Élisabeth Roudinesco à l’ENS — état des lieux de la psychanalyse

PSYCHANALYSE, PSYCHOTHÉRAPIE ET PSYCHOTHÉRAPIE RELATIONNELLE EN FRANCE

par Philippe Grauer

1) le courant phénoménologique naît en 1900 en même temps que la psychanalyse

La psychologie humaniste, devenue La psychothérapie (des psychothérapeutes) dans les années 1980, différenciée en psychothérapie relationnelle en 2001, représente un courant issu de la phénoménologie. Laquelle naît en 1900, l’année de la Signification des rêves, avec les Recherches logiques de Edmund Husserl (disciple lui aussi de Brentano, dont Freud fréquenta les cours). Particulièrement sa variété existentialiste se développa tout au long du siècle concurremment (et pas fatalement en concurrence) à la psychanalyse. C’est le déploiement de ce courant — comportant une part de l’héritage freudien — qui finit par devenir important et se présenter en challenger de la psychanalyse à partir de son développement mondialisé des années 60-70.

Ce courant psy alternatif si l’on peut dire coule sans s’y mêler — comme on le voit à la confluence de certains fleuves dont les eaux maintiennent deux couleurs bien distinctes —, coule aux côtés d’eaux rose bonbon, constituant ce qu’on appellera le développement personnel (on laissera ici de côté la dimension spiritualiste, commune au DP et mitoyenne de la psychologie humaniste — comme de la psychanalyse avec Jung), qui se tient à sa marge et ne se mélangera jamais avec elle.

2) distinguer psychothérapie et développement personnel

Le développement personnel n’a rien à voir avec la psychothérapie. Guère davantage la « pleine conscience » et autres produits dérivés. Il importe de ne pas confondre psychothérapie existentielle et relationnelle avec le développement personnel, qui n’est même pas une « thérapie du bonheur » puisqu’il ne relève pas du champ psychothérapique. Le développement personnel ne s’occupe pas de la souffrance et ne comporte pas une théorie de son traitement. Partant il ne constitue en aucune manière une psychothérapie.

3) 1939 – 2018 — le champ psychothérapique continue de se développer

Par ailleurs et pour mémoire, Freud meurt en 1939, Rogers publie son livre événement, Counseling and Psychotherapy en 1942, et Abraham Maslow crée l’Association américaine de psychologie humaniste, dite alors Third Force en 1961. La pensée et pratique rogeriennes arrivent en France au début des années 60 (Michel Lobrot, André de Peretti et al.), ce sera Max Pagès qui fera venir Carl Rogers en France en 1966 (Dourdan et Iéna), puis introduira le Mouvement du potentiel humain en 1969 (Charbonnières). La suite est connue, syndicalisme psychothérapique français avec le SNPPsy (1981), puis Association européenne de psychothérapie (AEP, 1991), puis deux fédérations françaises (FFdP – 1995, AFFOP – 1998, FF2P – 2006). 2001 naissance de la psychothérapie relationnelle, puis en France 1999-2010, confiscation du nom de métier de psychothérapeute pour en faire un titre d’exercice professionnel à disposition des psychologues (dont les psychologues psychanalystes) et psychiatres (idem psychanalystes), et création du nom de métier alternatif de psychopraticien, et du titre d’exercice (alternatif) de psychopraticien relationnel© (2010).

4) le champ relationnel, psychanalyse comprise

En d’autres termes il y a une vie psychothérapique non après la psychanalyse mais parallèlement à elle. La relation lacanisme / psychothérapie constitue un autre volet de l’histoire. Si psychanalyse et psychothérapie relationnelle sont concevables comme disciplines de la dynamique de subjectivation, via un type de processus relationnel variable selon chacune, on peut se représenter un récit de leur évolution, produisant en articulant différemment conjonction et disjonction, deux modèles distincts, opposables ou combinables, antagonistes ou complémentaires, ensemble opposables à la médicalisation de l’existence.

