SÉPARATIONS — l’IABFS accueille les Journées francophones de l’Analyse bioénergétique

IABFS (1« )— SFABE (2« ) — SOBAB (3« )

Journées marseillaises des sociétés francophones d’Analyse bioénergétique

organisées cette année par l’IABFS

SÉPARATIONS

Samedi 4 & dimanche 5 octobre 2008 — 10 Brd Garibaldi 13001 MARSEILLE


Un peu d’histoire.

L’Analyse bioénergétique principalement axée sur l’œuvre et la transmission d’Alexander Lowen et de l’Institut international d’Analyse bioénergétique, poursuit paisiblement son petit bonhomme de chemin au sein de la psychothérapie relationnelle, laquelle est plurielle(4« ) et pas forcément multiréférentielle(5« ), attention aux mots et aux concepts. Bénéficiaire de l’héritage reichien elle en a longtemps conservé une vague odeur de souffre due à certains délires orgonatiques de la dernière période de Reich, dont l’ Analyse caractérielle demeure de toute façon un classique de la littérature.

Lowen analysé et formé par Reich(6« )à la fois se déclara psychanalyste ce qui élargit quelque peu démesurément le concept, puis développa son propre système, par une quinzaine d’ouvrages remarquables, en voie de réédition.

Années 1990

Beaucoup d’eau a coulé sous beaucoup de ponts depuis lors. Nombreux sont les analystes bioénergéticiens européens contemporains qui s’efforcent, en dépit des appels réitérés de Lowen à revenir aux fondamentaux comme on dit maintenant, et à s’en tenir exclusivement à eux, de conjoindre héritage reichien et psychanalyse, conjonction à la fois impossible, nécessaire et fertile, illustration vivante de l’avantage qu’il y a à ne pas se barricader dans la forteresse de sa super méthode, bref du principe de la multiréférentialité.

Développements contemporains

Heiner Steckel, formateur de l’Institut international d’ABE comme cela se dit, contribue auprès de l’IABFS à approfondir et renforcer avec rigueur et créativité clinique le message de cette discipline majeure. Il participera à la manifestation que nous annonçons. Il faudrait recommander l’ensemble du programme par le détail. Contentons-nous de signaler la participation de Daniel Ramirez, notre philosophe affidé, et de Lucienne Spindler, qui pourrait bientôt conduire un Atelier marseillais aux couleurs du CIFP.

S’inscrire dès maintenant

Commençons par remarquer et saluer la vitalité institutionnelle de l’IABFS qui effectue un excellent travail dans le Midi et s’acquitte fort bien de sa tâche d’organisateur de ces francophones Journées. Bien entendu les sociétés sœurs sont conviées à participer elles-mêmes activement à ces Journées — ce qui en constitue tout l’intérêt. Notre Jacques Tosquellas et votre serviteur seront présents. Les indigènes viendront en nombre, les visiteurs venus du Nord (axe Lyon Paris Bruxelles) de Marseille et de tous autres lieux européens en profiteront pour jouir collatéralement de l’été indien méditerranéen. Bienvenue à tous donc à cette manifestation qui mettra du soleil au cœur énergétique de chacun/e.

Philippe Grauer}


SÉPARATIONS

Argument

Quel impact notre société de plus en plus individualiste a sur nos comportements ? Le lien via internet se superpose-t-il, remplace-t-il la relation humaine ? Dans quelle mesure cet espace temps et distance gommés d’un simple clic attente-t-il aux bases originaires ? Les séparations de plus en plus fréquentes, rapides, divorces, changement d’emploi, déplacements, changement d’identité sexuelle se démultiplient, quels peuvent donc être les retentissements de l’époque dans laquelle nous vivons ?

La vie est faite de séparations. Certaines inaugurent des étapes de différenciation, de croissance, nécessaires à son maintien et à son développement. Des changements, voire des transformations s’opèrent à cette occasion ; on peut parler de séparations vitales. Pour l’être humain, la première épreuve de séparation est celle qui préside à la naissance.

Passage obligé : celui de passer par cette perte de la mère placentaire, pour entrer dans un devenir : c’est une rupture. Une coupure fondamentale pour passer d’un état à un autre. La dernière étape de séparation à affronter est celle de notre finitude inscrite dès la naissance, la mort. Ultime travail du devenir. Ces séparations peuvent être dites vitales, en ce sens qu’elles font inéluctablement partie du cycle de la vie.

Nous construisons des liens de sens et d’histoire au plus près du corps autour de ces étapes de développement. La question des modes de liens originaires et de leur déliaison différenciatrice serait-elle au cœur de toute forme de séparation ? Ces modes de liens servent-ils d’expérience princeps ? Pertes inintégrables, deuils impossibles, dépressions infinies, plus ou moins masquées, somatisations aux multiples visages, en dépendent-ils?

Mais l’accomplissement du deuil, et sa force individuante et maturative, se heurte parfois à son évitement, entre séparation destructive et emprise : mépris de la séparation, tout autant que de l’amour ou de la tendresse, déni visant à abolir toute différenciation. Se dégager d’une dépendance, se libérer d’une relation d’emprise est un processus lent, fait d’étapes de reconnaissances successives de capacités à vivre seul, à trouver ressources et vigueur pour choisir, oser le risque d’une vie responsable et autonome, libre et dans le respect du regard de l’autre.

Comment nous, thérapeutes, sociologues, philosophes, traitons-nous la séparation ? De quelle manière nous y préparons-nous pour la mettre en place ? C’est autour de ces questions, interrogations, et ce champ de réflexion, que nous proposons de nous rencontrer pour échanger, partager nos expériences sensibles, cliniques.


PROGRAMME

9h30 –

Ouverture

des Journées francophones par Jean Constantin Colletto ABE

Petite métaphysique de la séparation

Il est dit dans la Genèse, qu’au début, des Elohïm séparèrent la lumière du noir, les eux d’en haut et les eaux d’en bas… le jour et la nuit. Puis, séparés du jardin qui les a vus naître les premiers humains durent errer et se multiplier sur la terre. Tout être ex-iste, en quelque sorte parce qu’il est séparé de l’unité primordiale. Mais nous recherchons l’unité et essayons d’éviter les séparations. Penser la séparation sans crainte et tremblement est difficile. Cependant penser c’est déjà un peu séparer, analyser, abstraire…
C’est l’énigme de la conscience qui se joue dans ce sujet : seul séparé de l’objet le sujet observe, et pourtant il ne se vit pas sans souffrance en tant que séparé. Seulement indépendants des tutelles nous devenons autonomes et pourtant la nostalgie des liens nous fonde, comme « sur une colonne absente ». Nous devons nous construire, de séparation en séparation, entre celle de la naissance et celle de la mort, sans que l’on puisse dire exactement où séparation s’arrête et isolation et indifférence commencent, où l’individuation tourne à l’individualisme et ce qui est inéluctable devient irrémédiable.

Daniel Ramirez – Philosophe

Se séparer pour grandir

Si la vie est faite de liens et de séparations, la fin du cycle de l’adolescence incite à la séparation « nécessaire » de la famille, pour accéder à une individuation, à l’autonomie de la vie adulte.
Pour beaucoup de jeunes d’aujourd’hui, où le temps de l’adolescence s’allonge, au sein de la cellule familiale, le processus de séparation n’est pas facile à opérer. Il passe souvent par différentes formes de dépendances, qui peuvent prendre des allures d’addiction ; ceci renforcé par la culture de consommation de notre société.
De l’absence d’un bon lien sécurisant au trop de liens de dépendances, les intrications relationnelles se tissent dans des couleurs très contrastées. Pour aider le jeune à effectuer ce passage à la vie adulte, quels espaces transitionnels mettre en place ?

Jean-Luc Emeraud – Psychothérapeute analyste bioénergéticien – SFABE

Les passages de la vie

Comment accompagner les souffrances physiques, psychologiques, spirituelles de ceux que nous accompagnons sans nous détruire nous-mêmes. Comment laisser le patient exprimer son émotion, sa révolte, son angoisse, son chagrin d’avoir à se séparer de tout ce qui faisait sa vie. De la révolte à l’abattement, de la résignation à la paix, comment aider la personne à lâcher prise et à mourir, du côté de la sérénité ? L’écoute, la parole, le toucher, les gestes, la présence.

Chantal Nesme psychothérapeute gestaltiste – Spécialisée dans l’accompagnement de fin de vie

Pause Repas : 12h30 – 14h30

Samedi Après Midi

Séparation en relation – ATELIER

La capacité à se séparer et à rester en relation et celle d’être en relation et de rester séparé – deux besoins de base du développement qui demandent à être intégrés. Je présenterai ma compréhension bioénergétique de ces dynamiques et les façons de travailler avec elles.
Je considère que – l’enracinement – l’énergie – le contenir – l’expression de soi sont les pierres de la construction de base de cette intégration.

Heiner Steckel – Psychothérapeute en ABE – Allemagne

Modes de s’en aller

Et nous psychothérapeutes, analystes bioénergéticiens, tricoteurs de liens et de déliaisons au plus près du corps, qu’inventons-nous pour survivre à ces pertes maturatives annoncées, à ces disparitions brutales, ruptures et refus de contact soudains, mailles filées, irrattrapables dans l’ouvrage patiemment tissé ? Comment nous consolons-nous de ces manques de longs corps à corps dont nous avons vécu ? Césures, clôtures inguérissables, dont nous sommes coutumiers . Petites séquences cliniques.

Lucienne Spindler – Psychanalyste jungienne, psychothérapeute en ABE – IABFS

Et qu’en est-il du côté des mouettes ?

Jean-Yves Monnat, qui vit dans l’intimité d’une colonie de mouettes depuis 30 ans, vous contera ce qu’il sait — ou croit savoir — des conditions de la séparation chez ces oiseaux de mer libres : l’émancipation et le départ des jeunes, la fidélité, le divorce et le veuvage des adultes, l’attachement des uns à leur lieu de naissance lorsque vient pour eux le temps des amours, et des autres à leur site de reproduction lorsqu’ils y ont connu le succès.

Jean Yves Monnat


Dimanche 5 octobre 2008

Mémoires et séparations

Chacune des mémoires, procédurale, épisodique et sémantique, stocke nos souvenirs depuis la naissance d’une manière particulière : sensori-motrice, émotionnelle ou langagière. Chacune a ses modes d’accès et de rappel particuliers. La séparation ou les séparations vécues au cours de son histoire y sont inscrites et réactivables. Des exemples cliniques illustreront ces rappels possibles en thérapie bioénergétique. »

Guy Tonella – Psychologue, Psychothérapeute en ABE – CFAB

L’art et la manière de se séparer

A partir de perspectives historiques analytiques, biologiques, comment
esquisser pour ce qui est de l’ABE une manière de se séparer justement.

Jean Marc Guillerme – Psychothérapeute en ABE – SFABE

Subjectivation et séparation

Qu’est-ce que le sujet ? Nous tenterons de répondre à cette question en refusant de considérer l’ordre humain comme une entrave soustraite à l’ordre naturel de l’enchaînement infini des causes et des effets. En nous référant, sur le versant philosophique, à Spinoza pour qui l’homme n’est pas « un empire dans un empire ». En congédiant donc le principe même d’une séparation radicale entre nature et culture. On le verra, pareille façon de poser la question du sujet, contre toute attente, nous éloigne de tout fatalisme et nous permet de penser aussi et surtout la possibilité pour les hommes de ne plus être séparés de leur puissance d’agir. Une telle approche philosophique imprègne profondément notre façon de faire la sociologie avec les acteurs sociaux. Elle conditionne au plus haut point la mise en place des dispositifs méthodologiques et les recherches empiriques dans leurs dimensions les plus concrètes.

Pierre Roche, sociologue clinicien

Ce n’est qu’un au revoir

– Clôture des Journées 2008 – Martine Vigier – ABE – Vice Présidente IABFS


Bulletin d’inscription

émis par le CIFP, à copier & adresser à :

Institut d’Analyse bioénergétique France-Sud

5, Boulevard Camille Flammarion, 13001 MARSEILLE
Tél : 04 91 08 46 01
Association sans but lucratif (loi de 1901) Affilié à l’IIAB — Institut international d’Analyse bioénergétique
Courriel : iabfs@analyse-bioenergetique.com
Sites :
— www.analyse-bioenergetique.com
— www.iabfs.fr

Inscription aux Journées francophones d’Analyse bioénergétique Marseille octobre 2008

Nom, prénom …………………………

Adresse …………………………

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Tél : …………………………

Courriel : …………………………

Je désire m’inscrire :

– à l’ensemble des journées francophones (175 € / 130 € (7« ) / 245 € (8« )

– uniquement aux conférences et atelier sans la soirée festive (déduire 30 €)

Je verse la somme totale de : ……………….€

Chèque établi à l’ordre de

IABFS JF 2008

Adressé à : Jean Christophe BOGART – Mas de Gion, 13280 MOULES

Une facture acquittée et une attestation de présence vous seront remises à votre arrivée.


autre événément à noter : l’IABFS organise prochainement un

Groupe de formation à l’Analyse bioénergétique

dont un premier regroupement de présélection, animé par Lucienne Spindler et Jacques Tosquellas, aura lieu le 20 septembre 2008. Contacter le 0616 494 231.


  • 1 Institut d’analyse bioénergétique France-Sud.
  • 2 Société française d’analyse bioénergétqiue.
  • 3 Société belge d’analyse bioénergétique.
  • 4 Le pluralisme c’est la diversité interne et juxtaposition au sein de l’ensemble dénommé psychothérapie relationnelle, des écoles et disciplines.
  • 5 la multiréférentialité c’est l’art de conjoindre plusieurs disciplines qui ne vont et n’iront jamais vraiment ensemble, la tension de conjonction s’équilibrant d’une force antagoniste équivalente, voir la définition de ce concept sur notre site. Voir également la différence entre intégratif et multiréférentiel.
  • 6 Il s’en tint à la {végéto-thérapie caractéro analytique qu’il développa en introduisant de nouveaux concepts, notamment celui de structures caractérielles liées aux stades de développement (d’inspiration psychanalytique).
    Il ignore tout de la période orgone ultérieure de Reich avec la Food & Drugs Administration à propos des fameux caissons régénérateurs qui furent surtout générateurs d’un épisode parnaoïdal, pas forcément non plus tout à l’honneur de la bureaucratie américaine.
  • 7 Étudiants de moins de 26 ans, stagiaires IIAB, chômeurs.
  • 8 Formation continue.

