante de pouvoir, avec du savoir, prédire et prévoir ce qui advient du réel. Notons que la mise aux commandes du savoir dans la gouvernance contemporaine atteint un niveau inégalé dans l’histoire. Mais le succès politique de ce courant scientiste ne doit pas nous faire oublier qu’entre le réel et le savoir il y a une béance. Et que cette faille ne saurait être comblée. C’est précisément ce trou qui nécessite l’acte, fondamentalement indéterminé par le savoir, et dont on peut dire, après-coup la valeur qu’il aura prise.

Veillons à maintenir cette dimension indispensable de la responsabilité et à ne pas céder aux sirènes prédictives.

L’Entente psychanalytique contre l’Arrêté scélérat — Communiqué de presse

L’Entente psychanalytique récuse le projet d’arrêté ministériel
prétendant fixer les conditions de formation des psychothérapeutes


Toujours cette ambigüité dans l’usage de psychothérapeute tout court pour psychothérapeute au sens générique, si bien qu’on ne sait plus de quoi il est parlé.

À part cela, voici encore une levée de boucliers contre l’Arrêté Lécuyer comme certains l’appellent (rappelons que la FFPP, elle, le rejette).

On mesure combien la mobilisation gagne en puissance en pleine période de vacances. Partez tranquilles (ceux qui ont signé Sauvons la clinique). Au retour le combat reprend, il aura besoin de la détermination de tous. Entre temps reconstituez votre force de travail, prenez bien soin de vous, fortifiez votre joie.

Philippe Grauer


Communiqué de Presse du 22 juillet 2008

Les associations de praticiens réunies dans le groupe de L’Entente psychanalytique récusent le projet d’arrêté ministériel prétendant fixer les conditions de formation des psychothérapeutes.

À la clé du projet de Décret, celui d’Arrêté

(1« )
Voté voici quatre ans à l’initiative de M. Bernard Accoyer, actuel Président de l’Assemblée Nationale, l’article 52 de la loi de Santé régulait l’usage légal du titre [générique] de psychothérapeute. Le décret d’application restait en attente ; il est prévu que le Conseil d’État l’examine prochainement. Mais ce qui retient notre attention, c’est l’arrêté ministériel qui doit suivre, et dont le projet est en circulation depuis la fin du mois de juin.

Des officiers de santé mentale sous-qualifiés

Alors que le souci du législateur était de protéger le public, ce projet d’arrêté aurait un résultat exactement inverse : il prévoit en effet la mise en place d’une formation bâclée, voie courte destinée aux recalés des études de psychologie, dont on voudrait faire une masse d’agents sous-qualifiés, sans statut ni autonomie professionnelle. Comme l’indique le Pr Guy Briole, ancien chef du service de psychiatrie de l’hôpital du Val-de-Grâce, « ce projet introduit un véritable risque pour la sécurité de nos concitoyens ».

Psychothérapie d’État d’inspiration cognitivo comportementaliste

De plus, le projet prétend faire de la formation des psychothérapeutes un monopole d’inspiration cognitivo-comportementaliste, ce qui conduit les Prs Roland Gori (Université d’Aix-Marseille I) et Jean-Claude Maleval (Université de Rennes II) à mettre en cause une tentative d’instaurer « une psychothérapie d’État », véritable attentat contre les libertés.
Enfin, ce projet constitue une intolérable agression à l’endroit de nos professions : la fonction du psychiatre est réduite à celle de prescripteur de médicaments ; la profession de psychologue est vouée à être remplacée par la nouvelle catégorie de « psychothérapeute », créée sur simple fiat administratif ; le psychanalyste voit la psychanalyse et la « psychothérapie psychanalytique » glisser dans les mains de « techno-psys » (selon l’expression de Jacques-Alain Miller), parfaitement incompétents en la matière.

Résolus à s’opposer

Dès lors, l’Entente psychanalytique, qui réunit des praticiens de l’ensemble des régions françaises, fait connaître son opposition résolue à ce projet d’arrêté, et déclare qu’elle s’y opposera par tous les moyens légaux qui lui sont ouverts, notamment en informant l’opinion par le canal des médias.