 

 

 

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Corps sans vivres

corps sans vivres

Claude avait accepté par politesse d’y retourner, mais en craignant, soixante-dix ans après sa dernière visite, de ne  » plus se souvenir « . Et puis, en arrivant à  » Saint-Yon « , comme on appelait autrefois l’hôpital psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), il a tout reconnu du premier coup. Oui, pas de doute, c’était bien ce bâtiment, et même cette fenêtre, dont il s’est approché en courant presque. Fernande était là, surgie de ses souvenirs de vieil homme, dans la pièce désaffectée. Alors, il a dit :  » Je la vois, avec sa longue tresse, sa robe à carreaux bleus et blancs. Et ses joues… «  D’un geste des deux mains, il a creusé ses propres joues, pour mimer la maigreur de sa grande sœur, avant de conclure :  » C’était un cadavre. « 

Ces souvenirs remontent à 1941. Fernande avait 15 ans, elle souffrait des stigmates d’une méningite. Chaque mois, Claude venait avec des vivres. Un jour, il le raconte comme si c’était hier, il lui avait apporté une tranche de jambon ; elle s’était  » jetée dessus «  pour la déchirer d’une main impatiente. L’année suivante, Fernande est morte de faim, comme 45 000  patients des hôpitaux psychiatriques français, entre 1940 et 1945.

Pour évoquer ce drame oublié des livres d’histoire, il ne reste qu’une poignée de témoins. L’un d’eux est une femme de 103 ans, Aimée Lebeau, ancienne infirmière à l’hôpital psychiatrique féminin de Maison-Blanche, à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis).  » Elle n’a jamais rien dit « , prévient Michel Caire, psychiatre et historien. Elle accepte tout de même de nous recevoir à son domicile. C’est une Parisienne pleine de gouaille, charmante et drôle. Interrogée sur cette  » famine « , elle répond d’abord en souriant :  » Non. Ailleurs peut-être, mais pas à Maison-Blanche. «  Les archives de Paris auraient-elles gardé les listes de patients de cet établissement ? Peut-être sera-t-il possible d’y relever deux ou trois noms… Vérification faite, il faudrait en réalité tout un cahier : entre 1940 et 1945, les registres de décès de Maison-Blanche sont deux fois plus épais qu’en période normale. Ce qui donne, rien que pour cet hôpital, 2 700 mortes en cinq ans.

 » La soupe, c’était de la flotte ! « 

De retour chez Aimée, nous lui soumettons ces données.  » Tant que ça ? s’étonne-t-elle en toute sincérité. Si vous êtes allée aux archives, c’est que c’est vrai. «  D’un coup, la vieille dame se livre, et s’indigne :  » Elles sont mortes de faim. Il faut le dire, hein ! «  Tout ce qu’elle n’a jamais confié à personne, pas même à sa famille, oui, elle veut bien le confesser aujourd’hui. Raconter ses patientes, ces  » folles  » qu’elle a accompagnées jusqu’au bout, à 30 par pavillon, sans médicaments.  » Celles qui pouvaient, on leur faisait la conversation « , assure-t-elle. Mais la mort était là, toute proche…  » Ça commençait par un œdème aux jambes. Une boule d’eau qui montait lentement, ça mettait des mois. Et le jour où ça arrivait au cœur… paf, c’était fini.  » Pourquoi n’avoir jamais rien dit ?  » A quoi bon ? Les fous, tout le monde s’en fichait ! C’étaient des fauves, les malades, à l’époque, vous savez. « 

La famine commence à l’été 1940, lorsque Vichy impose un rationnement sévère à tous les Français. La population s’en tire plus ou moins bien grâce au marché noir, mais, dans les asiles, plus rien : les appels d’offres ne sont plus honorés, faute de pouvoir promettre des quantités importantes pour un délai lointain.  » On avait des gamelles hautes comme ça, raconte Aimée en joignant le geste à la parole. Mais la soupe, c’était de la flotte ! Et le pain, il était jaune. « 

 » Quand la guerre éclate, les asiles sont surpeuplés « , confirme l’historienne Isabelle von Bueltzingslœwen, auteure d’un ouvrage de référence (L’Hécatombe des fous, Aubier 2007). Le nombre de patients est alors estimé à 120 000 pour 80 000 places.  » On peut parler de ghettos, insiste-t-elle. Les malades étaient déjà morts socialement. Ils sont -ensuite morts biologiquement à la faveur d’une crise alimentaire. «  Un autre historien, Samuel Odier, a exhumé les menus de l’asile de Grenoble, à Saint-Egrève. Des navets le matin et le midi, des choux-raves le soir, avec  » 15 grammes de bœuf « , soit un mini morceau de viande. Autant dire qu’on n’atteint même pas les 1 200 calories quotidiennes, moins de la moitié de ce qu’il faudrait à un adulte.