Attention délire : le neuroscientisme rebaptise les sciences sociales en sciences cognitives

On ignorait à ce jour que dans { cognitivisme se trouvait tapie la racine cogner . Et pourtant elle cogne sur tout ce qui en sciences humaines a encore l’aspect humain.

Il paraîtrait que nous psychothérapeutes relationnels ainsi que les psychanalystes, serions étonnament bornés et pour tout dire incurieux des neuro-idéologues qui manifestent leur intention de pousser toujours plus leur avantage à notre détriment de non scientifiques qui charlatanons incognitaux. Eh bien voici de quoi la satisfaire notre curiosité. Le cognitivisme se comporte comme une idéologie hargneuse. Cela n’a rien à voir avec les mérites comparés entre différents courants de recherche, leur émulation et leurs possibles recoupements. Cela s’appelle un désir d’hégémonie conduit agressivement, pensant que l’air du temps favorisera l’opération.

Nos neuro idéologues sur tous les fronts scientifiques sont lancés dans une vaste politique d’élimination de ceux qu’ils considèrent comme leurs rivaux, les humanistes. Cela se remarque particulièrement dans les lieux de recherche où la chasse aux sorcières, entamée depuis des années s’amplifie : l’université, et maintenant le CNRS.

Cette ligne politique n’est pas saine. Le passage en force prévisible du décret d’application retors de la loi Accoyer et de l’Arrêté scélérat l’accompagnant ressortissent de le même neuro – logique hostile à l’épithète humaines accolé à sciences.

Dialogue scientifique, oui, chasse à l’homme dans les couloirs du CNRS et universitaires, non ! Demain c’est dans nos cabinets qu’ils viendront exiger que nous soyons bien libellés cognitivo-thérapeutes standard dûment placardé par une affiche normalisée réalisée par les services publics à cet effet en vue de protéger les populations contre toute infiltration humanistique.

Pierre-Henri Castel(1« ) et Alain Ehrenberg, se désolidarisant des psychanalystes qui s’estimaient en danger, ont choisi l’an dernier l’aventure de la collaboration avec les neuroscientistes. Maintenant les voici liquidés, dévorés par la machine avec laquelle ils ont collaboré. Bien entendu nous les appuyons maintenant qu’il leur arrive ce à quoi ils ne voulaient pas croire. Que l’exemple nous serve de leçon.

La connectivité cérébrale généralisée finirait par nous décérébrer. L’opinion ne se laissera pas entraîner dans une aussi obscure régression.

Philippe Grauer}


Libération — mardi 23 septembre 2008

Les signataires de ce texte (1) sont tous concernés par le domaine que le projet d’Institut national des sciences humaines et sociales (INSHS) entend regrouper sous l’appellation «Cognition et comportement».

Nous sommes étonnés et inquiets de voir que le projet considère que ces domaines relèvent exclusivement des sciences cognitives, constituant les «théories de la complexité» en référent méthodologique central. Il ne fait aucune mention de la philosophie des sciences non naturalistes, de la sociologie, de l’histoire, de l’anthropologie et des sciences politiques.

Pourtant, la question de savoir ce que sont précisément la cognition et le comportement est, à l’évidence, un objet des sciences humaines et sociales : il suffit de penser aux conséquences juridiques et pénales, professionnelles, éducatives de la définition de ce qu’est un comportement, ou aux dimensions collectives, linguistiques, pragmatiques de ce qu’on entend par cognition. Pour avoir une idée de l’aveuglement de la nouvelle perspective envisagée, rappelons-nous seulement les polémiques qui ont suivi la publication de l’expertise collective de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) sur le trouble des conduites en 2005 : la définition des comportements anormaux des enfants est apparue comme un enjeu de société. Nous sommes inquiets de constater l’absence dans le projet des mots-clés santé mentale, psychiatrie , alors que ces domaines sont aujourd’hui, non seulement des préoccupations transversales de nos sociétés, mais encore des objets de conflits.

Peut-on encore sérieusement affirmer que la connaissance du « substrat cérébral » est la principale chose à considérer pour traiter des questions d’éducation, de santé ou d’organisation du travail ? Les meilleurs spécialistes des neurosciences eux-mêmes s’en gardent bien, et nombreux sont ceux qui souhaiteraient un dialogue approfondi avec des historiens, des sociologues ou des philosophes, précisément sur ces points, afin de procéder à l’indispensable analyse conceptuelle des termes en question : esprit, cerveau, connaissance, comportement.

Nous ne sommes pas appelés à devenir des neurosociologues, des neurophilosophes, des neuroanthropologues ou des neurohistoriens. L’examen concret de la normativité de la vie sociale découverte par l’École sociologique française (Durkheim et Mauss) et la sociologie allemande (Weber) n’est pas une illusion destinée à être remplacée par l’étude de la connectivité cérébrale. C’est un niveau autonome et irréductible de la réalité humaine.

Pourquoi, sans aucun argument explicite en sa faveur, accorder un pareil privilège à un paradigme particulier, naturaliste (ou du moins réductionniste), au détriment d’approches intégratives qui font place aux dimensions sociales de la formation des connaissances (aux contextes sociohistoriques, aux institutions). L’INSHS doit-il mettre un seul paradigme intellectuel en position dominante ? Doit-il rayer d’un trait de plume le pluralisme méthodologique et les débats de la communauté scientifique internationale ? Doit-il enfin compter pour rien l’excellence reconnue des programmes non cognitivistes en SHS ?

Depuis plusieurs années des chercheurs en sciences sociales ont commencé à développer, au sein du CNRS notamment, des recherches sur ces sujets. Ils ont constitué un milieu scientifique ouvert et créatif, et ont entamé son internationalisation. Le projet tel qu’il est conçu aujourd’hui mettra fin à cette dynamique. Au-delà, il menace l’existence même des sciences humaines et sociales comme disciplines vivantes, critiques et constructives.

Nous reconnaissons parfaitement l’intérêt des sciences cognitives, et la nécessité qu’elles aient leur place et qu’elles se développent à l’INSHS.

De même il nous paraît essentiel de valoriser et de reconnaître les «théories de la complexité» comme un authentique partenaire scientifique dans les sciences humaines et sociales. C’est une condition évidente de la crédibilité scientifique internationale du futur institut.

Mais pour cette raison même, nous refusons leur monopole. Le statut du pôle «Cognition et comportement» tel qu’il est actuellement rédigé consacre la marginalisation d’autres paradigmes d’analyse ou leur insidieuse relégation dans le patrimoine historique.

Nous exigeons donc la réintroduction explicite, dans la mission confiée au pôle «Cognition et comportement», des disciplines qui en ont été exclues, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie, l’économie (qui n’est pas une neuroéconomie, pour la plupart des chercheurs) et les sciences politiques afin, tout simplement, que la liberté et la qualité de la recherche soient préservées au sein de l’institut.

(1) La liste des 423 signataires sur www.hermeneute.com/INSHS

  • 1 lui-même psychanalyste

Sens & souffrance : UNO, NESSUNO, CENTO MILA

Contribution au Colloque de la FfrapimFédération française de psychothérapie intégrative et multiréférentielle.

Sens et souffrance

Livré tout chaud du Colloque voici le texte prononcé par Michael Randolph. Nous vous le communiquons sans plus attendre, quitte à enrichir dans les prochains jours notre commentaire critique.

Il fallait que ça arrive un jour, que le cosmopolitisme bienvenu de Michael Randolph révèle une sensibilité et sympathie anglo-saxonne au chant des sirènes neuroscientifiques. La question n’est nullement pour la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle de refuser l’ouverture. Elle est de se protéger contre un assaut généralisé du cognitivisme et de l’idéologie qu’il comporte et qui le porte, sur le lieu de la bataille qu’est l’université, contre la psychanalyse (1« ).

La question est complexe par ailleurs, puisqu’aussi bien on constate de longue date que des psychanalystes pillent le corpus de la psychothérapie relationnelle sans citer leurs sources, ce qui prouve tout de même que leur temps du mépris commence à connaître son terme, pour écrire de beaux textes, par exemple sur le corps et les deux premières années de la vie, tout en gardant la clinique de suivre pratiquement les discours en question — reliquat de quelques pesanteurs.

La question des neurosciences reste ouverte, et l’incuriosité n’est pas de notre fait, pas davantage qu’une pensée {tendance. Le recoupement des avancées neuroscientifiques — au demeurant plus modestes que leur médiatisation le laisse parfois entendre, avec les données de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle réjouira les chercheurs. Ce qui les réjouira moins, c’est la coupure et non le recoupement — la racine reste la même mais amputation n’est pas imputation, des crédits et recrutements en direction des pôles de la psychodynamique, au bénéfice d’une hégémonie cognitiviste liquidatrice (2« ) de la psychodiversité.

L’idéologie cognitivo-DSM à laquelle les neurosciences servent de façade nous a munis en une décennie d’un cerveau en lieu et place d’inconscient, de dynamique de la subjectivité et relationnelle. Une spectaculaire bataille idéologique et culturelle se déroule sous nos yeux, prenant à la gorge les mandarins psychanalystes. L’ouverture doit fonctionner dans les deux sens, sous peine de constituer une opération de liquidation intellectuelle habillée de vertueuses paroles, d’un héritage que nous humanistes toute catégories confondues avons intérêt à protéger.

Bien entendu nos psychanalystes nationaux tombent parfois dans le travers que dénonce Michael Randolph d’une arrogance et autosuffisance affligeante, fondées sur un théoricisme fier de faire chatoyer le tissu de beaux costumes qui pourraient finir par devenir traditionnels puis traditionnalistes. Mais la ridicule vanité du petit tailleur de Samuel Becket fonctionne en réalité dans les deux sens, et les cognitivistes pantalonnent de leur côté de belle manière, des modèles qui donneraient envie de redevenir sans-culotte, lisez là-dessus ici même Roland Gori.

Que ce texte vous rende critique c’est tout ce que nous souhaitons. L’ouverture est toujours souhaitable,} however pas en tout état de cause une colonisation néoconservatrice à marches forcées.

Bonne lecture et réflexion à tous.

Philippe Grauer


Les intertitres sont de la Rédaction.

Inséparable

La dernière pièce de théâtre de Pirandello Uno, nessuno, cento mila , est l’histoire d’un homme qui, à sa grande surprise, se rend compte que ceux qui le connaissent ont une idée de lui n’ayant rien à voir avec ce qu’il pense être lui-même. Il essaie par des stratagèmes divers de se piéger, se « saisir en action » afin de clouer une fois pour toutes l’identité dont il commence à désespérer de la réalité, pour, à la fin se rendre compte qu’il n’est pas réellement définissable séparé des autres de la manière qu’il avait imaginée et qu’il faille se rendre compte qu’il est un, qu’il est personne et qu’il est cent mille.

Cessation d’activité

Lorsque j’ai choisi ce titre je ne savais pas trop ce que je voulais y mettre. Eh bien, pour égocentrique que ce soit, je vais y mettre moi, et puis nous. Moi, parce que je vais arrêter mon cabinet de psychothérapie relationnelle individuelle en décembre de cette année après trente et un ans, dont 22 à Toulouse et 15 également à Castres dans le Tarn. Je continuerai certes en tant que formateur, superviseur et psychothérapeute de groupe, mais je ne me reconnaîtrai pas si facilement les lundis matins sans jeter un regard dans mon petit agenda noir, sachant bien en réalité qui m’attend, qui risque d’être en avance dans la petite salle d’attente et qui, essoufflé après deux étages à la hâte, en retard. Moi, parce que tirer un bilan de mon activité et du milieu dans lequel je l’ai exercé pendant ces années me permet de parler, j’espère, avec une certaine résonance aussi bien du sens que du non-sens dans ce métier et du bien curieux trafic qui existe parfois entre les deux.

Sens minimal d’insertion dans l’existence

Nous aussi, parce que nous dans la psychothérapie relationnelle ainsi que dans la psychanalyse, nous souffrons. Toujours plus depuis quelques années, ballotés et bafoués que nous sommes par des insultes envers notre professionnalisme et les intentions profondes qui nous animent, par du mépris venant de toute une classe politique à quelques bienvenues exceptions près, ainsi que de ceux qui, alliés de circonstance de temps à autre, démontrent régulièrement une incuriosité radicale à notre égard. Cette souffrance se voit peu. On n’erre pas dans la rue, personne ne nous propose des tentes, mais il est vrai que, déstabilisés et assez choqués par tant de suspicion “officielle”, par des doutes par rapport avec la pérennité de notre profession sous une forme reconnaissable, par la crainte des jeunes et moins jeunes étudiants de suivre un chemin ardu qui ne mènera peut-être nulle part, notre profession est blessée, blessée jusque dans sa capacité à porter le mal à vivre d’une quête partout présente de ce que j’appellerais le SMIE ou sens minimal d’insertion dans l’existence.

Lutte politique

La thèse que je soutiens aujourd’hui c’est qu’une partie de ces difficultés nous incombent. Ma position, en tant qu’estranger, à la fois en dedans et en dehors de l’échafaudage professionnel de la psychothérapie relationnelle en France me permet une vision des choses que j’espère excentrée plus que déplacée, délestée plus que décalée. Face aux pouvoirs publics, qui, comme partout, cherchent à définir des cadres professionnels pour permettre un assujettissement fiscal et éducatif simple à gérer, nous avons décidé d’engager une bataille politique. C’est très bien ainsi, et grâce notamment à Jean-Michel Fourcade, Philippe Grauer et les “quelques autres” dont parlait Lacan, nous avons gagné bien plus que des escarmouches.

Bataille intellectuelle

Or, dans notre cas, la pression politique et structurelle s’est doublée d’une autre atteinte à notre liberté et à notre intégrité, à savoir une délégitimisation progressive de notre manière de travailler, en faveur d’une démarche prescriptive, relationnellement minimaliste, une démarche limitée à un échantillon en dégradé d’améliorations de comportement, le tout très superficiellement ancré dans la recherche issue des neurosciences et de la théorie du développement. Ici aussi, nous avons décidé, à l’encontre de l’attitude militante dans bien d’autres pays, que la bataille serait surtout politique. Ma thèse est qu’à négliger la bataille intellectuelle, l’engagement scientifique autour des articulations entre l’expérience et les théories issues de notre clinique psychodynamique d’un côté et celles qui proviennent de la théorie de l’attachement, de la recherche psycho développementale, ainsi que des découvertes dans la domaine des neurosciences, nous nous enfonçons plus que nous nous détachons et que finalement nous nous amputons de ce qui a toujours fait notre force, une immense curiosité rigoureusement articulée.