Vers une large concertation en septembre ?

Les assurances qui viennent d’être prodiguées à nos représentants, tant par le cabinet de la ministre de la Santé que par celui de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, laissent à penser que ni Mme Roselyne Bachelot, ni Mme Valérie Pécresse, ne donneront leur aval à ce projet néfaste et dangereux, et qu’une large concertation sera ouverte à la Rentrée de septembre. Dont acte. Dans l’intervalle, les associations soussignées ne relâcheront pas leur effort de mobilisation et d’information.

Pour l’Entente psychanalytique, la déléguée générale Lilia Mahjoub


Association parisienne de psychanalyse (A.P.P)
9, rue du Colonel Combes, 75007 Paris
Présidente : Mme Lilia Mahjoub

Association psychanalytique Aquitania (A.P.A)
57, rue de Laseppe, 33000 Bordeaux
Président : Dr Jean-Pierre Klotz

Association psychanalytique Voie Domitienne (A.P.V.D)
7, rue Labbé, 34000 Montpellier
Président : Dr Marc Lévy

Association psychanalytique Rhône-Alpes (A.P.R.A.)
4, avenue Berthelot, 69007 Lyon
Président : M. Jacques Borie

Association psychanalytique Val-de-Loire-Bretagne (A.P-V.L.B)
18, rue Volney, 49000 Angers
Président : Pr Roger Wartel

Association septentrionale de psychanalyse (A.S.P)
47, rue de Chativesle, 51100 Reims
Président : M. Bernard Lecœur

Athénée psychanalytique d’orientation lacanienne (A.P.O.L)
143, rue du Gros-Horloge, 76000 Rouen
Président : Dr Jean-Louis Woerlé

Cercle psychanalytique du Centre (C.P.C)
32, rue Blatin, 63000 Clermont-Ferrand
Président : Dr Jean-Robert Rabanel

Collège lacanien de recherches psychanalytiques (C.L.R.P)
36, rue Verdi, 06000 Nice
Président : Dr Philippe De Georges

Collège méditerranéen de psychanalyse (C.M.P)
5, rue Vallence, 13008 Marseille
Président : Pr Hervé Castanet

Collège psychanalytique de l’Est (C.P.E)
4, rue du Général Ducrot, 67000 Strasbourg
Président : Dr Armand Zaloszyc

École de la Cause freudienne (E.C.F.)
association reconnue d’utilité publique
1, rue Huysmans, 75006 Paris
Président : M. Francisco-Hugo Freda

  • 1 Les intertitres sont de la Rédaction du site du Cifp.

Apprendre à mieux vivre ensemble ? surveiller et se prémunir contre les classes dangereuses

COCHONS QUI S’EN DÉDIT !

Cochons, cochons les petites coches, faisons faisons, des encoches à la démocratie, sous couvert d’elle. Dépistons, dépistons ! sus aux malfaiteurs précoces de moins de trois ans ! cochons, fichons ! un très joli programme canadien d’une nouvelle éminence grise du nom redoutable de Tremblay accoste sur nos rives désolées par la délinquance hyper précoce des tout petits fouteurs de merde dès le départ des classes (et même peut-être ethnies, qui sait?) dangereuses.

La Ritaline le fichage et le cognitivisme auront bien raison de ces morveux, graines de violence à redresser dans l’œuf pour préserver la société de bonnes conduites que nous avons le privilège ensemble de libéralement constituer. Il faut leur apprendre à vivre avant qu’ils nous fassent la loi, ou se mettent à protester, les petits cons. Commençons par les repérer.

