à propos de son dernier ouvrage
Retour sur la question juive, Albin Michel, 2009, à paraître le 14 octobre.
Samedi 3 octobre 18h 30
Auditorium du journal Le Monde
80 boulevard Auguste Blanqui
75013 Paris
à propos de son dernier ouvrage
Retour sur la question juive, Albin Michel, 2009, à paraître le 14 octobre.
Samedi 3 octobre 18h 30
Auditorium du journal Le Monde
80 boulevard Auguste Blanqui
75013 Paris
Mensuel spécial n°208 — octobre 2009 — 5.80 euros. On peut se le procurer en ligne pour 4 €.
Une excellente livraison.
On y lira également de Luc Boltanski : « Ce dont les gens sont capables », une réflexion post bourdieusienne qui ménage sa place à l’individu créateur.
Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine — CIEPFC
dirigé par Alain Badiou
Madame
poursuivra cette année
son Séminaire d’HISTOIRE DE LA PSYCHANALYSE
sous l’intitulé
Les cours se dérouleront salle des Résistants au 45 rue d’Ulm dans les locaux de l’École Normale de 18h à 20h les mardis suivants :
17 novembre — séance inaugurale
5 et 19 janvier
2 et 16 février
16 et 30 mars
13 avril
11 mai
25 juin
Le séminaire HISTOIRE DE LA PSYCHANALYSE est inclus dans :
ÉCOLE DOCTORALE 382-EESS Economie, espaces, sociétés, civilisations
UFR DE GEOGRAPHIE, HISTOIRE, SCIENCES DE LA SOCIÉTÉ (GHSS)
UNIVERSITÉ DE PARIS VII-DENIS DIDEROT.
De Louis XIV à Jean Genet, l’historienne Michelle Perrot consacre un essai subtil et érudit au coeur du logis, où se jouent les moments essentiels de la vie — naissance, sommeil, amour, maladie et mort.
« Tout le malheur des hommes, disait Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » C’est de cette pensée forte que s’est inspirée Michelle Perrot, grande historienne des femmes et de la vie privée, pour écrire cet essai subtil et érudit, qui a l’avantage de se lire comme un roman, peuplé de personnages venus de tous horizons — des rois, des pauvres, des écrivains, des mystiques, des victimes, des suicidaires, des amants, des enfants, des agonisants —, et de mettre en scène l’essentiel de la vie humaine. Car tous les chemins du monde mènent à une chambre : sommeil, amour, sexe, naissance, maladie, mort.
Théâtre de l’existence, la chambre est le logis des hommes par excellence, au point que ceux qui n’en ont pas, comme aujourd’hui les sans-domicile-fixe, sont d’abord des exclus de la vie : ils n’ont pas la liberté pascalienne de choisir d’y demeurer ou de la fuir.
Plutôt que d’organiser un ouvrage collectif qui s’appellerait, par exemple, Histoire de la chambre, de l’Antiquité à nos jours, Michelle Perrot a préféré écrire une Histoire de chambres, ce qui lui permet de décliner le mot dans toutes ses acceptions, subjectives et objectives, sans prétendre à une impossible exhaustivité. Et si elle regrette de n’avoir visité « ni les cabanes de bergers, ni les turnes de normaliens, ni les loges de concierges », elle n’hésite pas à dire l’amour qu’elle porte aux chambres : à toutes les chambres, « foisonnantes ou énigmatiques, pleines de cicatrices ou de murmures étouffés ». C’est donc à écouter des « musiques de chambre » qu’elle convie le lecteur en le promenant de la chambre de Louis XIV à Versailles — haut lieu de la souveraineté monarchique, mais dépotoir des turpitudes du corps royal, partagé entre vice et vertu — à la chambre des dames, où se croisent servantes, courtisanes, femmes entretenues ou bourgeoises, puis à la chambre d’hôtel, où se déploient les amours fugitives, et enfin à la chambre de l’enfant, véritable réceptacle de l’évolution de l’ordre familial.