Changement catastrophique

Pendant que je préparais ce discours, par hasard, en ouvrant un tiroir à la recherche d’une facture, je suis tombé sur un article de José Luis Goyena, ici présent. Il s’appelle : “ W. R. Bion, une théorie pour l’avenir ”. Il commence avec la citation suivante de Bion : “Il y a des modalités différentes de considérer la même chose — il s’agit d’une sorte de diaphragme, une césure, l’ « impressionnante césure de la naissance”. Il y a une quantité impressionnante de césures qui imprègne la naissance des idées. Et à chaque fois que quelqu’un a une nouvelle idée — par exemple psychanalytique — elle devient immédiatement une barrière, quelque chose de difficile à pénétrer. Au lieu d’être libératrice, elle devient emprisonnante. Ainsi même quand on est en train de chercher à formuler une idée qui pourrait être libératrice, nous formulons déjà une autre césure qui court le risque de devenir impénétrable.” Bion parle souvent de changement catastrophique dans ses écrits. Voici qu’il applique ce concept aux idées. “Le changement catastrophique, écrit Goyena plus loin dans l’article, est associé à une transformation. Elle nous indique qu’on n’est plus en présence d’un désastre, tel un monde enseveli, mais d’une évolution où dorénavant plus rien ne sera comme avant.”

Psychanalyse locale un peu short

Avant de revenir à Bion, je veux faire un saut en arrière de vingt trois ans, lorsque, fraîchement débarqué dans le Tarn, j’animais quelque petits stages de formation à l’hôpital psychiatrique Philippe Pinel de Lavaur. A cette époque-là les infirmiers psy avaient une formation propre, autogérée (et ils ne se portaient pas plus mal pour autant) et ils invitaient qui bons leur semblaient à venir compléter l’offre formatif. On m’a, dans la foulée, invité également à participer en tant que conférencier à une colloque de l’Association des jeunes psychiatres au même hôpital. Le directeur du clinique, un psychanalyste de grande renommée, qui n’était plus très jeune, lui, a parlé à ce colloque. Je ne sais plus aujourd’hui si c’était au cours de son discours — j’ai un peu de mal à y croire — ou en aparté au déjeuner, que j’ai entendu raconté pour la première fois l’histoire d’une de ses patientes en analyse, qui, longeant les cours de tennis derrière l’hôpital un jour par hasard, a aperçu son analyste dans ses shorts en train de jouer au tennis. Il a dû immédiatement arrêter la cure, vous imaginez bien, et envoyer la dame en question chez un collègue à Toulouse. Ce qui est proprement intéressant dans cette histoire est que je l’ai entendu répétée venant d’autres bouches — toujours des Vauréens (c’est ainsi qu’on appelle officiellement les habitants de Lavaur) — au moins cinq ou six fois à travers la dizaine d’années suivantes, en thérapie, dans une fête, lors d’un déjeuner avec collègues etc. Une personne qui connaissait la patiente en question (il n’y avait que 5000 habitants à Lavaur), m’a indiqué qu’elle n’avait jamais compris pourquoi son analyste l’a renvoyé et puisqu’elle devait se déplacer pour faire son analyse à Toulouse ensuite, elle ne s’en était jamais réellement remise.

Réactions aux idées nouvelles

En dehors du plaisir que peut ressentir quiconque d’avoir des jambes d’une virilité si éblouissante (et rien que des jambes, ça va de soi), la façon dont la psychanalyse était comprise dans la ville de Lavaur était puissamment marquée par cet anecdote démontrant à la fois l’explosivité potentielle du transfert érotique sur l’analyste ainsi que son infini sensibilité précautionneuse. On voudrait construire un mythe la sacralisant pour l’éternité, on ne s’y prendrait pas autrement. Avec la juxtaposition de cet anecdote, on comprend mieux en quoi Bion, et Goyena dans sa lecture de Bion, est amené à parler de l’effet catastrophique de nouvelles idées sur la mystique d’idées reçues ou convenues, et comment ces nouvelles idées ou lectures des évènements risquent de heurter des récits, comme ici, si délicieusement générateurs de ce que l’on appelle en anglais awe (ce mélange d’effroi et d’admiration que le Dieu de l’ancien testament inspirait si abondamment). Goyena, lui, souligne la turbulence émotionnelle que suscite l’irruption de nouvelles idées au sein d’un Establishment (mot bien anglais et pour cause, nous le connaissons bien) et dit que cette zone de turbulences provoque une situation critique de grande intensité ; et la situe au moment où la relation commensale, ou neutralisante (je l’explique dans un instant) peut évoluer vers une relation symbiotique, ou de croissance réciproque.

Trois types de réponses

Il faut bien admettre et on ne doit surtout pas nier que toute rencontre du monde de la recherche scientifique, même centré autour de la recherche sur la subjectivité, avec le monde enraciné dans la clinique relationnelle est forcément une rencontre de la carpe et du lapin, du choux et du chèvre, mais comme on le sait depuis l’essor de la cuisine nouvelle, bien des cohabitations inédites peuvent enrichir notre palais ainsi, et c’est ma perception, que notre palette de possibilités. Bion, toujours au sujet des rencontres qui détonnent et qui fâchent, désigne trois types de rencontres d’idées novatrices avec une tradition conceptuelle (éventuellement un dogme) bien établie.

– La première est ce qu’il nomme commensale où des idées cohabitent sans interrelation. Pour citer Goyena : “L’exemple serait celui d’une communauté scientifique qui ferait vivre dans son sein toutes les théories et tous les courants de leur science ; dont les membres ne s’intéresseraient jamais au modèle véhiculé par chacune de ses théories. Une sorte de “autisme théorique” frapperait ses membres, qui se réuniraient pour parler sans écouter, où chacun resterait encapsulé dans sa propre théorie ou dans son propre système.”

– Une autre serait parasitaire où, encore à citer Goyena “l’individu porteur d’une idée novatrice et le groupe, le contenu et le contenant se dévitalisent réciproquement, se dépouillent de toutes signification… Le contenant dépouille l’idée nouvelle de sa capacité pénétrante et le contenu dépouille le contenant de sa capacité réceptive.”

– “Les relations du troisième type qui désigne une modification réciproque du contenant et du contenu, Bion les nomme symbiotiques… La croissance réciproque produit une riche signification émotionnelle et symbolique (Love, Hate, Knowledge — Amour, Haine, Connaissance). Cet apprentissage implique “l’abandon de la position paranoïde schizoïde au profit de la position dépressive” dit Bion et Goyena ajoute, “qui devient alors le moteur d’une croissance interne.”

Théories savonneuses

Alors revenons à la carpe face au lapin, la chèvre regardant d’un œil plus que suspicieux le beau plateau de roquefort ou de maroilles. Le monde de la recherche scientifique n’offre pas de gages évidents d’interactivité pour ceux qui sont plongés dans leur expérience clinique, essayant, non sans mal, de comprendre ce qui se trame à la lumière de théories souvent insaisissables comme un morceau de savon. D’abord ce monde là n’a pas de but, pas de désir affiché ou plutôt affichable et quoi qu’on se plaise à dire dans le milieu psychanalytique français, nous psychothérapeutes relationnels et psychanalystes sommes tous assez puissamment mus par un désir de répondre de façon au moins adéquate à la demande du patient en face de nous, même si nous ne sommes pas du tout d’accord sur la nature de la demande en question.

Premiers mois de la vie

Alors l’impertinence, l’inapplicabilité évidente de beaucoup des articles émergeant de la recherche, comme ceux sur les premiers mois de la vie du bébé, a de quoi refroidir toute ardeur d’aller voir de plus près, de pénétrer une terminologie truffée d’hésitations semblent-t-il superflues, coiffée par des conclusions qui semblent ne rien conclure du tout, le tout avec une bibliographie trois fois plus longue que l’article lui-même. Pour parler de façon populaire, pourquoi diable se les farcir ? Eh bien, parce que cette recherche-là est en train de changer profondément notre compréhension du développement psycho physique du petit d’homme, des étapes dans sa capacité d’appréhender le monde qui l’entoure et lui-même dans ce monde, notre compréhension aussi de la contingence ou dépendance pour un développement suffisamment bon sur la richesse et justesse des réactions qu’il suscite, de la nature des interactions nécessaire a une croissance soutenue et, oui, réussie et comment, assez précisément tout cela se passe. Ajoutons à cela qu’une bien meilleure compréhension de la genèse et l’évolution des pathologies de la personnalité, les fameuses “troubles” de la personnalité, nous permet sans doute de commencer à entrevoir des possibilités, embryonnaires certes, sous des circonstances assez réduites sans aucune doute, d’infléchissement de l’interaction au niveau clinique et c’est peu de dire que, oui, tout ça nous concerne.

Sydney Pulver et les neurosciences

Faisons entrer le Dr Sydney Pulver, psychanalyste et didacticien américain, professeur de psychiatrie clinique au University of Pennsylvania School of Medecine auteur d’une article titré “ On the Astonishing Clinical Irrelevance of Neuro-Science”, “De l’étonnante impertinence clinique des neurosciences ,” titre, comme il dit dans le premier paragraphe, fait pour choquer, le cas échéant secrètement gratifier, ses collègues analystes. Dit brièvement, il croit que les neurosciences ont le potentiel d’influencer de façon significative notre théorie générale du psychisme (Theory of the Mind) et, donc, d’influencer notre façon de comprendre nos patients, mais que tout ceci a peu d’impact sur notre technique clinique. Interrogé sur ce qui semble être une contradiction massive entre le titre et l’énoncé, il écrit “il n’y a pas de contradiction, parce que j’utilise le terme clinique de façon spécifique. Je me réfère à comment nous sommes avec nos patients, à notre méthodologie clinique, notre technique, notre façon d’écouter, le “timing” de nos interventions, notre attitude psychanalytique.”
Pour clarifier mes termes, dit-il plus loin, il est évident qu’autrefois notre théorie a avancé énormément lors de la reconnaissance de facteurs préœdipiens, alors que notre technique de travail, elle, ne changeait que peu.

Théorie de la motivation

Les changements de technique que nous avons vécus au cours des derniers quarante ans sont liés au développement dans la théorie de la clinique et non aux développements dans la théorie du psychisme. Un exemple est le changement saisissant dans la clinique en conséquence de la transition d’une psychologie d’un sujet à une psychologie à deux sujets. Le but de l’analyste, poursuit Pulver, est la recherche de compréhension et comment la communiquer. Tout le sens de notre technique analytique est de faciliter ce qui va dans ce sens. S’il y a un principe prédominant qui gouverne notre comportement dans la situation psychanalytique, c’est que nous tentons de comprendre les motivations personnelles, spécifiques du patient en question, particulièrement comment ces motivations s’expriment dans la situation psychanalytique et d’aider le patient à les comprendre aussi.

Peu de choses par rapport au sens de ces motivations

Ce qui nous importe sont les contenus et les motivations spécifiques du psychisme de notre patient et les processus spécifiques qu’il utilise pour les réguler. Les neurosciences aident à clarifier les sous strates d’où émergent ces motivations. Elles auraient également quelque chose à dire au sujet du fonctionnement général des motivations au sein du psychisme, mais par sa nature même, elle peut nous dire peu de choses par rapport au sens de ces motivations pour l’individu. Et il termine “Les neurosciences ne peuvent en principe en rien contribuer au technique psychanalytique.”

Changement dans l’air

Ensuite il énumère ce que les neurosciences peuvent nous offrir et dans quels domaines : un changement est dans l’air, dit-il. Tout particulièrement la démonstration claire et indiscutable des systèmes divers et spécifiques de motivation dans le cerveau commence à avoir un impact, à se faire entendre. Ces systèmes spécifiques et distincts de motivation incluent bien évidemment la sexualité, l’agression, mais aussi l’attachement social, la dévotion maternelle, la faim, la soif et la sécurité, ainsi qu’un système plus généralisé, à la recherche de, qui serait responsable de la sensation de désir qui accompagne toute motivation.

Théorie des affects

D’autres terrains d’intérêt mutuel sont la théorie des affects — ventilation énergétique des pulsions selon la première topique, système complexe de communication selon les théories psychanalytiques récentes ainsi que d’après les recherches en neuropsychologie. Ou bien, et bien plus probable selon moi, les deux, mon Général. La théorie structurel du fonctionnement psychique, ça, moi, surmoi, dont la théorie n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, se trouve ravivée par des découvertes touchant aux systèmes qui centralisent le processus de choix entre différents possibilités d’action, les systèmes d’hiérarchisation de priorités etc. En dehors de ces deux là, on pourrait aussi nommer la psychologie évolutionnaire, la communication non verbale, les effets de médicamentation et, last but not least pour nous autres psychothérapeutes, les mécanismes d’action thérapeutique.

Deux domaines non interpénétrables

Pour conclure, Pulver dit le suivant : “des philosophes diraient qu’aussi bien le contenu que la méthodologie des deux sciences sont différents et que l’information avec laquelle ils travaillent sont dans des domaines différentes et non interpénétrables. Ceci est vrai. Non seulement ils utilisent des méthodologies différentes mais ils ont également une approche différente envers la formulation d’hypothèses et leur justification. Chacune de ces sciences a développé ses propres théories. Or nous parlons chacun du psychisme et du cerveau, même si c’est à partir de perspectives différentes, et inévitablement, donc, elles ont une relation l’une avec l’autre. Quelle est cette relation ? Eh bien on se retrouve ici avec le vieux problème psychisme/cerveau.

Trois types de réponses

Grosso modo, il ya trois réponses types :

réductionniste où tout ce qui se passe dans le psychisme est réductible et compréhensible en fonction d’activité cérébrale. La théorie de chaos ou de complexité à déterminé cette dispute en faveur des anti réductionnistes.

– Le dualisme, qui argumente que rien de l’esprit ou du psychisme ne peut être compris en fonction du cerveau. Impossible à concilier avec le sens commun, cette attitude laisse la psychanalyse sans relation aucune avec d’autres sciences au monde et est par là profondément insatisfaisante.

– La troisième attitude, la congruence dirait que les explications psychanalytiques doivent au moins ne pas être en désaccord flagrant avec ce qui a été découvert dans les neurosciences ou la psychologie de développement.

Terminologie d’échange ?

Au moins faudrait-il pouvoir comparaître des hypothèses concurrentes et pour ceci œuvrer à trouver une terminologie d’échange suffisamment articulatoire des deux versants scientifiques. Certains ailleurs cherchent à le faire, cherchent, et j’utilise exprès une terme très répandu dans les débats géopolitiques dans le Midi-Pyrénées, un désenclavement de la science psychanalytique. C’est encore très peu le cas en France.