Vivons bien ensemble en surveillance et sous surveillance. Laissons l’éducation et le traitement clinique individualisé aux rêveurs, mettons en place dispositifs et protocoles, systèmes d’enquêtes et cochages à tout va, qu’aucun jeunot tireur de nattes ne soit désormais à l’abri du regard d’État, et nous serons tranquilles. Comme en Espagne du temps de Franco. Le tranquillisant est indolore, la paix des logiciels sociaux ayant remplacé avantageusement celle des cimetières, la démocratie cognitive est en marche. L’ennui, c’est que l’État de bien-être total, si l’on écrit État avec la majuscule, cela fait tout drôle. Après l’hygiénisme qui donna la formule politique que l’on sait au XXème siècle, le neuro cognitivisme d’État va donner quoi ? demandons-le nous maintenant. Dès maintenant !

Demandons-nous à quoi pourraient bien servir les techno-psys qu’on veut nous préparer, cognitivistes en diable, ignorant la clinique, auxquels il serait loisible de demander et dont il serait facile d’obtenir qu’ils se plient à d’innocentes consignes faisant d’eux les opérateurs d’un sérieux recadrage de la société tout entière, à partir de l’École, dès le plus jeune âge ça ne vous rappelle rien ?

Après avoir substitué le trouble au symptôme, question de terminologie, question de novlangue, il ne reste plus qu’à s’occuper des fauteurs de trouble. À quoi peuvent dans certains cas servir les mots. Nous autres qui y prêtons professionnellement quelque attention, ne nous y laisserons pas si facilement flouer. D’où l’intention de nous repousser dans les ténèbres extérieures. Ils peuvent toujours essayer ! un front uni des psychanalystes et des psychothérapeutes relationnels — anti cocheurs neuroritalineurs nés, avec votre soutien (1« ) veille et veillera à ce que leur cochemar ne prenne pas corps, à ce que nos enfants, et notre société échappe à leur tentative de normalisation scientistique des âmes.

Merci à Danièle Hafner pour cette contribution à la réflexion et à la mobilisation, merci aux InterCoPsychos pour leur généreux et compétent travail au long cours d’analyse et de vigilance. Nous relayons volontiers leur parole. Dispersez là aux quatre vents de l’esprit. C’est notre arme à nous. Elle ne se périme jamais.

Philippe Grauer


APPRENDRE À MIEUX VIVRE ENSEMBLE ?

Par DANIÈLE HAFNER

Extrait de Instantanés de l’InterCoPsychos – N°269

Dans le Puy de Dôme et huit autres départements

Le laboratoire du Centre interdisciplinaire sur l’enfant dénommé Ce qui sort de bon, éclairé par le discours de la psychanalyse lacanienne et par le mouvement Pasde0deconduite pour les enfants de 3 ans, s’inquiète de la suite donnée au projet Apprendre à mieux vivre ensemble — AMVE, et de l’extension à laquelle on le promet dans le Puy-de-Dôme et dans huit autres académies.

Rappelons que, suite à un audit réalisé en 2006 par l’équipe de recherche d’ Éducation à la santé à l’école sous couvert de l’Inspection académique du Puy-de-Dôme — IA, et de l’Institut de formation des maîtres — IUFM d’Auvergne, un collège de la périphérie clermontoise a été l’objet d’une action concertée entre les ministères de la Santé et de l’Éducation nationale, financée par le Comité régional exécutif des actions de santé — CRÉAS, action qui prend place dans une étude internationale de l’Organisation mondiale de la santé — OMS, sur la santé et le mode de vie des élèves : Health Behaviour in School-Age Children — HBSC.

Cette action, décidée par l’institution, présentée en plénière au personnel éducatif et pédagogique du collège, est annoncée comme une action de prévention et de dépistage des comportements à risques (violences et addictions). Elle vise à développer des compétences psycho-sociales, telles que la gestion du stress, la maîtrise de ses émotions, le règlement des conflits, la prise de décision, la conscience de soi, la créativité. Dans ce projet, 22 écoles sont déjà engagées, ce, depuis 2003, dans deux circonscriptions de la périphérie de Clermont-Ferrand.

On entend les mener là où ils ne le souhaitent pas

Si le thème du Mieux vivre ensemble suscite à priori l’adhésion, de nombreux enseignants et les représentants des Fédérations de parents d’élèves, comprennent très vite, à la lecture de questionnaires de type comportementaliste, que l’on entend les mener là où ils ne souhaitent pas aller.