Car la conquête fut rude entre une époque ancienne où l’enfant n’était qu’un patrimoine fragile, promis chaque seconde à la mort, et soumis successivement à trois figures d’autorité — nourrice, mère, père —, et l’époque moderne, dominée par des psychopédagogues soucieux d’éveiller le tout-petit par un décor approprié : « Robinson, Vitamine, Punk Rock, Marie-Antoinette, pour les petites filles (…) », ou encore : « chambre saine et écologique, à l’usage de parents « bio » », à la recherche d’un sol dépourvu de polluants que bébé puisse « lécher ou manger ».
Parmi les plus belles pages de cet ouvrage aux tonalités multiples, on retiendra celles consacrées à des écrivains ou à leurs personnages : Arthur Young, Marcel Proust, Oblomov, Jean Genet. Connu de tous les historiens, Arthur Young (1741-1820), agronome anglais, s’est rendu célèbre pour avoir réalisé, dans ses Voyages en France, une sorte de reportage sur la situation de l’hôtellerie à la veille de la Révolution de 1789. Décrivant avec minutie la misère française, ce disciple d’Adam Smith annonce l’avènement d’une catastrophe liée, selon lui, au désastre de l’habitat français : saleté, vermine, mauvaises odeurs, manque d’eau, crachats et, surtout, chambres inhabitables, encombrées de lits. Mais il retient que le génie français a su généraliser le bidet, présent dans chaque chambre « aussi universellement qu’un bassin pour se laver les mains, trait de propreté personnelle ».
Hanté par la terreur du bruit et habitué à vivre à l’envers de ses contemporains — dormant le jour et écrivant la nuit —, Proust avait fait tapisser de liège les murs de sa chambre. Et c’est en ce lieu nocturne qu’il rédigea A la recherche du temps perdu, qui s’ouvrait sur la phrase la plus fameuse de toute la littérature : « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Vivant au lit et ne se couchant jamais, il ne cessa de mettre en scène, dans son oeuvre, l’angoisse de la chambre nouvelle. Et quand il quittait la sienne, c’était pour habiter dans des chambres d’hôtel ou pour y séjourner la nuit et se livrer, avec des prostitués, à des actes de sodomie et de sadomasochisme.
Héros du célèbre roman d’Ivan Gontcharov (1812-1891), Oblomov passait sa vie couché, cultivant scepticisme et dérision. Aussi sa chambre, seul lieu habitable à ses yeux, faisait-elle office de bureau et de salon. Servi par un unique domestique, il séjournait au beau milieu des restes de repas, des encriers vides et des livres qu’il ne refermait jamais, par paresse. Il mourut enterré dans son lit et sans bruit : sa chambre, de longue date, était devenue son tombeau.
Quant à Jean Genet, dont Michelle Perrot donne un portrait superbe — qui contraste avec le torrent d’injures dont l’écrivain a été affublé par des commentateurs peu scrupuleux —, il séjourna, sa vie durant, dans des chambres d’hôtel, attiré, tel un mystique, par ce qu’il haïssait le plus : la cellule. Ainsi répétait-il, en refusant la douceur d’une chambre à soi, la violence psychique liée à un abandon primordial. Enfant de l’Assistance publique, il avait été placé dans une famille nourricière, puis incarcéré, comme voleur et fugueur, à la colonie pénitentiaire de Mettray. Atteint d’un cancer de la gorge, il mourut en 1986, âgé de 76 ans, dans un banal hôtel des Gobelins : « Jean Genet, vie et mort à l’hôtel », tel fut, selon Michelle Perrot, le destin d’un des plus grands dramaturges de la seconde moitié du siècle.
« La chambre, conclut Michelle Perrot, est un objet limite dont l’opacité déjoue les curiosités du chercheur comme celles du pouvoir. » On ne saurait mieux dire. Aussi faut-il souhaiter longue vie — en chambre et ailleurs — à cette Histoire de chambres . Puisse-t-elle devenir le livre de chevet de ceux qui, enivrés par le pouvoir et le culte d’eux-mêmes, ont oublié le sage précepte de Pascal.