Menace de fracture

Dans son article sur Bion, Goyena cite Suzanne Langer qui parle d”idées génératives” dans l’histoire de la pensée. En pensant à ce terme, je me suis remémoré la couverture d’un journal scientifique que j’avais acheté au début des années années 80, qui montrait une illustration de leur article centrale sur le refus de la science soviétique d’accepter l’hypothèse sur le mouvement des plaques tectoniques avancé déjà dans les années 20 par Alfred Wegener, avec très peu de soutien à l’époque. Arrivé les années quatre-vingt, leur refus obstiné et continu de ce que tout le monde avait accepté depuis longtemps commençait à relever d’une psychose de différentiation à tout prix. L’illustration montrait un de ces statues du prolétaire stakhanoviste cher au Soviets, un immense marteau dans ses bras musculeux, debout sur deux plinthes, qui toutefois s’éloignaient l’une de l’autre menaçant tout l’édifice de fracture définitive.

Écart impressionnant

Des questions clés se posent par rapport à l’écart impressionnant entre l’accueil relatif mais réel aux recherches issues des neurosciences et de la psychologie du développement dans la plupart d’autres cultures psycho dynamiques en Europe et ailleurs, et le refus assez complet de toute pertinence pour ces mêmes recherches dans la domaine de la psychothérapie psycho dynamique en France.

Impossible rencontre

J’ai procédé à un petit sondage visuel dans la plus grande librairie de Toulouse, Ombres Blanches, pourvue d’une section bien fournie sur la psychanalyse, la psychothérapie et la psychologie. Je n’ai pu trouver qu’un livre qui parlait explicitement, et brillamment d’ailleurs, de cette articulation, ou, comme l’aurait dit sans doute l’auteur, Eric Laurent, lacanien, cette dés-articulation. Il y avait un texte académique ou deux sur la science des théories de la cognition. Il y avait bien des livres dont les titres laissaient espérer une articulation avec les sujets sociologiques que sont mariage, adolescence, infertilité, suicide, etc., mais seulement cet unique livre de Éric Laurent au sujet dont nous parlons et dont la thèse soutient radicalement la thèse de l’impossible rencontre entre psychanalyse et neurosciences.

Le modèle anglo-saxon

En Angleterre en revanche, au temple du livre psychanalytique à Londres, à Karnac Books dans la Finchley road, on trouverait, je pense bien, 10 à 15% des œuvres qui touchent de près ou de moins près l’articulation que je viens de nommer. Posons tout de même la question difficile qui s’impose. Pourquoi cet écart étonnant ? Est-ce que le monde anglo-saxon s’est entiché pour un simple mirage qui disparaîtra lorsqu’on le regarde de plus près ? Est-ce que de nouveau le caniche anglais s’est laissé séduire par l’idée passablement œdipienne d’être le favori d’Oncle Sam, gros balourd disgracieux et un être cynique s’il y en a, lui-même entièrement soumis à la bonne volonté d’un monde académique inféodé aux grandes centrales pharmaceutiques et d’assurances privé de santé, qui veulent effacer une fois pour toutes l’absurdité subversive qu’est l’inconscient, et bien sûr la psychanalyse avec ?

Réductionnisme au village gaulois ?

Ou bien est-ce que le village gaulois aurait saisi les choses à l’envers (ce ne serait tout de même pas la première fois) et, par une acte intérieur de violence téléologique, en confondant les effets possibles avec les buts recherchés, se serait auto persuadé que l’inévitable intention de la recherche en neurosciences est de réduire l’ensemble des phénomènes psychiques à ce qui pourrait être mesuré à l’aide d’un électro encéphalogramme d’où un réductionnisme effréné culminant dans la mise à mort préprogrammé de l’inconscient?

« Intelligent Design » neuroscientiste

Revenons au livre d’Eric Laurent, que je n’ai pu que feuilleter l’ayant découvert il y a quelques jours, qui a infiniment le mérite de refuser d’ignorer tout ce débat. Or pour brillant qu’il soit, pour ample que soit le jet de son filet dans les eaux de la recherche neuroscientifique, il manifeste un parti pris avec lequel je suis en désaccord complet. Les neurosciences veulent faire disparaître le concept de l’inconscient, laisse-t-il comprendre. À nous, semble-t-il conclure, de chercher ses incohérences, ses pieds d’argile, afin de sauver l’inconscient ou ce que l’on doit finalement appeler notre “fond de commerce”. L’Intelligent Design, ou créationnisme ne s’y prendrait pas autrement face au darwinisme.

Oreille électronique et silence psychanalytique

Je vais devoir vous embêter avec une autre anecdote de mes premiers années à Toulouse. Mais je crois que ça s’impose. Un an après la conférence à Lavaur, un ami psychanalyste, porteur d’une vision très éclectique des choses, et qui a aidé, par ses écrits, à faire connaître l’Oreille électronique de Tomatis, a organisé une conférence à Toulouse de trois jours sur le son. Un long après-midi psy était programmé et j’étais un des invités à parler lors de cet après-midi. La séance a commencé avec quelqu’un de l’Université de Strasbourg qui avait écrit un livre sur Freud et le son. Plus que 300 pages pour nous dire que le son n’intéressait pas beaucoup Freud mais qu’il avait écrit une fois à Fliess en espérant que ses idées “fassent du bruit”. C’était un peu maigre. Ensuite deux intervenants ont parlé de silence, dont un s’est focalisé sur le silence dans la séance en évoquant les silences anales, les silences vaginales et les silences uréthrales. Quelqu’un a ensuite timidement demandé un peu plus d’information sur le silence uréthrale et je me souviens seulement qu’après la réponse, que personne n’a semblé comprendre, il y avait, là, un très long silence.

Droit d’inventaire

Nous avons été et nous restons souvent dans la difficulté à décider quoi retenir de cette vaste culture. Il serait absurde de ne pas nous octroyer ce que Lionel Jospin a autrefois appelé un “droit d’inventaire”. Tiraillé entre une fierté justifiée par rapport à la richesse clinique, conceptuelle et théorique des apports français au mouvance psychodynamique dans le monde d’un coté, et la difficulté de refuser le sobriquet de Précieuses ridicules à d’autres manifestations de la même culture, on pourrait peut-être utilement commencer au moins en suivant la prescription de Wladimir Granoff : Comme nous ne savons pas quoi croire, ni qui, faisons l’historique de nos croyances.

L’opération Livre noir

Je parlerai un peu plus de ce sujet dans un moment, car en même temps, et indéniablement, notre culture se fait lourdement et tendancieusement attaquer par une vraie industrie de la dénonciation. Au travers des ouvrages comme le Livre noir de la psychanalyse avec son détestable sous-entendu que l’échelle des victimes de la psychanalyse serait comparable en quoi que ce soit avec le nombre de victimes énuméré dans le Livre noir du communisme publié quelques années auparavant, il y a une vraie conspiration de démantèlement à l’œuvre, le choix du titre nous le dit clairement.

Pour un regard plus ouvert, moins défensif

Alors rester sur une dénonciation des dénonciateurs ? Ou faire autrement. Vous l’avez bien compris, je crois, que je suis impatient de nous voir faire autrement. Pour cela, il est probable que “faire l’historique de nos croyances”, selon Granoff, serait une bonne entrée en matière. On pourrait déjà nommer l’évolution des certitudes par rapport aux “déviances” comme un objet d’étude riche. Un récapitulatif du développement de la pensée psychanalytique par rapport à la homosexualité ne ferait de mal à personne. Les positions fermes et fermées par rapport à l’autisme comme symptôme d’une faille parentale de même. Bref, un regard plus ouvert, moins défensif sur nos pratiques et l’évolution de nos théories serait sans doute notre meilleur vraie défense par ces temps qui courent.

Saisir l’ortie par les cornes

Le mieux connu des jeunes analystes chercheurs écrivains en Grande Bretagne s’appelle Peter Fonagy. Un de ses multiples ouvrages récents (quand est-ce qu’ils dorment ces gens-là ?) est un article où il écrit avec beaucoup de candeur sur le problème d’essayer de persuader le monde psychanalytique et psychothérapeutique de s’engager dans la recherche. Le titre est Psychanalytical research: Grasping the nettle où il parle de la difficulté de persuader ses collègues psychanalystes de s’engager sur quelque recherche un tant soi peu contraignante. “Saisir l’ortie” en anglais est traduit dans le dictionnaire par attraper le taureau par les cornes. Moins héroïque comme geste (du reste nous savons aussi “seize the bull by the horns”), plus banal, il est parti pour faire mal, mais le proverbe laisse entendre que l’on ne peut plus refuser d’en passer par là.

Incuriosité professionnelle

Et voilà, je crois qu’on ne peut plus refuser de passer par une résurgence de notre curiosité envers ce qui se trame dans des disciplines proches de la nôtre. L’incuriosité professionnelle trop longtemps et passivement agréé devient à mon sens de l’incurie professionnelle. Dis autrement je crois fermement qu’il y a engagement d’un coté et de l’autre désengagement. L’engagement auprès d’un dialogue avec la psychologie du développement, auprès des neurosciences est risqué pour nous peut-être mais a-t-on bien mesuré la risque de ne pas prendre ce risque? Dans La guerre du feu, ce film de Jean-Jacques Annaud d’il y a vingt cinq ans, l’on voyait le terrible risque que prenait les uns et les autres non seulement pour retrouver leur cadeau prométhéen une fois perdu, mais aussi pour entrer en contact les uns avec les autres. Pourquoi ? Parce que, consciemment ou inconsciemment ils avaient intégré les dangers d’une consanguinité qui allait forcément terminer dans la stérilité et la folie et donc le non-sens radical. À nous d’oser esquiver les tentations d’une consanguinité défensive et de nous mettre à la recherche d’articulations certes régulièrement frustrantes mais porteurs in fine de fertilité.

Pantalonade à la française ?

Je voudrais terminer par une petite histoire juive que Samuel Beckett avait insérée dans un de ses livres. Un gentleman anglais se rend chez un tailleur juif exceptionnellement habile dans un des quartiers pauvres de l’est de Londres. Il lui commande un pantalon de la meilleure qualité et de la meilleure coupe. Mesures et rendez-vous sont pris pour essayer le pantalon dans un mois. Lorsque le gentleman revient, le pantalon est tout sauf prêt et le tailleur explique à quel point il est difficile d’effectuer un travail d’une telle qualité en si peu de temps. Le gentleman revient le mois après et se voit administrer plus ou moins la même argumentation. Vaines expostulations puisque le mois d’après c’est encore la même histoire. Bref, le pantalon, commandé à l’automne sera finalement — finalement ! prêt au printemps. Le gentleman prend livraison et adresse au tailleur de reproche final : “Monsieur, Dieu a créé le monde en six jours et vous, il vous aura fallu six mois pour me confectionner seulement un pantalon.”
“C’est vrai, Monsieur, lui répond le tailleur, mais Monsieur, regardez le monde ! en roulant ses yeux, las de tant d’horreurs, vers le ciel, et regardez, regardez ce pantalon !” avec un large sourire béat de fierté. Dans la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle en France, ne sommes-nous pas en danger de nous isoler dans la même pantalophilie?

  • 1 Puisque nous avons déjà été évacués à peu de choses près
  • 2 Quoiqu’elle affiche comme discours d’aspect parfaitement démocratique.

Comment la tristesse a-t-elle été pathologisée et médicalisée dans la société américaine ?

Communiqué par le BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE D’HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE ET DE LA PSYCHANALYSE — 19 avril 2008.

Nous inscrivons ce texte dans l’après-coup de la campagne vite oubliée sur les trois chaînes traitant la tristesse comme dépression, un malaise psychique comme une maladie. Il représente un document de référence de la nécessaire littérature critique des DSM3, 4 et suivants. Le concept de trouble constitue une arme redoutable braquée contre la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle, toutes deux axées sur la dynamique de la subjectivation et du déploiement du sens. Le refus scientiste du concept de symptôme comme instance de signification de la souffrance véhicule une régression préoccupante de la clinique sous l’influence états-unienne.

Il n’est pas davantage supportable de tolérer cela que l’action de Monsanto au détriment des paysanneries du monde entier. D’une certaine façon le DSM peut être considéré comme l’Agent orange du Carré psy. Il importe de commencer par se rendre compte de la nature de l’entreprise sous peine de ravage inopiné des herbages de nos valeurs humanistes. Prenez connaissance de cette analyse d’ouvrage, elle illustre la nécessité de conduire la réflexion avec exigence dans l’écosystème du psychisme. Inutile par négligence de laisser s’infiltrer des idéologèmes susceptibles d’infliger avant qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte de sérieux dommages à la pensée psy et clinique contemporaines.

Philippe Grauer


Vous trouverez ci-dessous le résumé d’un ouvrage récemment paru aux USA. Il nous a paru suffisamment important pour « déroger » à notre règle habituelle du « faire court »

HORWITZ Allan V., WAKEFIELD Jerome C., The Loss of Sadness : How Psychiatry Transformed Normal Sorrow Into Depressive Disorder, Oxford University Press 304 pages / $29,95 €.-

Résumé :

Comment la tristesse a-t-elle été pathologisée et médicalisée dans la société américaine ?

par Steeves DEMAZEUX

Il y a quelques mois, en France, une campagne d’information sur la dépression a été lancée. À la télévision, à la radio, dans certains quotidiens, on a pu entendre ou lire le message suivant : «  Il existe une maladie qui touche plus de 3 millions de personnes en France, une maladie qui peut vous empêcher de parler, de rire, de manger, de travailler, de dormir ou de vous lever le matin, une maladie qui peut vous empêcher de vivre, cette maladie, c’est la dépression « . Une petite brochure a été distribuée, visant à mieux faire connaître auprès du grand public cette maladie insidieuse, et notamment à bien la distinguer de la simple déprime. Seulement voilà : comment distinguer la véritable dépression de la déprime passagère ? Autrement dit, quand devient-il souhaitable de consulter un médecin ?