Paul Clenchard, 92 ans, est un ancien économe de l’asile de Montdevergues (Vaucluse) : il a grandi dans cet établissement du temps où ses parents y travaillaient, sa mère comme infirmière, son père comme chauffeur. Lui aussi se souvient : « C’est pas le pain qui était jaune, c’était la farine. Ah non, c’était dégueulasse… «  La soupe était la même que chez Aimée, en région parisienne :  » De l’eau chaude ! Qu’est-ce que vous vouliez y mettre ? Vous ne pouviez pas y mettre du lard, de l’huile, du beurre, y en avait pas ! Ben… on mettait ce qu’on pouvait ! «  Donc, rien.

Il n’y a jamais eu d’ordres des autorités de Vichy de laisser mourir ces gens. Du moins, personne ne les a jamais retrouvés. Mais, au niveau local, c’est moins clair. Ainsi, quand le directeur de Montdevergues s’affole, la préfecture lui répond :  » Il y a des malades plus -intéressants que les vôtres. «  À Grenoble, les responsables de Saint-Egrève obtiennent un stock de riz, accompagné de cette consigne :  » Demandez à vos médecins de désigner les bénéficiaires : les malades récupérables (…), ce sont ceux-là qu’il convient de réalimenter. «  Si, dans les asiles plus petits, les religieuses se fichent parfois des instructions et s’organisent pour acheter des vivres, à Montdevergues, c’est impossible, d’après Paul Clenchard :  » Ce qu’il faut bien savoir, c’est qu’un directeur d’hôpital est sous la coupe de la préfecture, laquelle est sous la coupe du régime de Vichy, et Vichy est sous la coupe des Allemands… On ne peut pas demander à ce monsieur de ne pas exécuter certains ordres, même s’ils sont contraires à l’éthique. « 

Alors, ils ont fait ce qu’ils ont pu, Aimée et Paul. Elle en apportant des cerises de son jardin, lui en allant à Aix-en-Provence chercher de la pesotte, une sorte de lentille sauvage qu’on donnait d’habitude aux chevaux. Bien sûr, cela ne suffisait pas.  » Elles mouraient d’épuisement, soupire Aimée. On ne pouvait rien faire.  » Peut-être en parler à son chef ?  » Mais on ne parlait pas aux médecins, ma pauvre ! C’était des seigneurs ! Et nous, on était la basse classe… « 

À Maison-Blanche, comme partout, les courbes de poids des patientes s’effondrent. À l’image de cette femme qui pèse 52 kg en janvier 1941 et meurt en septembre, à 28 kg. Cause du décès ? Cachexie, la maigreur absolue. Aimée, toujours :  » Il ne reste plus que la peau et les os, y a plus de chair. Voilà. «  Tout ce qu’elle peut faire, c’est diviser le pain en tranches égales afin de ne léser personne. L’une d’elles l’engueule souvent :  » Menteuse ! Tu ne m’as pas donné à manger ! «  Aimée la voit bien, maintenant :  » Elle était grande… Elle avait bouffé du tissu, je crois. J’étais pétrifiée quand elle me traitait de menteuse. «  Soixante-dix ans après, Aimée s’y reprend à deux fois, mais son nom lui revient.  » Pététin, qu’elle s’appelait. Oh… Elle avait faim, la pauvre… «  Nous avons pu retrouver son dossier aux archives : Irma Pététin, née Gallice, morte le 1er mars 1942 après vingt ans d’internement. Son mari est décédé avant elle.  » Bien sûr, conclut Aimée, celle qui n’avait pas de famille, elle était foutue. « 

En 1942 se tient un congrès de médecins des hôpitaux psychiatriques. La famine ne fait l’objet que d’une seule intervention, dans l’indifférence. Mais certains ne supportent pas ce qu’ils voient au quotidien. Parmi ces indignés, Lucien Bonnafé, un interne prévenu par ses amis communistes que la Gestapo le surveille et qu’il vaut mieux être discret… Alors, il se fait nommer à Saint-Alban (Lozère), dans un asile qui tient lieu de refuge à plusieurs résistants, dont le poète Paul Éluard. Constatant qu’il n’y a rien à manger là-bas non plus, il place certains malades chez des paysans – sans jamais aucun incident. Ailleurs, au contraire, le comportement de certains soignants contribue à affaiblir peu à peu les patients. À l’hôpital psychiatrique de Clermont-de-l’Oise, les employés piochent si volontiers dans les stocks destinés aux malades que l’endroit est surnommé  » la Samaritaine « , en référence au slogan publicitaire du grand magasin :  » On trouve tout à la Samaritaine. « 