En effet, il est demandé aux élèves, dès la maternelle, d’évaluer leurs relations avec leurs camarades, leurs enseignants, la directrice. Il est demandé aux parents d’évaluer leurs relations avec l’école et celles de leurs enfants ; aux enseignants, d’évaluer le comportement de chaque élève. Il suffit de cocher une quarantaine d’items. Il est aussi demandé aux enseignants d’évaluer leur adhésion au projet. Relevons en particulier deux items : les enseignants doivent juger « si l’éducation au “Mieux vivre ensemble” concerne autant les enseignants que les parents » (item 2) ; si « l’éducation à la santé au Vivre ensemble pose des problèmes éthiques » (item 18). Nous retenons cet item comme un aveu.

D’ailleurs, une remarque préalable s’impose. Ces questionnaires, prétendument anonymes et sécurisés, sont néanmoins d’un anonymat réversible puisque le « secret professionnel peut être levé dans certains cas », comme l’a reconnu une des responsables du projet. En outre, ces questionnaires d’origine anglo-saxonne se réfèrent aux méthodes des thérapies cognitivo-comportementales — TCC et rentrent dans une politique globale qui vise à légiférer sur la santé, « état de bien-être total », physique et psychique, selon la définition de l’OMS.

Rappelons qu’un rapport de l’INSERM sur l’évaluation des psychothérapies avait conclu, en 2003, à la seule efficacité des TCC, aux dépens des thérapies d’orientation analytique, et que l’ANAES entendait évaluer ces dernières à l’aune des critères des thérapies comportementales. Les conclusions des experts ad hoc s’inspiraient uniquement des références à la seule littérature anglo-saxonne sur ce sujet.

Cerner les fauteurs de trouble

Or, on le sait, les TCC s’orientent du DSM IV, lequel substitue la notion de trouble à celle de symptôme. Chaque trouble correspond à une molécule spécifique et/ou à un programme à partir duquel le sujet est conduit à rectifier son comportement inadapté. Sont ainsi évacués les dires du sujet. Il suffit de cocher, diagnostic et traitement sont établis, non pas au un par un, en prenant en compte la particularité, mais de façon universelle, sur des standards qui font normes. Les catégories dans lesquelles sont classés les sujets sont préalablement définies, puis remaniées à l’infini, en fonction des nouveaux troubles repérés. Avec ces questionnaires arrivent donc à l’école ces mêmes pratiques, ces mêmes outils.

Que faut-il repérer ?

L’individu asocial, l’hyperactif, le dépressif, l’inhibé, l’agressif, sa parenté, son environnement social et familial.

Que faut-il traiter ?

L’individu et ses relations à son environnement, l’environnement lui-même afin que règne l’harmonie, au nom du nouvel « idéal », celui du « bien commun », de la paix et de la non-violence à l’école et dans la société.

Or, si nul ne peut ignorer les progrès apportés par la science, pouvons-nous oublier les leçons de l’Histoire du XXème siècle et les effets du behaviourisme, étudiés par Annah Arendt dans Les origines du Totalitarisme ? Elle y dénonce cette « obsession de la science qui caractérise le monde occidental depuis l’essor des mathématiques et de la physique au XVIème siècle » [i], cette « croyance en la science », c’est à dire au scientisme, à « la science devenue une idole qui guérira magiquement les maux de l’existence et transformera la nature de l’homme » [ii], en éliminant « le caractère imprédictible des actions et des conduites humaines ». Plus récemment, lors d’un forum à Bordeaux en mars 2004, Jean-Didier Vincent, neurophysiologiste, professeur à l’Institut universitaire de France, membre de l’Académie des sciences, chercheur et enseignant déclarait : « Ce qui nous différencie radicalement des singes, c’est cette extraordinaire relation à l’autre et qui est ce que moi j’appelle la Psyché ». Nous sommes loin du discours des cognitivo-comportementalistes qui entendent tout expliquer par des causes organiques et traiter l’homme comme une machine, son cerveau comme un ordinateur. C’est pratique, il suffirait donc de changer les pièces qui dysfonctionnent ou de les rajouter : de la « mécanique » en somme. Tout serait maîtrisable à priori, tout serait rassurant.