La brochure nous livre quelques indications : « Le terme « dépression » ne s’emploie pas à la légère. Pour faire l’hypothèse d’une dépression, il faut une association de plusieurs symptômes très spécifiques générant une souffrance importante, inhabituelle et se manifestant : depuis au moins quinze jours, presque chaque jour et presque toute la journée ». Voilà en quelques mots bien pesés un bon résumé de la définition clinique officielle de la dépression. Quid des symptômes « très spécifiques » ? Là encore, la brochure est en mesure de nous renseigner : tristesse intense, perte d’intérêt et de plaisir qui touche tous les domaines de la vie, dégradation du sommeil, altération de l’appétit, pensées négatives, difficultés de concentration, etc. Mais en quoi, pourrait-on se demander, ces signes sont-ils « spécifiques » de la dépression ? Est-ce seulement dans leur association conjointe ? Dans la gravité de leur manifestation ? Et d’où vient ce seuil pathologique fixé à quinze jours ? Et si, par malheur, je viens de subir un cuisant échec aux élections municipales, et/ou que ma femme m’a quitté, et/ou que mon enfant est très malade, va-t-on dire que je souffre de dépression dès lors simplement que je suis dans un état de tristesse important et constant depuis une quinzaine de jours ?

Bien sûr, on peut compter sur le bon sens, le mien d’abord, et celui du médecin, accessoirement. On peut espérer d’un bon médecin qu’il sache faire la part des choses avant de lancer un traitement. Néanmoins, l’ambiguïté, sur le plan théorique, est présente : à y regarder de près, la distinction qu’on nous propose entre déprime et dépression est loin d’être opérante. On ne saurait d’ailleurs trop en vouloir aux auteurs de cette campagne d’information française qui, bon gré mal gré – l’embarras est sensible dans le texte de la brochure –, doivent s’accommoder de la définition nosologique officielle de la dépression. Car, si ambiguïté il y a, celle-ci réside au cœur de la caractérisation de la dépression telle qu’elle apparaît dans le texte de référence internationale et incontournable aujourd’hui en psychiatrie : la classification américaine des troubles mentaux, quatrième version. De son petit nom : le DSM-IV. Vous voulez en savoir plus sur cette question précise ? Avant d’aller consulter votre médecin, lisez The Loss of Sadness.

Dépression et psychiatrie américaine

Écrit par deux universitaires américains, Allan Horwitz et Jerome Wakefield, The Loss of Sadness dresse une critique pointilleuse de la manière dont la psychiatrie américaine a réformé, dans les années 1980, le diagnostic de la dépression. La thèse générale de ce livre érudit est facile à résumer : le diagnostic actuel de la dépression est trop inclusif ; il tend à « pathologiser » les réactions normales d’abattement qui se produisent à l’occasion de certaines situations difficiles de la vie. Critique somme toute assez classique, dirions-nous. Mais ce qui l’est moins, c’est la cause précise que les auteurs identifient pour expliquer cet excès, et surtout le faisceau de preuves très fourni, très patient, et pour ces deux raisons, très convaincant, qu’ils apportent pour soutenir leur thèse.

Les auteurs accusent précisément le DSM-III d’avoir opéré, en 1980, un changement inouï de perspective dans la caractérisation clinique de la dépression qui s’est révélé très délétère. Tandis que la tradition médicale, depuis l’Antiquité, avait clairement cherché à distinguer entre les épisodes de tristesse, plus ou moins intenses, qui ne manquent pas de survenir en réaction à certains évènements pénibles de l’existence humaine, et cette pathologie de la dépression qui frappe l’individu sans raison apparente, le DSM-III, dans son souci de rendre les définitions cliniques plus opérationnelles, a malencontreusement négligé l’importance de la prise en compte du contexte dans l’établissement du diagnostic de dépression. Et cette négligence, comme on va le voir, a eu son importance. De quoi relativiser un peu – sans, insistons sur la nuance, la dénier – l’épidémie de dépressions qui accable les sociétés occidentales : « l’ « épidémie » actuelle, bien qu’elle soit le résultat de nombreux facteurs sociaux, a été rendue possible par un changement de la définition psychiatrique du trouble dépressif qui souvent permet de classer la tristesse comme une maladie, même lorsqu’elle ne l’est pas ».

Bonjour tristesse

Il ne s’agit pas dans ce livre, que cela soit tenu pour dit, de proposer une nouvelle théorie explicative de la dépression. L’enjeu du livre est plus subtilement conceptuel : il s’agit d’abord de réhabiliter la tristesse, aussi intense puisse-t-elle être, comme un évènement normal de la vie humaine, pour ensuite caractériser à rebours la dépression comme une tristesse proprement pathologique, c’est-à-dire dysfonctionnelle. La première des tâches, dans ce cadre naturaliste, est donc de rendre compte de la tristesse comme d’une émotion naturelle, qui remplit une fonction biologique, et qui n’est à ce compte pas réductible à un pur produit du conditionnement social (chapitre II : « The anatomy of normal sadness« ). Les arguments en faveur de la naturalité de la tristesse sont bien connus : le fait que la tristesse ne semble pas spécifique de l’espèce humaine (la réaction d’un singe qui perd sa mère est très semblable à la réaction humaine de tristesse, aussi bien sur les plans expressif, comportemental que physiologique) ; le fait qu’on peut observer l’expression de la tristesse chez les très jeunes enfants, bien avant toute socialisation (les travaux sur l’attachement de Bowlby servent ici de référence) ; enfin, le fait, comme s’en était déjà étonné Darwin au cours de ses expéditions, que la tristesse s’exprime sur le visage avec une remarquable uniformité à travers les cultures (les travaux plus contemporains du psychologue Paul Ekman ont confirmé de manière expérimentale cette observation au moyens de tests de reconnaissance des expressions faciales appliqués dans des cultures très différentes). Des hypothèses évolutionnistes, encore très précaires, ont été avancées pour tenter d’expliquer le caractère potentiellement adaptatif de cette émotion particulière qu’est la tristesse : fonction d’appel au secours (Aubrey Lewis) ? Stratégie involontaire de soumission (John Price) ? Mécanisme de désinvestissement passager devant un échec récurrent qui pourrait favoriser l’investissement dans de nouvelles stratégies (Randolph Nesse) ? Quoi qu’il en soit de la pertinence ou non de ces hypothèses évolutionnistes, Horwitz et Wakefield demandent à leur lecteur qu’il leur concède un seul point : la tristesse est un fait biologique avant d’être un fait social – même si les facteurs culturels jouent évidemment un poids important dans la modification et la modulation de cette émotion naturelle.

Or, si la tristesse remplit une fonction biologique, on peut alors au moins s’accorder sur ce qui suit : elle dépend du contexte (elle fait généralement suite à un évènement de perte) ; elle tend à être proportionnée à l’importance de la perte ; elle tend à disparaître quand la perte est compensée, ou quand l’individu est parvenu à s’adapter à la nouvelle situation. À partir de ce consensus minimal, on comprend ce qui peut caractériser, à rebours, un dysfonctionnement pathologique de la tristesse : la pathologie dépressive pourra apparaître comme une tristesse anormale (dysfonctionnelle), qui ne répond pas à une situation de perte, ou qui n’est pas proportionnée, ou qui tend à se prolonger indéfiniment. Cette manière de caractériser conceptuellement la dépression, indépendamment de toute théorie plus fine (notons au passage, pour les spécialistes, que la distinction que les auteurs proposent entre tristesse normale et dépression ne recoupe pas la distinction classique entre dépression exogène et dépression endogène (particulièrement, il n’est fait ici aucune hypothèse sur l’étiologie qui serait à privilégier pour expliquer la dépression), implique de prendre en compte un élément déterminant pour établir le diagnostic de dépression : le contexte dans lequel l’épisode dépressif survient.

Une critique très circonstanciée du DSM-III

Les chapitres III, IV et V retracent l’histoire de la dépression depuis la médecine grecque jusqu’à nos jours. L’enjeu à travers cette reconstruction historique est double : les auteurs entendent montrer d’un côté qu’il y a toujours eu, par delà la diversité des époques et des systèmes médicaux, cette évidence qu’il existait quelque chose comme un noyau invariant caractérisant une maladie de la tristesse, depuis la melancholia des grecs jusqu’à la dépression majeure du XXe siècle. De l’autre côté, Horwitz et Wakefield insistent sur le fait que la caractérisation de la maladie dépressive s’est toujours faite par opposition à un état de tristesse jugé normal, aussi violent soit-il, qui se justifierait par le contexte affectif. Aussi bien Freud que Kraepelin, qui sont à l’origine des deux grandes traditions cliniques du XXe siècle, reconnaissaient l’importance de cette distinction.

Le grand changement s’opère donc avec la parution du DSM-III, qui s’appuie sur les travaux de l’école de Saint Louis, et notamment sur les critères de Feighner : il s’agissait de rendre la classification des troubles mentaux plus opérationnelle (c’est-à-dire moins vulnérable aux ambiguïtés d’interprétation) et par conséquent plus fiable (c’est-à-dire moins ouverte aux divergences d’appréciation selon les cliniciens). Avec une grande clarté et une minutie remarquable, The Loss of Sadness détaille la transformation du diagnostic de la dépression passé à la moulinette de la standardisation clinique. C’est aussi un chapitre important de l’histoire de la psychiatrie américaine contemporaine qui est retracé par la même occasion.

L’analyse ensuite (chapitre V) se concentre dans les menus détails sur le diagnostic de trouble dépressif majeur (MDD : Major Depressive Disorder), tel qu’il est repris de la classification précédente et présenté dans la classification actuelle, le DSM-IV. Rappelons-en rapidement le principe : parmi une liste de neuf symptômes (perte d’intérêt, troubles du sommeil, etc.), le diagnostic de MDD peut-être établi si le patient présente au moins cinq symptômes de manière régulière depuis quinze jours. Le seul élément contextuel dont il est demandé de tenir compte, c’est la survenue éventuelle d’un deuil dans l’entourage. À cette seule condition, une tristesse intense et anormale pourra être considérée comme non pathologique (encore faudra-t-il qu’elle ne dépasse pas un nouveau seuil, arbitrairement fixé à deux mois : au-delà, on tombe à nouveau dans le pathologique…).

La dépression dans la société

Sans doute, l’un des aspects les plus fascinants du livre (chapitres VI et VII) est la démonstration de l’importance qu’une petite modification définitionnelle a pu avoir en termes de répercussions dans un système de santé très formalisé comme l’est le système de santé américain. Répercussions, d’abord, sur le plan épidémiologique. Bien avant les années 1980, les enquêtes épidémiologiques, pour des raisons qui leur étaient propres mais qui anticipaient celles du DSM-III, avaient eu tendance à faire abstraction du contexte socioculturel dans l’établissement du diagnostic de la dépression (quitte à montrer ensuite que les deux sont liés…). Dès lors que le DSM-III va s’imposer, ces enquêtes seront réalisées systématiquement au moyen de questionnaires standardisés reprenant et adaptant sans plus de précaution les définitions qui s’adressaient d’abord au clinicien. Avec des questions qu’il faut coter comme on effeuille la marguerite – du genre : «  depuis les quinze derniers jours, vous êtes-vous senti anormalement fatigué ? Pas du tout ? De temps en temps ? Presque chaque jour ?  » –, la négligence du contexte clinique va automatiquement conduire à considérer, sur le plan épidémiologique, tout sentiment de tristesse comme le symptôme alarmant d’un trouble dépressif. De manière insidieuse, n’importe quel mal-être, n’importe quel problème rencontré dans la vie, même ponctuel (quinze jours !), sera interprété sur le plan épidémiologique comme l’indice d’un trouble dépressif sous-jacent.

Les études de dépistage et de prévention à grande échelle de la dépression (chapitre VII), lancées à la fin des années 1980, encouragées par l’OMS, vont voir se généraliser l’usage des questionnaires standardisés, à l’image du PRIME-MD (Primary Care Evaluation of Mental Disorders), développé par Robert Spitzer – le père du DSM-III –, et censé identifier un trouble dépressif (entre autres) en huit minutes. Dépister pour mieux prévenir la dépression devient une véritable obsession de la médecine de ville. Mais la «  surveillance de la tristesse  » investit aussi l’école. Alarmés par certaines études qui évaluent à 20 % le taux de dépression majeure chez les adolescents américains, lequel est rapporté au nombre préoccupant de suicides chez les adolescents (4 000 suicides par an, ce qui fait du suicide la troisième cause de mort la plus fréquente chez les 15/24 ans, la quatrième chez les 10/14 ans), les pouvoirs publics américains vont mettre en place, de manière quasi systématique, un «  dépistage  » des signes de dépression dès l’entrée au collège (middle school). Georges Bush débloquera en 2004 quelques 82 millions de dollars à cet effet… Tout cela aboutit aujourd’hui dans la société américaine, remarquent Horwitz et Wakefield, à une forme de perquisition constante des affects tristes chez les adolescents qui n’est pas sans rappeler, tant dans l’ampleur que dans la forme, la surveillance de la masturbation lorsqu’elle était considérée comme pathologique à l’époque victorienne .

Évidemment, l’autre conséquence importante de la largesse d’une telle définition de la dépression, c’est qu’elle facilite grandement les intérêts des firmes pharmaceutiques. S’ils refusent de considérer que l’industrie pharmaceutique ait pu avoir une part véritablement active dans l’élaboration des critères du DSM-III, les auteurs ne manquent pas de relever néanmoins que l’actuelle définition a permis de consacrer «  le triomphe de Big Pharma  » (chapitre IX). Tandis que, dans les années 1980, l’opinion et les pouvoirs publics avaient réussi à se mobiliser contre la consommation excessive d’anxiolytiques, jusqu’à parvenir à en inverser significativement la tendance, l’émergence au même moment d’une nouvelle classe de médicaments, les IRSS (Inhibiteurs Sélectifs de la Recapture de la Sérotonine), est apparue comme une aubaine pour l’industrie pharmaceutique : se conformant à la requête de la FDA (la puissante Food and Drug Administration, l’organisme fédéral qui autorise les mises sur le marché des médicaments sur le sol américain), qui exige dorénavant que les médicaments apportent la preuve de leur efficacité contre une maladie bien définie, elle saura trouver l’intitulé qui convient : les anti-dépresseurs. Cette subtile stratégie lexicale, qui permet de conjurer l’image négative désormais associée aux anxiolytiques tout en flairant les perspectives aguichantes qu’offre une définition trop englobante de la dépression, va se révéler payante. En 1994, le Prozac, vitrine emblématique des IRSS, devient le deuxième médicament le plus vendu dans le monde . Et lorsque, la même FDA autorisera, en 1997, les firmes pharmaceutiques à adresser leur publicité directement aux consommateurs – et non plus seulement aux acteurs de soins comme c’était le cas auparavant –, il ne faudra pas attendre longtemps pour que celles-ci rivalisent d’imagination et de pédagogie pour apprendre au grand public à savoir reconnaître une dépression suivant les critères du DSM-III. Avec un effort à la hauteur des enjeux : l’industrie pharmaceutique dépense près de deux milliards de dollars en publicité directe chaque année…

Clinique et dépression

À l’arrière-plan de cette critique bien menée de la médicalisation massive de la tristesse dans la société américaine se pose tout de même la question de savoir ce que Horwitz et Wakefield ont à proposer comme solution. Leur position, qu’on peut qualifier à gros traits de naturalisme critique, est d’autant plus délicate à tenir qu’elle prend le contrepied explicite des deux grands types de discours qui polarisent le débat autour de la dépression. D’un côté, l’attaque est portée contre les résultats avancés par la psychiatrie biologique (chapitre VIII). Pour simplifier, on peut dire que le problème est le suivant : dès lors que l’on ne sait pas distinguer sur le plan clinique la tristesse normale de la dépression, tout ce que les recherches biologiques montrent (aussi bien au niveau des états cérébraux qu’au niveau de la prédisposition génétique des patients étudiés) peut être interprété comme caractérisant aussi bien l’état physiologique (c’est-à-dire normal) de la tristesse que l’état pathologique de la dépression. De l’autre côté, les auteurs s’attaquent au discours commun des sciences sociales sur la dépression, responsable selon eux d’avoir trop facilement versé la maladie dépressive dans le grand bain du relativisme culturel (chapitre X).