Elisabeth Roudinesco
Que vient faire ce film dans la rubrique Actualité de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse ? il suscite des textes qui s’occupent du statut de la violence ultime, et de la question de la contre-violence. Il traite de la question des valeurs et du principe psycho politique qu’on trouve au fondement du fascisme — système qui n’a pas disparu avec la seconde guerre mondiale, et dont la rumination finira, à force de travail d’intégration, par permettre de vivre après Auschwitz, ce qui ne constitue point insulte insoutenable à ceux à qui la vie, leur volonté de puissance, précisément, fut arrachée mais fidélité à leur vie par nous indéfiniment reprise et relayée symboliquement, par un immense et incessant travail. Ce travail de penser l’inconcevable et d’en tirer morale nous revient en particulier, en tant que partie constituante de notre clinique.
Cela relève de la clinique collective, et les artistes qui s’y attaquent manifestent ainsi la vitalité de la sensibilité de l’époque au cheminement d’horreur qu’il s’agit de baliser pour ne pas, à son tour devenir fou ou {inhumain trop inhumain. Il en va ainsi du {Reader (qui eut tellement gagné à être tourné en allemand).
Il en va de même de cette histoire imaginaire de bâtards comme on dit dans les banlieues, justiciers alimentant notre goût de la vengeance, du sang, du ravage et de la mort, porté sur le ton de la farce dans le camp même des terroristes d’État du nazisme, celui-là même dont parle le Saint Augustin témoignant de son plaisir à assister aux gladiatoreries, celui-là même dont les Bienveillantes nous a raffraîchi récemment la mémoire par une méditation sur le corps rapporté au cadavre comme lieu de jouissance fasciste.
La contre terreur, en dehors du fait qu’elle s’inscrit en nous comme pôle fantasmatique antagonique vital, éthiquement ne vaut pas un clou. On n’est jamais fondé en droit à couper en morceaux son semblable, ou ce quon estime son dissemblable, histoire de l’impressionner et si on le fait on entre soi-même dans la spirale des horreurs de la guerre, voir Un roi sans divertissement. Cela dit la plaisanterie volontairement hénaurme nous convie à repenser nos poncifs sur la seconde guerre mondiale et de ce point de vue le côté conte BD moral décalé contribue à nous faire toucher du doigt autrement l’éternelle question des affreux et des recyclés. On se souvient de la publicité que Eric von Stroheim, ce géant du cinéma, s’était trouvé à force jouer les horribles : l’homme que vous aimerez haîr. L’ambivalence est partout dans ce film, rendez-vous vous êtes cernés. Par un grand réalisateur.
Quant au texte de Ayn Rand que nous propose Jacques Martin-Berne, pourquoi pas, sauf à remarquer que le terme mystique désigne ici un certain type de folie, contigüe au nihilisme, au demeurant politisée. Rien à voir avec ces moments très particuliers où nous pouvons faire l’expérience soudain de notre relation à l’ensemble de l’univers.
Cela dit voici donc deux textes bien différents qui viennent en écho au film de Tarentino, qui ne doit pas nous faire oublier le Vorleser, devenu le Reader quelle idée d’anglosaxonniser ce titre, qui explore la question de la nuit du facisme, de l’ombre qu’elle continue de porter sur nous, du travail d’élaboration auquel elle nous convoque régulièrement, et plus avant la question de la morale et de la philosophie (lisez le livre) au cœur de la relation d’aide.
Philippe Grauer
}}
La critique de Télérama sur le film Inglorious Basterds est très bonne. J’ai lu depuis mon premier mél du 19 août beaucoup de critiques anglaises, allemandes et italiennes . J’ai l’impression de savoir déjà par cœur cette œuvre. Trop de publicité , de vidéos et de trailers ? Je vous le confirmerai après avoir vu ce film.
Je voudrais appeler votre attention sur une autre oeuvre uchronique: Le complot contre l’Amérique de Philip Roth. Ce roman(2004) qui récrit l’histoire d’une façon imaginaire et révèle le nazisme de Charles Lindbergh ou de Henry Ford incline à respecter le film uchronique et onirique de Tarentino. On peut aimer ou détester ce cinéaste qui nous présente la violence extrême dont est capable l’être humain. D’après la critique de Jacques Morice et les films que j’ai vus, Tarentino me semble être un homme qui règle ses comptes avec la folie et la boucherie du monde comme un rêveur en plein cauchemar, l’inconscient marqué par des horreurs refoulées qui reviennent au conscient. Si Freud était encore vivant ses films seraient dans L’Interprétation des rêves et ses Considérations sur la guerre.