Vichy finit par réagir le 4 décembre 1942, par une circulaire du secrétaire d’Etat à la santé, Max Bonnafous, qui ordonne un supplément d’alimentation dans les asiles. Il n’y a donc pas eu d’ordre d’élimination par la faim, insiste l’historienne Isabelle von Bueltzingslœwen :  » En période de crise alimentaire sévère, on s’est certainement posé la question de savoir si la survie de ces malades était vraiment prioritaire. C’est finalement l’argument humaniste qui l’a emporté, sûrement de justesse, mais en tout cas il l’a emporté. « 

 » en plein Moyen âge « 

La France n’est pas l’Allemagne, qui a exterminé entre-temps quelque 200 000 malades et handicapés mentaux avec son programme T4. Mais cette circulaire arrive bien tard : près de trois ans se sont déjà écoulés -depuis le -début de cette crise, les corps sont épuisés. Partout, c’est l’hécatombe : 2 700 mortes chez Aimée, 1 998 décès à Montdevergues, 3 063 à Clermont-de-l’Oise. Dans un rapport daté du 29 novembre 1944, le directeur régional de la santé de Laon, chargé de visiter l’hôpital de Clermont-de-l’Oise, témoigne de son effarement :  » J’ai vu le spectacle d’une telle famine que cela nous plonge en plein Moyen Age. Des salles pleines de malades décharnés, squelettiques… Presque tous sont couverts de vermine et de gale, atteints de furoncles et d’anthrax suppurants. «  Un rapport aussitôt rangé aux archives. A l’époque, l’urgence est de reconstruire, quitte à oublier.

Trente ans plus tard, à Lyon, un autre interne, Max Lafont, exhume ces archives et en tire un brûlot, L’Extermination douce (AREFPPI, 1987). Ce titre lui vaut les foudres des historiens, notamment d’Henry Rousso, spécialiste de cette période :  » Le placard de Vichy est déjà bien encombré sans qu’il soit besoin de l’enrichir de nouveaux cadavres. «  Les fous étaient pourtant bien sous la responsabilité des autorités de Vichy… Max Lafont ne regrette rien :  » Il faut bien que nous arrivions ensemble à dire que la cause de ce drame, c’est notre lâcheté sociétale à l’égard des plus démunis ! « 

Aujourd’hui encore, la polémique reste en embuscade. Quand, en 2016, une pétition recueille 80 000 signatures pour demander une reconnaissance du drame, l’Élysée charge l’historien Jean-Pierre Azéma de rédiger un rapport. Dans son texte, celui-ci soutient les thèses d’Isabelle von Bueltzingslœwen, ignorant les autres qui concluent à une faute, une non-assistance à personnes en danger de la part des autorités de l’époque. La même année, François Hollande prononce un discours à Paris :  » Cette hécatombe n’a pas été voulue, n’a pas été planifiée, (…) elle est arrivée par l’indifférence, par l’oubli, par l’ignorance. «  Sur la plaque inaugurée ce jour-là, il est écrit au sujet des victimes :  » Leur mémoire appelle à construire une société toujours plus respectueuse des droits humains, qui veille fraternellement sur chacun des siens. « 

 

Les auteurs de la tribune « contre le nouvel antisémitisme » ont de bonnes intentions, mais une mauvaise proposition.

Les deux premiers intertitres sont de notre Rédaction.

justesse de la cause

Atteint-on jamais une cible avec un fusil dont le canon est tordu et la gâchette de guingois ? Le manifeste contre le nouvel antisémitisme, publié dimanche dans le Parisien, et visant nommément les islamistes radicaux qui en sont coupables, fait couler de l’encre. Tous les commentateurs soulignent, à raison, la justesse de la cause qu’il entend défendre. À l’heure où des juifs sont tués parce qu’ils sont juifs, où d’autres doivent déménager pour fuir la haine de leurs voisins, il faut dénoncer et combattre le poison antisémite.

contre l’antisémitisme mais ensemble

Le texte nous fournit-il le bon antidote pour y parvenir ? La plupart des éditorialistes se divisent en pensant à son impact social. Enfin un texte clair, disent les premiers : en pointant du doigt les dérives sectaires de l’islam, il affronte une réalité qu’on refusait de voir. Faux, répondent les autres : en stigmatisant une partie de la population, ces pompiers pyromanes ne font que diviser un peu plus là où on ne s’en sortira qu’en rassemblant.

étrange supplique

Contentons-nous, pour notre part, de nous  interroger sur l’envoi du texte, sa supplique, curieusement moins commentés  : “ »En conséquence, nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ».”