Des logiques d’enfermement

Or, l’air du temps veut en effet que l’on se préoccupe de sécurité, et à ce titre, que l’ « on mette en place des logiques d’enfermement, le seul problème, c’est comment se débarrasser de ceux qui font problème » dénonce Philippe Mérieux dans le supplément du numéro 641 d’un U.S magazine de septembre 2006. Il poursuit : « Il faut travailler sur les causes et pas seulement tenter de faire oublier les effets ». Ajoutons ce que Laurent Ott, docteur en philosophie, éducateur, enseignant, écrit dans Quand brûlent les banlieues. « Au nom des politiques de sécurité, l’espace devient de plus en plus cadré, surveillé selon un modèle où chacun se sent virtuellement en faute. C’est insidieux, mais on assiste à une « pénalisation » douce des individus et des familles. Les questions de sécurité et de surveillance prennent le pas sur les missions éducatives. Un modèle « doucement » policier ne serait-il pas en train de changer le regard que nous portons sur la société ? ».

Aussi, si l’école, les enseignants, les élèves, les parents, évaluent, s’évaluent, veillent et se surveillent, plus forte sera la norme, plus notre seuil de tolérance baissera. Plus nous repèrerons de comportements déviants et plus nous rentrerons dans une logique répressive.

Quel mieux vivre ensemble ?

Car de quel Mieux vivre ensemble s’agit-il ? Pourquoi ? Pour qui ?
Derrière le discours bienveillant et bien-pensant de l’AMVE, le réel tout soudain révélé par les statistiques, donne le ton de l’urgence. Ces chiffres ont la prétention de nous dévoiler ce que serait notre réalité quotidienne : c’est ici, c’est maintenant, et nous l’ignorions !

Notons que le discours scientiste réduit le sujet, c’est-à-dire la complexité humaine, au seul savoir chiffré, lequel oriente aujourd’hui les politiques de l’État. Emboîtent le pas l’INPES — Institut national de prévention et d’éducation à la santé , la MGEN — Mutuelle générale de l’éducation nationale dont la responsable de la politique de santé publique, Viviane Kovess, est d’orientation comportementaliste. Il faut étudier les « populations à risques » pour responsabiliser les individus et alléger ainsi les coûts de la santé en diminuant la protection sociale. Foin de la solidarité sur laquelle s’était construit l’État social de l’immédiat après-guerre ! Vos cotisations seront calculées en fonction de vos facteurs de risque, donc individualisées, et votre génotype bientôt en décidera.

Qui doit-on responsabiliser ? Pourquoi les enfants des « banlieues » ou ceux des quartiers défavorisés sont-ils en priorité « évalués »? Au nom de quelles certitudes, prétendument scientifiques entend-on traquer ce qui continue d’échapper à nos chercheurs internationaux ? Au nom de quelles certitudes en effet imposer aux familles une véritable « extorsion de l’intime » et modifier leur mode de vie ? De quel droit rendre floues les frontières entre ce qui est public et ce qui est privé ? Pourquoi s’empresser d’étendre ce projet AMVE ? N’oublions pas que Didier Jourdan, enseignant-chercheur, initiateur et promoteur de l’AMVE, est en charge d’une mission « nationale » laquelle prétend réduire le symptôme à sa partie la plus dérangeante, la plus visible, le comportement, en particulier celui des individus en zones sensibles, car les banlieues, ça brûle !

Que faut-il faire taire ? Qui faut-il faire taire ?

Il faut maîtriser la jeunesse, elle fait peur car elle est imprévisible. Il faut faire taire tout ce qui/ tous ceux qui gêne(nt). Veut-on dissiper les fantômes de 68 ? karchériser l’Histoire comme l’on entend karchériser les banlieues ?