J’aurais apprécié que Lindbergh et Henry Ford se fassent scalper virtuellement par le commando Juif du film. Ce n’est pas un fantasme morbide de ma part. Dans le film les nazis sont scalpés.
Reste à connaître l’opinion de nos amis juifs. La vie est belle de Moretti avait suscité des douleurs chez tous les Juifs du monde. (Ce qui ne m’empêche pas d’aimer aussi les Palestiniens. Je ne déteste que l’extrémisme qui tue.)
J’ajoute que les films historiques ou uchroniques sur l’époque nazie occupent fort bien l’actualité à nouveau. Un nouveau film L’armée du crime de Robert Guédiguian décrit le groupe de Missak Manouchian qui lui a vraiment existé. Cet ensemble d‚hommes courageux faisait des attentats contre les nazis. Ainsi le film de Tarentino reprend très justement ce thème à sa façon.
Il ne faut jamais oublier les camps d’extermination où Juifs, Tziganes, malades mentaux, homosexuels, dissidents politiques, prisonniers de droit commun et prisonniers de guerre furent assassinés sauvagement. Le Nazisme est marqué par la cruauté de ses actes.
Il ne faut plus jamais laisser des dictateurs prendre le pouvoir.
Très cordialement.
Jacques Martin-Berne
Extraits de La révolte d’Atlas (Atlas shrugged), 1956, par Ayn Rand.
Tout dictateur est un mystique et tout mystique est un dictateur en puissance. Un mystique demande ardemment l’obéissance des hommes, pas leur accord. Il veut les voir renier leurs consciences devant ses affirmations, ses ordres, ses souhaits et ses caprices; de même qu’il renie la sienne devant les leurs. Il veut traiter avec les hommes par la foi et la force, il ne trouve aucune satisfaction dans leur consentement s’il doit l’obtenir par la raison et l’exposé des faits. La raison est l’ennemi qu’il redoute, quoiqu’il lui accorde peu de crédit. La raison, pour lui, est un moyen de tromperie ; il croit que les hommes possèdent un pouvoir plus puissant que la raison, et que seule leur croyance sans cause ou leur obéissance forcée peut lui apporter la sécurité, la preuve qu’il a su pallier son absence de don mystique. Il est avide de commander, pas de convaincre : convaincre exige de reconnaître l’indépendance d’autrui et de se soumettre à l’absolu de la réalité objective. Ce qu’il recherche est un pouvoir sur la réalité et sur le moyen qu’ont les hommes de la percevoir, leur intelligence. Il cherche le pouvoir d’interposer sa volonté entre l’existence et la conscience, comme si, en acceptant de falsifier la réalité comme il leur ordonne de le faire, les hommes pouvaient en fait la créer.
Dans le domaine matériel, le mystique est un parasite qui exproprie les gens des richesses qu’ils ont créées ; de même, dans le domaine spirituel, le mystique pille les idées créées par les autres. Il se ravale ainsi en dessous du rang de l’aliéné qui projette sa propre déformation de la réalité, en devenant un parasite de l’aliénation qui se nourrit de la distorsion imaginée par d‚autres.
Il n’y a qu’un état qui satisfasse les désirs d’infini, de non causalité et de non identité du mystique : la mort. Peu importe la source inintelligible de ses sentiments incommunicables: quiconque rejette la réalité rejette l’existence; et les sentiments qui l’animent sont une haine contre toutes les valeurs qui constituent la vie humaine, et un désir avide de tout ce qui la détruit. Un mystique se délecte du spectacle de la souffrance, de la pauvreté, du servage et de la terreur. Tout cela lui procure une sensation de triomphe, la certitude qu’il a vaincu la réalité rationnelle. Mais il n’existe aucune autre réalité.Peu importe quel bien-être il prétend servir, que ce soit celui de Dieu ou de ce monstre informe qu’il appelle Le Peuple, peu importe à quelle dimension surnaturelle il se réfère : dans les faits, sur terre, son idéal concret est la mort, son désir est de tuer, sa seule satisfaction est de faire souffrir.