Quoi qu’il en soit, la recommandation simple qui s’imposerait serait de réintroduire dans la clinique de la dépression une prise en compte plus fine du contexte, dans l’idée que les symptômes seuls ne suffisent pas à qualifier une dépression. Il est fort à parier, vu le succès que connaît déjà The Loss of Sadness aux États-Unis, que le prochain DSM, prévu pour 2011, aille dans ce sens. Déjà, la préface du livre, signée par Robert Spitzer en personne – le grand artisan, rappelons-le, du DSM-III ainsi que l’un des promoteurs des questionnaires standardisés de dépistage de la dépression –, peut apparaître comme un mea culpa qui n’est pas, dans ce champ disciplinaire étroit de la psychiatrie, de la moindre importance. Mais comment mesurer si une tristesse est ou non « proportionnée » à une situation ? Doit-on laisser à la bonne appréciation du clinicien le fait de savoir ce qu’il estime être une tristesse dysfonctionnelle ? Ne risque-t-on pas, plus généralement, comme l’a bien remarqué John Sadler, de voir rapidement cette proposition récupérée et «  instrumentalisée bureaucratiquement afin d’exclure des soins toute une population qui néanmoins pourrait avoir un besoin justifié [d’être soigné]  » ? Les auteurs sont conscients de la difficulté. À plusieurs reprises dans leur livre, ils cherchent à peser le pour et le contre des limitations qu’ils entendent imposer au diagnostic de la dépression. Mais le vrai sujet de The Loss of Sadness, cela reste la tristesse, et la manière qu’ont les sociétés individualistes contemporaines de se rapporter à elle. Ou plutôt de refuser de se rapporter à elle. En ce sens, chercher à revaloriser la tristesse comme telle, c’est aussi, comme Horwitz et Wakefield le soulignent au passage, rappeler que la «  tristesse normale […] est sans doute bien davantage le résultat plutôt que la cause des problèmes sociaux. Reconnaître l’impact des problèmes sociaux sur les émotions humaines normales impliquerait que la réponse initiale et appropriée, ce serait d’abord de chercher à corriger ces problèmes « .

EDVIGE — Communiqué du Collectif Non à Edvige

Le 10 septembre 2008

Une conférence de presse a réuni le 9 septembre les 12 organisations signataires d’un recours commun en annulation devant le Conseil d’Etat du décret créant le fichier EDVIGE, ainsi que bon nombre d’organisations et individus signataires de l’Appel « Pour obtenir l’abandon d’EDVIGE ».

La mobilisation contre la mise en place de ce fichier est immense et témoigne de l’inquiétude légitime de la population face aux attaques qu’il porte contre les droits fondamentaux et les libertés publiques et individuelles. Cette mobilisation a enfin été entendue et le Président de la République a souhaité que les libertés publiques soient préservées. La ministre de l’intérieur sur TF1 hier s’est déclarée prête à recevoir les organisations qui le lui demanderaient mais pour ensuite décider d’exclure a priori les représentants des 800 organisations et des 135000 signataires individuels du Collectif « Non à EDVIGE ».

Cette mise à l’écart va manifestement à l’encontre de la démarche d’apaisement et de dialogue mise en avant par le Président de la République pour garantir les libertés.

Elle apparaîtra incompréhensible aux yeux de l’opinion publique et de nature à jeter un total discrédit sur l’action de la Ministre de l’Intérieur, comme sur la parole du Président de la République.

Pour le Collectif, le retrait du décret est un préalable à l’ouverture d’un débat parlementaire sur le respect des libertés publiques, débat dont l’annonce nous réjouit : il est plus que temps que les citoyens, par l’intermédiaire de leurs représentants, reprennent leur place dans une discussion qui n’aurait jamais dû leur échapper.

Dès aujourd’hui, les organisations demandent donc à rencontrer les groupes parlementaires des deux assemblées pour remettre les citoyens au cœur du débat.

Elles réaffirment leur volonté de voir ce décret annulé.

Si le décret n’était pas retiré d’ici là, elles appelleront les citoyens à fêter la sainte EDVIGE le 16 octobre en se rassemblant à Paris et en région pour faciliter le travail de la police et déposer leur propre fiche individuelle de renseignement auprès des services concernés, afin de démontrer que l’absurdité sécuritaire aboutit, peu ou prou, à ficher toute la population.

Dans l’attente du retrait du décret 2008-32, le Collectif « non à Edvige » appellent l’ensemble des défenseurs des libertés de ce pays à amplifier la mobilisation en signant et en faisant signer l’appel « Pour obtenir l’abandon d’EDVIGE » <http://www.nonaedvige.ras.eu.org/, pour qu’enfin le gouvernement se résolve définitivement à retirer ce décret liberticide.

La psychanalyse à l’Université : un nouveau coup bas des technocrates.

L’entreprise de liquidation universitaire rampante ou frontale de la psychanalyse comme discipline de la dynamique de la subjectivisation se poursuit. Elle vise à la promotion hégémonique des idéologies cognitivo-comportementales de l’homme performant au sein de l’université, celle-la même qui serait chargée d’autoriser les psychothérapeutes génériques low-cost prévus par l’Arrêté scélérat.

L’évaluation experte du travail des chercheurs en sciences humaines cliniques au moyen de l’Impact Factor constitue un petit bijou de la politique d’expansion de la pensée grise à l’université. Quel gâchis, à l’heure où le maître américain lui-même s’interroge sur le modèle !

Les psychothérapeutes relationnels s’inquiètent de ce qui inquiète la psychanalyse, car qui attaque l’une attaque l’autre, fondée sur le même principe, de la dynamique de la subjectivité et de la signification du symptôme, opposés au catalogue des troubles DSM et aux thérapies à protocoles à courte vue.

Philippe Grauer


Courants de pensée solubles dans le modèle anglo-saxon

L’évaluation de la production scientifique des chercheurs et des laboratoires détermine à l’Université l’habilitation des diplômes, l’accréditation des équipes et la carrière comme la promotion des enseignants-chercheurs.
Cette évaluation se fondait en toute légitimité sur l’évaluation des travaux de recherche par les pairs et pouvait donner lieu à de larges débats tant en ce qui concerne la qualité de la recherche que les supports de publication (revues, livres etc.).

Cette époque « préhistorique » est terminée. À l’époque de l’homme numérique et à l’heure de la google-civilisation on tend à lui préférer aujourd’hui l’évaluation bibliométrique qui évite aux évaluateurs d’avoir à lire les travaux qu’ils expertisent en ne fondant leur jugement que, par exemple pour l’Impact factor, sur le niveau de citation des revues pour l’essentiel nord-américaines.

Passons sur les biais méthodologiques de cet Impact factor, passons encore sur la normalisation des recherches et des chercheurs qu’il produit en les conformant aux intérêts scientifico-économiques américains, passons encore sur le quasi monopole qu’il confère aux organismes scientifiques et éditoriaux américains sur le « marché » scientifique, passons encore sur le pouvoir de domination idéologique, linguistique et culturel qu’il apporte au « rêve américain », il est des disciplines scientifiques où sa commodité l’impose sans compromettre le devenir des recherches et des chercheurs. Il en est d’autres où ce système d’évaluation constitue une normalisation idéologique à l’intérieur même de la discipline en favorisant certains courants de pensée (soluble dans le modèle anglo-saxon) et en en stigmatisant d’autres (les plus européens).

Normalisation bibliométrique

Après avoir été longtemps rétive au « rêve américain », l’Establishment de la psychologie à l’Université s’engouffre dans l’évaluation bibliométrique, dispositif par lequel la Nomenklatura de la psychologie pourra assurer à terme la promotion des idéologies cognitivo-comportementales de l’homme performant et l’exclusion définitive de la psychanalyse de l’université.
Une commission dite AERES/CNRS/CNU a consacré au début de l’été ce formidable pouvoir de normalisation et de destruction massive, non sans devoir ménager quelques susceptibilités « françaises ».

Conscient de la gravité de la situation, le SIUEERPP a adressé à Ewa Drozda, Présidente de la 16e section du CNU et à Elisabeth Demont, Vice-Présidente, seules élues syndicales de cette commission, la lettre suivante :

Date : 8 septembre 2008 11:56:20 HAEC
Objet : Liste des revues
Séminaire Inter-Universitaire Européen
d’Enseignement et de Recherche
en Psychopathologie et Psychanalyse

A Ewa Drozda-Senkowska, Présidente du CNU 16e section

A Élisabeth Demont, Vice-Présidente du CNU 16e section

Chères Collègues ,

Le SIUEERPP s’est ému de la liste de classement des revues qui, récemment, a été diffusé dans les milieux de la psychologie et qui prétend constituer « une première classification des revues de psychologie dont l’objectif explicite était de proposer aux comités d’évaluation de l’AERES, aux responsables des unités de recherche (UMR et EA) et à la communauté des enseignants-chercheurs et chercheurs en psychologie un outil commun d’évaluation et d’auto-évaluation des publications sous forme d’articles scientifiques. »

Pour une authentique évaluation par des pairs

Cette liste aurait été établie « à partir d’une liste des revues la plus exhaustive de l’APA » et le classement qu’elle propose procéderait de la valeur d’Impact factor de chaque revue. Avertis des critiques qu’un tel classement allait produire, les membres de la commission auraient provisoirement accepté de « relever » le classement de certaines revues francophones.

Le SIUEERPP, qui rassemble plus de deux cent trente membres dont les trois quarts sont Maîtres de conférences ou Professeurs de psychopathologie clinique, soit la plus large majorité des cliniciens à l’Université relevant de la 16ème section du CNU que vous présidez, condamne et refuse ce dispositif d’évaluation fondé sur une logique bibliométrique et quantitative ignorante de la réalité concrète du travail éditorial des revues.

Nous comprenons votre préoccupation d’établir des critères d’évaluation transparents, commodes et équitables, qui puissent aider les chercheurs et les instances qui les évaluent. Nous avons apprécié votre souci de ménager les susceptibilités des francophones, qui vous a conduit à « relever » certaines revues dans ce classement. Mais de telles concessions, pour « arrangeantes » qu’elles soient dans le champ disciplinaire qui est le nôtre, ne sauraient remplacer un véritable travail de concertation communautaire et disciplinaire à même de créer les conditions d’une « authentique évaluation par des pairs ».

Ce qui suppose a minima que les Sociétés savantes des différentes sous-disciplines de la psychologie soient consultées et invitées à établir les critères spécifiques de leurs productions scientifiques. Faute de quoi les systèmes d’évaluation pourront toujours légitimement apparaître comme des dispositifs de normalisation épistémologique et sociale. Ainsi n’ignorez-vous pas, par exemple, que nous inciter, nous cliniciens, à aligner nos recherches sur le modèle anglo-saxon, conduit purement et simplement à nous inviter à consentir librement à notre propre exclusion de l’Université.

L’Impact Factor remis en cause

Enfin, et ce n’est pas la moindre des choses, la validité de l’Impact factor en tant que critère bibliométrique se trouve largement remis en cause au sein même des milieux scientifiques qui l’avaient d’abord adopté. On tend à lui préférer les facteurs H et M et on invite fermement à la prudence en convenant que «  pour l’évaluation, la bibliométrie est un peu comme le sel dans la soupe. Sans lui, on a du mal à savoir si elle est bonne ou mauvaise. Mais il ne fait pas le plat pour autant, et point trop n’en faut.  », ou encore « il faut bien sûr de la vertu pour vraiment lire ces articles (et pas seulement le titre) […]. C’est pourtant la démarche qui est de loin la plus utile à une évaluation efficace et juste. » (Philippe Vernier, Président de la section 24 « Interactions cellulaires » du CNRS).

Vous conviendrez aisément, chères collègues, qu’une fraîche conversion à la vertu évaluative de l’Impact factor dans une discipline aussi rhapsodique que la psychologie pourrait produire des conséquences catastrophiques pour l’ensemble de notre communauté.

Nous vous demandons donc de bien vouloir renoncer à ce classement bibliométrique des revues et de créer, en tant qu’élues syndicales, les conditions d’une authentique évaluation fondée sur la valeur des travaux et l’estime des pairs.

Dans cette attente, nous vous prions de croire, chères collègues, à l’expression de nos pensées les plus cordiales,

Roland Gori, président du SIUEERPP

Alain Abelhauser, secrétaire général du SIUEERPP

Les français & leurs psychotropes : comment prendre soin de soi convenablement ?

Ni la psychothérapie relationnelle ni la psychanalyse, qui prennent en compte la dimension socio affective des maux de nos contemporains, et ne reculent pas devant l’idée que nos maux psychiques font signe, signifient quelque chose qui s’est détraqué dans la mécanique de notre existence — on parle alors de symptôme et non de trouble — ne sont mentionnées clairement par nos experts lorsqu’il s’agit de l’équilibre existentiel et psychique des français et pas seulement de sa médicalisation sous l’appellation de santé mentale.

En quoi au juste consiste donc la palette des alternatives aux psychotropes utilisés à tort et à travers par des généralistes on le comprend aisément débordés par un matériau qu’il faut autant de temps en plus de celui qu’ils ont déjà passé sur les bancs de l’université pour le maîtriser ? le paradigme des réponses possibles se révèle large, avec double alternative, entre traitement au lexomil et automédication à la griffonia d’une part, comportementalisme à protocole et séances de psychothérapie relationnelle ou de psychanalyse, fondées sur la dynamique de la subjectivité, celles-là mêmes que traque la loi Accoyer, d’autre part.