Que faut-il effacer ?

L’inconnu, l’Autre qui effraie parce qu’il est différent.

Le projet de l’AMVE prétend apporter la paix sociale et ça commence dans les cours de récréation !

Cette paix là nourrit les marchands de bien-être et remplit les prisons. Il y a « gros à gagner ». Nos chercheurs internationaux reçoivent les mannes des industriels de la chimie et de la promesse du bonheur. On va pouvoir « bricoler » l’homme et tout contrôler. Tous heu-reux ! C’est le credo des temps nouveaux.

Mais gare à celui qui bouge !

3 millions d’enfants aux U.S.A et 70 000 sur une population de 7 millions d’habitants au Québec, sont mis sous Ritaline. La vente de ce produit y a augmenté de 226% en 20 ans. Les 2/3 des enfants ainsi traités appartiennent aux classes défavorisées. Or Didier Jourdan prétend combattre « l’ennemi », Richard Tremblay, chercheur québécois, « avec ses propres armes » : les questionnaires HBSC. Mais à utiliser les armes de l’ennemi, il se confond avec lui. Que prétend prouver « scientifiquement » Richard Tremblay ? Les origines environnementales de la délinquance. Il étudie les bébés dès 17 mois car « ils sont méchants », et préconise d’agir par l’action préventive et éducative contre le déterminisme social, afin de modeler, remodeler – modéliser implicitement — les comportements déviants repérés et ceux de l’environnement familial et scolaire. Richard Tremblay « tremble » et fait « trembler ». Et l’on prétend ainsi endiguer les manifestations du malaise social, exacerbé par la férocité du système économique libéral.

Souffre et tais-toi

Ce Souffre et tais-toi auquel sont enjoints les élèves des écoles, calmes et pacifiques du temps heureux de l’AMVE, ne serait-il pas la marque d’un mépris pour les « masses » qu’on traite comme telles, de façon anonyme et standard ?

Sont-ce là les « leçons de vie » visées par l’AMVE. et pour lesquelles sont instrumentalisées toutes les activités de l’école : sportives, expressives et créatrices ? Est-ce pour endiguer le réel dérangeant auquel le sujet contemporain a affaire ? Sans marges, sans la possibilité d’expérimenter au risque de… La vie s’en trouve mortifiée, et Rimbaud réduit au silence.

Un avenir bâti sur la crainte de vivre

Enfin, l’AMVE. laisserait croire qu’il peut modifier la nature humaine et désinscrire de l’être sa part d’angoisse et l’ombre qui le divise. Là où il croit évaluer le « progrès » qu’il espère, évalue-t-il le symptôme qu’il déplace, les effets négatifs de ses « douces » injonctions, voire leurs effets incitatifs ? Evalue-t-il la violence que le sujet « enfermé » peut exercer en retour contre lui ? L’AMVE risque donc de pousser à toujours plus de conformité dans une illusion de maîtrise, renforçant l’isolement et l’exclusion par l’instrumentalisation du regard au profit de l’évaluation du comportement, le regard de l’Autre sur soi, le regard de soi sur l’Autre, le regard de Soi sur soi. Ce regard circulaire et introjecté deviendra inquisiteur et persécuteur. Craignons cette politique qui bâtit l’avenir sur la crainte de vivre et la peur de l’Autre, celui qui ne pense pas comme, celui qui ne vit pas comme… Il y a peu, les enfants naissaient accompagnés des rêves de leurs parents, « il ou elle sera… ». Ils naîtraient désormais « au risque de devenir » ? Or, les paroles prédictives enfantent l’avenir des petits d’hommes.

Le laboratoire Ce qui sort de bon entend témoigner et explorer d’autres voies possibles pour le mieux vivre ensemble . Nous devons rester vigilants à la banalisation du discours sécuritaire, lequel vise à toujours plus nous assujettir dans un fantasme de transparence. Nul ne pourra rester caché sous peine d’être suspect.