La foi des mystiques n’a jamais abouti à rien d’autre qu’à la destruction, comme vous pouvez le constater autour de vous une fois de plus. Et si les ravages occasionnés par leurs actes ne les ont pas incités à s’interroger sur leurs doctrines, s’ils prétendent être animés par l’amour alors qu‚ils empilent des montagnes de cadavres, c’est parce que la vérité de leurs intentions est encore pire que l’excuse obscène que vous leur trouvez, selon laquelle ces horreurs sont au service de nobles fins. La vérité est que ces horreurs sont leurs fins.
Vous qui êtes assez égarés pour croire que vous pourriez vous accommoder d’un dictateur mystique, que vous pourriez lui agréer en obéissant à ses ordres, sachez qu’il n’y a pas moyen de le satisfaire ; si vous obéissez, il inversera ses ordres ; il cherche l’obéissance pour l’obéissance et la destruction pour la destruction. Vous qui êtes assez poltrons pour croire que vous pouvez vous entendre avec un mystique en offrant vos biens à sa rapacité, sachez qu’il n‚y a pas moyen de le corrompre car le pot-de-vin qu’il veut, c’est votre vie, aussi rapidement que vous serez disposés à la lui donner ; et que le monstre qu’il cherche lui-même à soudoyer est ce néant enfoui dans son âme, qui le pousse à tuer pour lui éviter d’apprendre que la mort qu’il désire est la sienne.
Ayn Rand
De quoi parle-t-on actuellement, qui nous concerne ? de cinéma, avec deux films sur le nazisme, The Reader, à voir absolument — quel dommage qu’il ne soit pas parlant allemand, et à lire (Bernhardt Schlink, Le liseur), une profondeur en finesse, une puissance dans la lente remontée vers l’humanité, dans la difficile mais exemplaire sortie de l’horreur nazie. Une étincelante méditation sur la relation d’aide et ses limites. Du côté de Tarentartino les Basterds, reprise du thème des tueurs sympathiques sans folle originalité. À Violence violence accrue, à chevaucher la pulsion à cru nous voici à même la jouissance. Autres temps autres mœurs ? Malraux dans l’Espoir abordait la question éthique en montrant l’étonnement des fascistes prisonniers de ne pas se voir infliger la cruauté qu’eux auraient déployée. La mutilation par la croix gammée fut d’ailleurs une pratique des nazis. Il faut réfléchir à ce qu’on montre, et aux inconvénients majeurs des petits plaisirs qu’on a tellement envie parfois de ne pas se refuser.
Le décret est prêt, les organisations responsables des institutions historiques de la psychothérapie relationnelle en sont à envoyer leur lettre de mise au point à leur ministre, pour marquer une fois de plus que notre discipline ne saurait se voir malmenée par les pouvoirs publics, alors que nous sommes en présence d’un édifice institutionnel, privé certes, comme celui de la psychanalyse à tout prendre, d’un fait de société massif dont il serait imprudent et finalement peu politique d’ignorer l’incontournabilité.
Quand nous disons le décret prêt, nous parlons des cartons du Ministère, car si la loi a bel et bien passé, le décret est loin de se voir publier, le débat a le temps de rebondir. Nous voici de notre côté également prêts. Prêts à lutter pied à pied pour soutenir notre cause et celle des bonnes Écoles qui transmettent avec sérieux des contenus, des programmes, une éthique, relatifs à une longue et riche histoire, qui s’enracine dans le surgissement dès les années 50, déjà en protestation contre le comportementalisme renommé cognitivisme, de la psychologie humaniste américaine, à la jonction avec le renouveau philosophique d’inspiration française de l’immédiat après guerre, qui est tout sauf farfelue, n’en déplaise à l’inculture vraie ou affectée de certains.
Nous reviendrons sur ces sujets. Notre École conduit cette année comme traditionnellement son séminaire multiréférentiel de Rentrée dans la bonne ambiance d’un travail clinique divers et se voulant de qualité. Marseille s’apprête à voir démarrer sa première promotion. Les perspectives sourient. Nous poursuivons notre chemin. Dans tous les sens du termes nous représentons une profession d’âge mûr, dont les praticiens ayant déjà suffisamment vécu et travaillé sur eux, sont véritablement à même d’inspirer légitimement confiance.