On ne doute pas une minute des nobles intentions des rédacteurs de cette merveille. On aurait aimé qu’ils s’arment, en plus, d’un bon manuel d’histoire religieuse, ça leur aurait évité cette phrase surréaliste de bout en bout.

Non, l’Église n’a rayé aucun texte

Il est indiscutable que, pendant des siècles, l’Église catholique a distillé la haine des juifs. Une haine qui reposait sur le concept de « peuple déicide », cette idée que « les juifs », en tant que tel, et pour l’éternité avaient « tué le Christ » et qui prétendait s’appuyer effectivement sur divers passages du Nouveau Testament. En effet, les autorités vaticanes ont mis fin à cet « enseignement du mépris », comme devait l’appeler le grand historien Jules Isaac, au tournant  des années 1950/1960, dans le contexte du deuxième concile de Vatican. Mais jamais, au grand jamais, elles ne l’ont fait en « frappant d’obsolescence » le texte saint. Allons ! Un pape ou un même un concile qui irait faire le tri dans saint Paul, ou les poussières dans les actes des Apôtres ? Non.

Cela s’est joué en deux temps. D’abord il y eut, avant le concile, le geste de Jean XXIII décidant, comme tout pontife peut le faire, de retirer de la liturgie du vendredi saint la prière faisant allusion à la « perfidie judaïque ». Ensuite, il y eut la publication, par les pères conciliaires, de Nostra aetate (1965), ce texte fondamental qui rompt avec l’enseignement en vigueur, défend la liberté religieuse, concède que l’ensemble des grandes croyances du monde portent une part de vérité et, dans le passage concernant spécifiquement le judaïsme, insiste sur le « patrimoine commun » partagé avec les chrétiens, et « encourage et recommande la connaissance et l’estime mutuelles ». L’Église n’a rayé aucun texte, elle en a proposé une autre lecture globale, nuancée.

Un pape musulman ?

Il est indiscutable qu’il y a dans le Coran des passages qui apparaissent épouvantables à l’égard des juifs. Ils ne reposent, pour le coup, sur nulle accusation de « déicide » mais sur un contexte. Quand, après avoir fui La Mecque, il est devenu chef de Médine, le prophète Mahomet a cherché à convertir des tribus juives qui y habitaient. Face au refus de certaines d’entre elles, il a pu faire preuve de violence. Aujourd’hui, certains imams radicaux fanatiques se servent de versets reflétant cette histoire pour distiller une haine antisémite atroce. On a raison de vouloir les en empêcher. La méthode proposée par les pourfendeurs du nouvel antisémitisme y conduira-t-elle ? On en doute.

D’abord, en appeler à des « autorités théologiques » pour les comparer à celles de Vatican II est curieux. Les rédacteurs du texte pensent-ils qu’il existe un pape musulman qui pourra rassembler ses évêques pour tenter régler toute cette affaire dans un hypothétique concile de « La Mecque 1 » ?  Comme nul ne devrait l’ignorer, le propre de l’islam sunnite, religion fondamentalement égalitaire depuis son origine, est d’avoir refusé tout clergé (seuls les chiites en ont). Il existe bien sûr, en France et ailleurs, de nombreux théologiens musulmans qui ne partagent pas les vues des prédicateurs sectaires dont nous avons parlé. Religieusement, ils n’ont ni plus ni moins de poids qu’eux, et guère plus – sinon par la puissance de leur savoir – que le plus humble des fidèles.

Quelle idée, par ailleurs, de demander à des croyants de « frapper d’obsolescence » un texte qui, à leurs yeux, n’est autre que la transcription de la parole de Dieu ? Il n’est pas de la plus fine pédagogie de vouloir faire évoluer une religion en poussant les fidèles au blasphème.

Pour autant, les innombrables musulmans de bonne volonté ne sont pas désarmés pour contrer la haine. Comme toutes les grandes religions, la leur est pleine de ressource, il suffit de savoir en lire les textes. Le Coran contient des versets violents, contre les incroyants, les juifs, les chrétiens. Il en contient bien plus qui appellent à la paix et soulignent la profonde égalité entre les humains, qui appellent au respect à l’égard des religions du Livre, celle de Jésus, considéré comme un prophète, celle de Moïse, vénéré tout autant. De nombreux imams et fidèles savent que ce sont ces versets qu’il faut surligner. Il ne faut pas leur tordre le bras, il faut les accompagner dans leur geste.