Nous sommes précisément là pour certains (seulement) de « ceux qui en ont marre de prendre des psychotropes et ceux qui ne veulent pas entamer de traitement chimique« . La question se pose, que Foucault pointait en visionnaire, celui qui entreprend une démarche, comme on désigne ce que dans la terminologie médicale inappropriée on appelle patient, et dans l’américaine tout aussi malajustée, client, celui qui va voir quelqu’un, comme on dit, précisément est-il encore quelqu’un, au regard de la médecine organiciste et des psychologues à protocoles comportementalistes ravis à la perspective de ravir le titre générique de psychothérapeute aux praticiens qui l’ont promu et dignement popularisé et encadré ?

Surmédicalisation signifie sous psychothérapisation relationnelle. Ce problème de société passe par la reconnaissance de notre profession, et non la tentative de liquidation à peine sournoise de la psychanalyse et de nos psychopraticiens dûment formés et encadrés.

Notre médecin généraliste, que la loi due au Dr. Accoyer considère de droit divin ou médical comme on voudra comme psychothérapeute au sens générique du terme — en fait il s’agit d’un passe-droit, n’y entend rien dans la demande exprimée sous forme de plainte médicalisée, docteur je me sens très fatigué je n’ai de goût à rien en ce moment ; depuis que mon amie m’a quitté et que mes problèmes au travail s’aggravent j’ai des nausées plutôt le soir, mon dos me fait souffrir et je dors mal. Il a le devoir de soulager et d’administrer la molécule récemment proposée par le visiteur médical, ça marche très bien en ce moment tout le monde en redemande, très efficace contre la dépression du chômeur. Thérapie de cheval rebaptisée psychothérapie.

Que voulez-vous qu’il fasse d’autre ? adresser à un collègue compétent, un psychiatre ? débordé avec liste d’attente. Sans compter que les petits maux psychiques du quotidien encombrent face aux maladies mentales. Le CMP c’est guère mieux. En dehors d’un confrère médecin, à qui adresser de confiance ? pas à la dame psychologue qui reçoit les enfants et les parents le mercredi, non remboursée, ni au machinchosethérapeute dont il ne saurait rien dire après la brève entrevue d’il y a deux ans quand il est venu s’installer à l’autre bout du quartier, et qui tout de même n’est pas médecin. On va traiter ça en un quart d’heure renouvelable comme une maladie psychique réductible par prescriptions.

Il existe pourtant un secteur alternatif, alimenté par nos praticiens libéraux, parfois déjà articulés en réseau avec les généralistes. Professionnels de l’écoute, ils prêtent attention aux gens environ 40 minutes, souvent sur un rythme hebdomadaire, et ne recourent à aucun médicament. Il arrive bien souvent que leurs tarifs, non remboursés, soient modulés selon les revenus de ceux qui s’adressent à eux. Les effets sont désastreux : diminution spectaculaire de la surconsommation médicale, remise sur pied durable, amélioration sensible de la santé dans son ensemble, meilleure résistance aux agressions physiques et psychiques, une désolation pour les firmes pharmaceutiques.

Médicalisons on sera plus tranquilles. Je me souviens de cette épouse ayant perdu son homme très jeune, que le médecin de famille avait médiquée pour parer au plus pressé du deuil, et dont la fille devenue médecin a pris connaissance épouvantée de l’ordonnance indéfiniment renouvelée jusque là, selon la prescription devenue aussi éternelle que le regret du même nom, par sa mère pieusement renouvelée. Non remariée, vie déserte, psychisme dévasté au raygras. En l’honneur de la mémoire de Zarifian, pensons à arrêter le massacre, et à exiger que soit reconnue à notre profession sa capacité déjà bien établie sur le terrain de faire face psycho-écologiquement au malaise dans notre civilisation.

Philippe Grauer


Trop de somnifères, d’antidépresseurs, d’anxiolytiques : les Français accumulent les records de consommation de psychotropes. La formation insuffisante des médecins généralistes est l’une des explications. De plus, ceux d’entre eux qui s’efforcent de trouver auprès d’un service spécialisé ou d’un psychiatre un avis pour évaluer un risque ou la gravité d’un trouble ou pour instaurer un traitement peinent à obtenir un rendez-vous rapide ou les informations souhaitées.  » Le psychotrope a cessé d’être un médicament, pour devenir un produit à traiter les malheurs de la société « , expliquait le professeur Edouard Zarifian. C’est plus vrai que jamais.

Le Monde 10 septembre 2008

Les Français consomment trop de psychotropes. Somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs, dans ce domaine, ils sont les champions d’Europe. A l’origine de plus de 80 % des prescriptions, les médecins généralistes sont souvent mis en cause. Une enquête lancée par le département universitaire de médecine générale de la faculté de Rouen, et qui sera présentée mercredi 10 septembre à Paris lors du Congrès international d’épidémiologie, apporte un éclairage instructif sur les  » obstacles perçus par les médecins généralistes dans la prise en charge des patients dépressifs « .

Stress au travail, problèmes familiaux, troubles du sommeil, fatigue répétée, anxiété, la souffrance psychique et sociale, le  » ça va pas en ce moment docteur  » sont devenus le pain quotidien des généralistes. Réalisée par questionnaire auprès de 2 000 médecins dans quatre régions du Nord-Ouest (Basse-Normandie, Haute-Normandie, Picardie, Nord-Pas-de-Calais), l’enquête révèle que seulement 28 % des généralistes connaissent l’existence des guides de pratique clinique de la dépression, et qu’à peine un praticien sur cinq a effectué un stage de psychiatrie au cours de sa formation initiale. Pour soigner leurs patients, 47 % des médecins disent se heurter à  » l’insuffisance et aux difficultés d’accès des services spécialisés « . Lorsqu’ils ont besoin de l’avis d’un psychiatre pour instaurer un traitement ou évaluer le risque (en particulier suicidaire) et la gravité d’un trouble psychique, plus de la moitié des généralistes peinent à obtenir un rendez-vous rapide et un retour d’information du spécialiste.

Pas étonnant, dans ces conditions, que le médicament soit la principale approche thérapeutique (94,8 % des médecins interrogés déclarent y avoir recours  » souvent  » ou  » toujours « ), suivie, loin derrière, par les thérapies comportementales et cognitives (44,3 %), les psychothérapies conventionnelles (35,7 %) ou les groupes d’entraide (12,6 %).

 » Le recours aux psychothérapies comportementales et cognitives est plus souvent cité par les femmes médecins et par les praticiens ayant eu une formation diplômante ou ayant suivi une formation continue sur la dépression « , précise l’étude.  » La qualité de la prise en charge du patient dépressif passe par une formation adaptée et par l’amélioration des circuits de soins « , insistent les chercheurs. Quant à la prééminence d’une demande de collaboration avec le psychiatre plutôt qu’avec un psychologue,  » elle peut s’expliquer par son absence de prise en charge financière par l’assurance maladie « , rappelle l’étude.

Voilà plus de dix ans que la surconsommation de psychotropes est pointée dans différents rapports officiels. Fin août, ce constat a une nouvelle fois fait la  » une  » des médias. Les chiffres – un Français sur quatre a consommé un psychotrope dans les douze derniers mois – et l’état des lieux – trop de prescriptions se révèlent inadéquates et coûtent une fortune à l’Assurance maladie – sont toujours les mêmes, mais cette fois quinze médecins, dont treize psychiatres, ont signé un appel  » contre l’abus d’antidépresseurs « .

Lancé dans les colonnes de Psychologies magazine , qui  » s’engage  » pour la première fois dans un débat de santé publique, relayé à la  » une  » du Journal du dimanche (deux titres du groupe Lagardère), cet appel a recueilli 491 signatures, parmi lesquelles on trouve des psychologues, des psychothérapeutes, mais quasiment pas de médecins généralistes. Le texte de l’appel dénonce une  » surmédicalisation du mal-être  » et souligne que des  » alternatives non médicamenteuses aussi efficaces existent « .  » Nous sommes face à une sous-estimation et à un manque d’information sur les risques liés à ces produits « , considère le psychiatre William Lowenstein, signataire de l’appel.

 » Il serait temps de passer de l’incantatoire à l’opérationnel « , réplique le docteur Alain Mercier, généraliste et maître de conférences associé à la faculté de médecine de Rouen, initiateur de l’enquête par questionnaire. Oui, ses confrères ont  » une réponse extrêmement médicamenteuse  » aux plaintes psychiques de leurs patients, mais  » on a tort de les stigmatiser « .  » Pour que le problème soit aussi répandu et aussi important, c’est qu’il concerne tout le monde : médecins, patients, industrie pharmaceutique, pouvoirs publics, système de soins . « 

Entre des généralistes qui n’ont ni le temps ni la formation suffisante pour proposer autre chose que du Lexomil ou du Prozac, des patients pour lesquels le médicament s’avère la solution la plus économique financièrement et moralement, une industrie pharmaceutique qui ne relâche pas sa pression marketing, des psychiatres très mal répartis géographiquement et des pouvoirs publics qui n’entendent pas ouvrir le dossier du remboursement des thérapies non médicamenteuses, la consommation de psychotropes a encore de beaux jours devant elle.

 » Les chiffres montrent que le psychotrope a cessé d’être un médicament pour devenir un produit à traiter les malheurs de la société « , expliquait le professeur de psychiatrie Edouard Zarifian (décédé le 20 février 2007), auteur en 1996 du premier rapport pointant les dérives de la consommation de ces produits. Rien n’a changé.


En encadré, ce second article :

Les réponses thérapeutiques au mal-être, au coup de blues, à la déprime ou à la fatigue passagère ne se résument pas aux psychotropes. Il y a d’abord les conseils, plus faciles à dire qu’à faire : manger équilibré, faire de l’exercice physique, prendre du temps pour soi, éviter de fumer dix cigarettes avant d’aller se coucher, ne pas s’angoisser au moindre pépin, etc. Et puis il y a toutes les alternatives aux médicaments, que ce soit dans le champ de la psychothérapie ou dans celui des médecines douces, mais dont l’immense majorité n’est pas remboursée par la Sécurité sociale.  » Bon nombre de patients n’ont pas les moyens d’accéder à un psychothérapeute ou un psychologue « , témoignent plusieurs généralistes.

Selon une étude publiée en juin 2007 par la direction de la recherche de l’évaluation et des statistiques (Drees), 18 % des personnes souffrant d’un épisode dépressif recourent aux médecines douces. Acupuncture, homéopathie, phytothérapie (valériane, passiflore ou aubépine pour mieux dormir, millepertuis pour les déprimes légères), luminothérapie, oligo-éléments peuvent apporter des réponses.

Jean-Pierre Raveneau, directeur de la Grande herboristerie de Paris, constate qu’une part importante de sa clientèle souffre de problèmes  » d’anxiété, de stress ou d’angoisse « .  » Il y a ceux qui en ont marre de prendre des psychotropes et ceux qui ne veulent pas entamer de traitement chimique « , résume-t-il.

Pour les états dépressifs passagers il propose soit du millepertuis, soit, depuis un an, du griffonia. Cette graine de Côte d’Ivoire, préparée sous forme de teinture mère,  » se vend et marche très bien « , assure-t-il. L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) n’a  » aucun conseil  » à donner sur le griffonia.  » Elle n’est pas utilisée dans des préparations médicamenteuses et n’a pas fait l’objet de signalement en pharmaco-vigilance. « 

Message d’Élisabeth Roudinesco — Le SNPPsy réagit à son tour

07 septembre 2008
Bientôt les décrets ? Message d’Élisabeth Roudinesco.

Cela fera bientôt six ans, — si le décret et l’Arrêté scélérat sont promulgués aux dates annoncées par Élisabeth Roudinesco, que notre syndicat, debout dès la première heure en même temps que l’AFFOP et aux côtés de la FF2P qui portait alors un autre nom, a lutté avec vaillance contre une loi inique et bancale visant à travers un scénario de chasse aux sorcières à affaiblir et si possible neutraliser les deux grandes disciplines de la dynamique de la subjectivité, la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle.

Et cela au bénéfice borgne d’une médecine organiciste rétrograde, et de thérapies comportementales à protocoles réduisant nos contemporains à des marionnettes mécaniques victimes de « troubles » listés dans l’incroyable catalogue du conservateur scientistique américain DSM 4, dont le Gogol dénonciateur à venir fera un jour rire le monde entier avec une nouvelle histoire d‘âmes mortes.

Nos deux professions, en maintenant le concept de symptôme comme porteur de signification dans une histoire de souffrance et de malaise, restent nécessaires à nos citoyens qui ne cesseront pas d’y recourir pour une question de label d’État. Nos deux professions restent plus que jamais nécessaires à l’équilibre démocratique de notre société. Prendre soin de soi , être aux prises avec le souci , au cœur de la difficulté de vivre n’est pas réductible à l’administration d’un traitement . Même si dans certains cas la consultation doit doubler, sur un autre plan, la séance.

La psychothérapie relationnelle a déjà gagné. Elle a contribué en qualité d’interlocuteur représentatif reconnu au dialogue national que la mise en application d’une loi qui restera toujours bancale a suscité durant plus de cinq ans. Le SNPPsy poursuivra sa tâche consistant à la soutenir dans son existence et pratique, étayée par son code de déontologie et ses institutions de reconnaissance et d’agrément professionnels, par les cinq critères qui lui confèrent cohérence et autorité morale et professionnelle.

Notre syndicat, aux côtés des institutions historiques regroupées au sein de la Coordination psy, poursuivra son action pour que la psychothérapie relationnelle aux côtés de la psychanalyse continue de représenter au sein de la société française une alternative vivante à la psycho robotisation sécuritaire qui propose son remède bas de gamme à l’angoisse des victimes du managerisme.

Élisabeth Roudinesco, qui agit ici en qualité de présidente de la SIHPP — Société d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, s’élève contre le mauvais coup prêt à tomber. Autorité incontestée de l’histoire de la psychanalyse elle a dans son ouvrage Le patient le thérapeute et l’État analysé avec lucidité la situation actuelle des professionnels du psychisme. Que personne n’ignore à présent un avertissement qui porte loin.

Philippe Grauer, président du SNPPsy


Pour mémoire nous reportons ici le texte d’Élisabeth Roudinesco figurant à notre éditorial en date du 7 septembre.