Qui choisit de recourir à ces professionnels qui ont consacré des années payées de leur poche à acquérir théorie, méthodologie et savoir-faire, sur le socle d’une vie déjà bien engagée affectivement et professionnellement par ailleurs, ne place pas sa confiance inconsidérément. Quand on pense de plus au luxe de précautions institutionnelles, éthiques et pratiques dont leur pratique sagement s’entoure, on peut tout de même se sentir rassuré.
Découlant de cela, nos étudiants sont d’authentiques praticiens de l’autonomisation, le contraire systématiquement de l’art de capter des pratiques sectaires. Ni le public ni les personnes intéressées à venir se former dans nos écoles n’y sont indifférents. Alors, envisager de nous renommer et de nous réclamer de la pratique exclusive de la psychothérapie relationnelle et multiréférentielle nous ferait plutôt, à la réflexion, plaisir.
Bonne Rentrée à tous et bienvenue à ceux qui cherchent de notre côté une solution élégante et sérieuse à leur reconversion dans le domaine de la psychothérapie par la relation.
Ce bloguistique témoignage d’une psychothérapeute relationnelle nous vient d’un horizon institutionnel différent de celui de notre référence. Un peu de variété aérera notre été. L’imaginaire des années 70 marque ce texte, quand le Mouvement du potentiel humain relevait des grandes espérances, expectations en anglais, souvenons-nous de Dickens, pas vraiment de la grande promesse tant les terres de promesse si souvent connaissent la désolation. Donc va provisirement pour Psycho Jurassic Park.
La présentation très Potentiel humain « un mercredi banal de mère de famille nombreuse, psychothérapeute, formatrice, conférencière, auteure, accompagnatrice d’ânes, de chèvres et de chiens, femme, amie, fille, collègue, citoyenne », sympathique, date aussi un peu. Nous sommes devenus bien plus professionnels que ça et n’arguons plus depuis longtemps dans nos curriculums de nos talents de brodeurs sur papier recyclé et d’accompagnateurs de chèvres larzaciennes.
Il est constant que les médecins savent commettre des bévues fâcheuses s’agissant de notre mortalité et affectionnent parfois la fréquentation de Temples plus ou moins solaires, plus virulents dans l’art de la secte que bien des pseudo psychothérapeutes plombiers polonais du psychisme si chers à l’argumentaire populiste. Cela n’empêche d’avoir à se soucier, comme légitimement le législateur, de la qualité des psychothérapeutes au sens générique du terme, de la qualité de leur formation et de leur caution institutionnelle.
Là où nous interpelons le politique c’est quand, sous la pression des psychologues et médecins sans compter l’appui de certains psychanalystes, il refuse de considérer ou d’examiner le sérieux d’Écoles soigneusement agréées ni de prendre en compte les institutions historiques responsables et le considérable travail de mise en ordre par elles effectué pour certaines (SNPPsy) depuis un tiers de siècle.
La terminologie FF2P reste traditionnaliste en ce sens que dire les psychothérapeutes, sans plus, de nos jours, cautionne la terminologie ministérielle et permet de confondre ceux qui pratiquent une psychothérapie prescriptive et ceux qui la pratiquent relationnelle, avec ressort déterminant de l’interaction entre deux sujets dont l’un, le professionnel, a longuement travaillé sur lui-même et a fréquenté une École dont le mode de transmission conjoint formation et transformation, ce qui lui permet de jouer de sa subjectivité comme instrument d’exploration de l’entre-deux psychique processuel.
Quant à l’idée de nous réunir toutes méthodes confondues cela implicitement ramène la psychothérapie relationnelle à une réunion de méthodes, conception que nous ne partageons pas car nous pensons que notre métier se situe bien au-delà des méthodes et que la qualité d’un psychothérapeute relationnel tient à sa capacité psychothérapique plus qu’aux disciplines, je préfère ce terme c’est moins restreignant, à partir de quoi il l’exerce.
Enfin si mes souvenirs sont exacts, Zorro est un personnage positif, combattant à la pointe d’une élégante épée contre l’oppression. Notre ministre de la Santé dans son rôle d’agent du père de la loi qui mériterait si jamais elle est adoptée en définitive de porter son nom, faisait dans sa prestation tranquillement arrogante davantage penser à Joseph Pruhomme et son sabre qu’au héros de notre jeunesse.
Tel quel nous vous soumettons ce document comme matière à réflexion. Lisez et vivez.
Philippe Grauer
Imaginez une nouvelle île, nourrie des forces du magma, veut sortir de la mer : tremblements de terre, éruptions volcaniques, réveil d’improbables dinosaures, tambours ancestraux et chants de guerre des tribus primitives. L’île jaillit, saluée par le soleil levant de tous les possibles. Les terres alentour vacillent, puis finissent par s’apaiser pour accueillir avec joie cette sœur émergente, porteuse de nouvelles promesses, d’une nouvelle biodiversité, qui ne peut qu’enrichir l’ensemble de l’archipel. Archipel que nous nommerons “Les Psys”, île que nous nommerons “Les Psychothérapeutes”. Beau rêve ? Nous sommes bien sûr, malgré les cinquante ans d’existence de notre profession, dans la phase de réveil des improbables dinosaures.
Notre île est-elle suffisamment solide pour ne pas s’affaisser sous son propre poids, sabordée par ceux-là mêmes qui ont été ses premiers colons, partis vers d’autres cieux plus connus, ceux des psychanalystes par exemple, ou des psychologues, abandonnant leur progéniture aux sons des tambours de guerre ?
Merci aux sectes. Grâce à elles, la Psychothérapie(1« ) a eu largement sa place dans les médias récemment. Elles font des dégâts, mais moins que les milliers d’erreurs médicales qui tuent chaque année de nombreuses personnes en France. Ce qui n’empêche pas, heureusement, les médecins d’exercer. Moins que les entreprises et leur taux de suicide en croissance constante ; moins que les familles avec leurs propres enfants ; moins que les couples soumis au règne de la violence conjugale ; et bien sûr moins que les pouvoirs politiques eux-mêmes, où qu’ils soient dans le monde.
Mais comme le gendarme dans les vieux théâtres de Guignol, dans l’avalanche de faits internationaux, nationaux ou plus familiers sordides à laquelle nous sommes soumis chaque jour, le mot secte continue à faire peur aux petits enfants… Et il effraie davantage les praticiens, dans leur peur de l’amalgame, que la plupart des usagers, c’est un comble.
Quelques semaines après ce débat sur les sectes, la ratification par le Sénat du texte de loi nous concernant(2« ) est tombée. L’analphabétisme émotionnel, l’absence de pensée complexe et la violence pulsionnelle que montrent le discours de notre ministre, devraient être une formidable opportunité pour prendre confiance en nous. Ainsi d’ailleurs que les remarquables interventions des sénateurs qui ont défendu notre position.
Mais les psychothérapeutes, c’est un fait, peinent à prendre leur place, non dans le social, où ils sont de plus en plus présents, mais dans le champ de la reconnaissance sociale. C’est leur force, ils sont partis du besoin. C’est aussi leur faiblesse, ils sont peu armés pour prendre d’assaut les forteresses du pouvoir social.
Quel crédit accorder à cette loi ?
Nous savons tous qu’elle est destinée à défendre des intérêts particuliers. Ce n’est donc pas une loi dans le sens d’une autorité légitime, mais bien une prise de pouvoir.
Censée protéger le titre [générique NdlR] de Psychothérapeute, elle interdit à une profession bien spécifique d’exister. Bien spécifique, mais peut-être ne l’avons-nous pas encore assez spécifiée ? Et ce malgré le travail remarquable et la clarté de communication de nos associations les plus représentatives.
C’est ce genre d’attitude excluante et brutale qui provoque l’émergence des sectes, c’est-à-dire étymologiquement des “coupures”, des îlots qui revendiquent une existence séparée du social commun, se mettant alors dans certains cas à fonctionner comme des républiques bananières, avec tous les abus que cela peut engendrer. Ces abus, encore une fois, existent tout autant voire beaucoup plus dans la société, mais ils y sont noyés dans la masse du consensus politique le plus large à un moment donné.