Après cinq ans de batailles complexes, il apparaît — de source sûre — que les décrets seront publiés vers le mois de novembre et que, cette fois-ci, le Conseil d’État les acceptera, sans doute avec quelques modifications qui permettront de rééquilibrer les incohérences de l’ancien dispositif afin de traiter de façon plus égalitaire les psychanalystes et les psychothérapeutes, ce qui, de toute manière, n’est bon ni pour les uns ni pour les autres.

Tout cela nous entraînera à terme — avec les arrêtés — à une situation dans laquelle, peu ou prou, les sociétés psychanalytiques seront touchées par la réglementation. Tout cela se produit dans un contexte social marqué par le populisme, l’anti-intellectualisme, la haine de la pensée et le culte de l’idéologie sécuritaire. Il s’agit de mettre au point une politique de surveillance des citoyens dans laquelle les experts viendront se substituer aux élites.

À l’Université, la situation n’est pas meilleure et elle va empirer comme en témoignent désormais les campagnes anti-freudiennes que l’on voit fleurir non seulement dans les médias — comme aux États-Unis en 1997 — mais aussi sur le terrain, avec l’éviction progressive et parfois sournoise des enseignements de psychopathologie d’inspiration psychanalytique. Chaque jour, une nouvelle information confirme cet état de fait. J’espère que les psychanalystes prendront conscience de la gravité de la situation.

Colloque Foucault — culture psychiatrique & culture judiciaire


Dans le désordre de l’intime, il arrive parfois un moment où la justice s’en mêle, franchies les limites que trace la loi. Il arrive aussi un moment où le biopouvoir se fait sentir. Il arrive un moment où l’on sent l’actualité de la pensée de Michel Foucault. Il arrive un moment où le système législatif vacille et administre lui-même la perversion dont il a pour mission de protéger le corps social.

Le moment de ce retournement se présente avec ce qu’on appelle l’effet pervers. L’effet pervers de minime contre coup imprévu à l’acte de vertu institutionnel devient son envers exact. À cela près que si l’on a affaire à une surface de Möbius les discerner devient problématique et qu’on ne peut plus se débarrasser avec l’expression effet pervers du mouvement inverse qui finit par caractériser la réaction du corps social lui-même. À telle enseigne que l’organisation du soin elle-même devient perverse, par exemple quand on en vient à infliger des tortures à celui qu’on est censé « redresser », ou à persécuter des innocents, Dieu ne reconnaissant pas toujours en tout cas pas tout de suite les siens.

Il arrive un moment où la loi chargée d’organiser les psychothérapies en encadrant le titre générique de psychothérapeute s’en prend à ceux d’entre eux qui, pour protéger et eux-mêmes et le public, ont pris en charge historiquement l’encadrement de leur pratique, en fondant leurs institutions, sociétés savantes, syndicats, écoles agréées. Retournement quasi parfait, le législateur, entreprenant de vérifier qu’ils ne sont pas ce qu’ils n’entendent point être, les amalgame à ceux contre lesquels ils ont expressément constitué leur profession de psychothérapeute relationnel.

Profession spécifique dont personne dans les pouvoirs publics ne parle, ce qui en dit long sur la violence muette mise en œuvre. Violence de rapt qui permet à M. Bernard Accoyer de dire en substance en début de crise, faites ce que vous voulez sous un autre nom, ce que je veux récupérer c’est le titre que vous avez créé. Surveiller et punir, surveiller et soigner, mais qui, pourquoi et comment ? Surveiller et confisquer, surveiller et éliminer la psychanalyse et plus généralement les deux professions du psychisme qui s’occupent de la dynamique de la subjectivité et du sens ? et que serait une psychothérapie de surveillance ?

Le prochain débat inspiré par les développements actuels du foucaldisme promet une réflexion riche et approfondie sur la loi et le désordre intime et public. Voici pour ceux qui prennent à cœur leur métier, et de penser là ou parfois ça dé-pense, une façon originale et passionnante de démarrer leur semaine d’ici quinze jours.

Philippe Grauer


Colloque International — Culture psychiatrique et culture judiciaire

relire Michel Foucault

Dans le cadre de

« Dialogue interculturel : la rencontre des folies »

Lundi 15 et mardi 16 septembre 2008

de 9h30 à 18h

Grande Halle de la Villette

Entrée libre

Prise en charge possible dans le cadre de la formation professionnelle
Contact Association TranSFaire

Tél : 01 53 69 08 80 / Fax : 01 53 69 09 99 / info@transfaire.org

Organisé dans le cadre de « 2008 – Année européenne du dialogue interculturel », ce colloque international portera sur la santé mentale en Europe.

Dans le contexte des récentes controverses en France et en Europe sur les questions de l’expertise psychiatrique, de la responsabilité pénale des malades mentaux et de la dangerosité dans la société contemporaine, d’éminentes personnalités du monde psychiatrique, judiciaire et philosophique interrogeront ces notions, avec l’œuvre de Michel Foucault comme horizon de réflexion.

LUNDI 15 SEPTEMBRE

MATIN

FOUCAULT ET LA FOLIE

Modération : Martin LEGROS, rédacteur en chef adjoint de Philosophie Magazine

Avec Maître Robert BADINTER, Mme Élisabeth ROUDINESCO, M. Colin GORDON, M. Frédéric GROS

APRÈS-MIDI

LA RENCONTRE DU PSYCHIATRIQUE ET DU JUDICIAIRE : L’EXEMPLE DE L’EXPERTISE

Modération : Martin LEGROS

Avec Mme Claude FINKELSTEIN et des représentants d’associations européennes d’usagers de la psychiatrie, M. Frédéric CHAUVAUD, Dr. Daniel ZAGURY, Jean DANET

MARDI 16 SEPTEMBRE

MATIN

LA RESPONSABILITÉ PÉNALE DES MALADES MENTAUX

Modération : Claude-Olivier DORON (sous réserve)

Avec M. Denis SALAS, Juge Edward ORMSTON, Mme Claude FINKELSTEIN, M. Alain BOULAY

APRÈS-MIDI

LA DANGEROSITÉ : SURVEILLER ET SOIGNER

Modération : Martin LEGROS

Avec Mme Françoise DIGNEFFE, Dr. Mario COLUCCI, M. Claude-Olivier DORON, M. Le Procureur Général Jean-Olivier VIOUT

Laurence Février ponctuera les débats de lectures de textes de Michel Foucault, et présentera, en collaboration avec Brigitte Dujardin, une installation vidéo reprenant les paroles d’usagers et de personnels de santé collectées à l’hôpital de Montfavet.

Avec le soutien de la Commission européenne dans le cadre de « 2008 – Année européenne du dialogue interculturel »

Culture psychiatrique et culture judiciaire : Pourquoi relire Foucault aujourd’hui ?

Depuis le 19ème siècle, par le détour de l’expertise psychiatrique, la psychologie de l’inculpé se retrouve au cœur des débats judiciaires. La justice examine à la fois des actes dont le caractère délictueux doit être établi, et des sujets dont la responsabilité doit être évaluée. Aujourd’hui, la prise en compte accrue du ressenti des victimes et des peurs de la société réinterroge les rapports entre le domaine pénal et le domaine médical. De ces rapports toujours instables et conflictuels, Michel Foucault a fait l’histoire ; une histoire qui vise à déranger nos partages trop évidents, nos certitudes prétendument immémoriales.

Si le code pénal a évolué, les questions posées par le philosophe à cette entrée du savoir psychiatrique dans le pouvoir judiciaire restent d’actualité : à quelle légitimité prétend l’expertise psychiatrique ? Jusqu’où la justice doit-elle se préoccuper de la psychologie des individus ? A quelles stratégies répond le suivi socio-judiciaire des malades jugés « dangereux » ? Ces trois questions seront abordées au cours d’un colloque qui ne se propose pas tant de commenter Foucault, que d’utiliser certaines de ses grilles de lecture pour analyser l’inquiétude actuelle des professionnels et des usagers. A l’heure où la santé mentale devient un enjeu de la politique commune européenne, ce colloque se veut international.

Mais pourquoi revenir aujourd’hui à une pensée qui a accompagné les combats d’hier, liés à un contexte médical différent, comme ceux de l’antipsychiatrie ? Publié en 1961, L’Histoire de la folie est devenu un ouvrage classique, au risque d’être classé, comme un monument. Sa thèse principale semble aussi connue que contestée. L’actualité éditoriale internationale nous invite cependant à souffler la poussière accumulée. Dans les pays de langue anglaise, ce n’est que l’an dernier que le grand public a pu accéder à la première traduction intégrale de L’Histoire de la folie.

À travers le monde, la publication des cours au Collège de France, entamée en France en 1997, a profondément renouvelé notre approche de l’œuvre foucaldienne. Au sein de ce corpus foisonnant, les deux cours consacrés à la psychiatrie (1973-1974 : Le pouvoir psychiatrique et 1974-1975 : Les anormaux) opèrent des déplacements importants par rapport au travail inaugural de 1961. Pour une jeune génération de chercheurs, relire Foucault a d’abord été synonyme de l’entendre pour la première fois.

Par ailleurs, le philosophe français a été particulièrement sensible à la dramaturgie de la folie qui a habité notre culture, de Calderon à Artaud. Le lieu même de La Villette nous invite à honorer cet aspect à travers les paroles collectées par Laurence Février, comédienne et metteur en scène, ainsi que l’installation « Dots Obsession » de Yayoi Kusama présentée dans la Grande Halle cet été.

Philippe Chevallier

Coordinateur scientifique

Comité scientifique

Philippe Artières, historien, chargé de recherche LAHIC-CNRS

Daniel Defert, sociologue, maître de conférences à l’université Paris VIII

Claude Finkelstein, présidente de la Fédération nationale des associations de patients et ex-patients en psychiatrie

François Gibault, avocat à la Cour d’appel de Paris

Tim Greacen, psychologue, directeur du laboratoire de recherche de l’EPS Maison Blanche

Frédéric Gros, philosophe, professeur à l’université Paris XII

Jean-Louis Senon, psychiatre, professeur à la Faculté de Médecine, Université de Poitiers

[Document : Plan d’accès Colloque Foucault]

Quinze médecins dénoncent l’abus d’antidépresseurs en France

LE MONDE | 25.08.08

É. Zarifian l’a publié sans relâche, la surconsommation de psychotropes en France est anormale. Et dans de très nombreux cas ça n’est pas la prescripition par un généraliste d’une rafale de quinze séances à protocoles d’inspiration cognitiviste administrée par un sous-psy qui arrangerait les choses.

Au moment où le décret d’application de l’impossible article 52 d’une loi mal équilibrée de naissance arrive devant le Conseil d’État, cette nouvelle alerte d’autorités médicales et psychiatriques sonne comme une urgence. Il y a lieu d’arrêter le massacre, de cesser d’avoir à rembourser le faux colmatage de l’angoisse et de se préoccuper d’écouter et entendre que nos concitoyens en difficulté psychique ont besoin d’attention et de sens, beaucoup plus que de psychotropes trop facilement renouvelés pour alternativement les endormir le soir les éveiller le matin et les sortir de la torpeur en milieu de journée, pour désangoisser en fin de compte leur médecin. Il s’agit souvent d’un malaise qui a besoin d’être pensé, par l’intéressé lui-même, dans un cadre rigoureux et suffisamment puissant, bien davantage que sommairement pansé, qu’on nous pardonne ce jeu de mot à 10 centimes.

Les psychothérapeutes relationnels, sur le terrain au contact avec le malaise de leurs contemporains, dans le cadre de leur code de déontologie et de leurs institutions historiques responsables, font déjà vaillamment face à la situation, aux côtés naturellement des psychologues cliniciens (1« ) et en travaillant en réseau quand il le faut avec les psychiatres. Quand les pouvoirs publics, au lieu de tenter de leur faire la chasse, comprendront-ils qu’ils ont là sous la main des alliés à une politique de santé psychique saine et économique ?

Philippe Grauer


Quinze médecins, dont treize psychiatres, lancent un appel contre l’abus des antidépresseurs en France. Publié dans le numéro de septembre du mensuel Psychologies Magazine, le texte est signé notamment par Gérard Apfeldorfer, Boris Cyrulnik, Serge Hefez, William Lowenstein, Marcel Rufo et David Servan-Schreiber. Destiné à interpeller la société française, il dénonce « un triste record » et met en avant les dangers de cette surmédicalisation.

En s’appuyant sur une enquête de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la période 2001-2003, les signataires rappellent que « 21,4 % des Français ont consommé des médicaments psychotropes dans l’année, contre 15,5 % des Espagnols, 13,7 % des Italiens, 13,2 % des Belges, 7,4 % des Néerlandais et 5,9 % des Allemands« .

Cette surconsommation a notamment été soulignée, en juin 2006, par une étude sur l’usage de médicaments psychotropes en France commandée par l’Office parlementaire d’évaluation des politiques de santé et cordonnée par Hélène Verdoux et Bernard Bégaud, tous deux chercheurs à l’Inserm et à l’université Bordeaux-II.

« ALTERNATIVES EFFICACES »

Les « troubles mentaux » représentent le quatrième poste des dépenses pharmaceutiques de l’assurance-maladie et se situent – avec 122 millions de boîtes vendues en 2005 – au deuxième rang en termes de prescriptions, derrière les antalgiques. De 300 millions d’euros en 1980, le montant remboursé par l’assurance-maladie pour ces produits a atteint 1 milliard d’euros en 2004. Un adulte sur quatre utilise un psychotrope au moins une fois par an. De plus, une vaste étude publiée au début de l’année a montré qu’en dehors des dépressions très sévères, les antidépresseurs les plus récents ne sont pas plus efficaces qu’un placebo.

Face à une surconsommation qui « augmente chaque année« , les signataires de l’appel indiquent que leur « objectif n’est pas de remettre en question l’aide majeure apportée par ces molécules dans le traitement des pathologies mentales ni dans les situations de crise aiguë. Mais il nous semble nécessaire et urgent d’alerter l’opinion et les pouvoirs publics sur les dangers de cette surmédicalisation du mal-être et sur l’existence d’alternatives non médicamenteuses aussi efficaces« . Ils précisent que « les techniques ayant fait leurs preuves pour soulager la douleur psychique non pathologique ne manquent pas : psychothérapie (2« ), phytothérapie, relaxation, méditation, activité physique…} »

  • 1 C’est-à-dire d’inspiration freudienne, la psychothérapie relationnelle n’ayant quasiment plus droit de cité dans notre université.
  • 2 Plus précisément {relationnelle, note de notre Rédaction.