La loi est passée [pas encore, rien n’est sûr, elle est soumise actuellement au Conseil constitutionnel — note de la Rédaction] sous prétexte de la protection des usagers, Madame Bachelot se protégeant derrière sa cape de Zorro chaque fois que quelqu’un essayait de lui apporter un avis contradictoire ; or la plupart n’en demandent pas tant. Ces personnes qui viennent nous consulter sont considérées comme a priori fragiles, et victimes potentielles de toutes sortes de charlatans, comme si l’Université avait jamais protégé quiconque des abus de pouvoir(3« ). Pourquoi faudrait-il faire semblant d’y croire ?
Ces personnes, j’ai plutôt tendance à les considérer comme porteuses d’une liberté d’être leur permettant, malgré ou grâce à leur souffrance acceptée, d’oser de nouveaux territoires.
Cette loi les victimise et les infantilise. C’est un grand classique : la victimisation permet de garder soumises, sous l’emprise du supposé “sauveur” les populations concernées. Cela n’a rien à voir avec le processus indispensable qui consiste à accueillir, reconnaître, et nommer la victime d’un abus ou d’une maltraitance.
Comme on l’a dit un millier de fois, les lois françaises sont suffisantes en l’état pour protéger les personnes abusées. Elle n’est malheureusement pas suffisante pour nous protéger des criminels financiers et écologiques. Les meurtriers de la Terre, les tueurs des Arbres et des Animaux, les assassins de l’Homme peuvent encore sévir en toute impunité, eux.
La seule violence intolérable dans notre société, c’est encore et toujours celle qui menace les pouvoirs établis.
Certains collègues sont tentés de s’appuyer sur la réalité bien établie de leur clientèle pour éviter les conflits de pouvoir et, bien sûr, la violence psychique, qui accompagne l’émergence d’une profession nouvelle dans le champ social. Je les comprends.
Compétents dans leur pratique, mais peu sûrs d’eux face aux pouvoirs étatiques, psychiatriques ou universitaires, ils retournent dans leur forêt, en continuant d’exercer le même métier, mais en renonçant à ce titre dont ils sont pourtant les représentants les plus spécifiques. Ils se déclinent alors comme thérapeutes de tous ordres, accrochés à une de leur méthode ou école d’origine, voire en se protégeant derrière le titre de psychanalyste, ce qui est, de mon point de vue la négation de tout le travail de différenciation accompli jusqu’alors.
Mon parcours et mes formations, toutes volontaires, universitaires ou non, ainsi que mon temps de praticienne me permettront sûrement de rester psychothérapeute. Mais je pense aux jeunes collègues[4] qui ont dépensé, le plus souvent sans rien demander à personne, des milliers d’euros pour suivre des psychothérapies personnelles et des formations initiale et continue sur des années avant d’oser, trop récemment pour la loi, se nommer psychothérapeutes. Et je pense bien sûr à tous ceux qui sont encore en formation dans l’optique de le devenir. Je pense à leur angoisse, à leur sentiment aussi d’avoir été abusés, par la loi, certes, mais aussi, voire surtout, par les “anciens”, leurs écoles, leurs formateurs, leurs superviseurs, si ceux-ci arrêtent de se mobiliser pour soutenir la spécificité de cette profession. Nous devons veiller sans cesse, et individuellement, à ne pas basculer insidieusement dans l’autre camp, sous prétexte de ne pas se radicaliser. Regardez ce que cette attitude a donné pour le parti socialiste. La conflictualisation, et donc la négociation et la pacification, ne peuvent réellement intervenir qu’entre adversaires de force égale. Sinon il s’agit simplement de cannibalisme.
Le temps est donc venu de se soumettre ou de se battre. Ce métier doit être soutenu par des personnalités reconnues, par les médias, par les usagers motivés et conscients des enjeux. Mais il doit être porté aussi et surtout par ceux qui l’exercent ! Que faire si ils sont les premiers à renoncer ?
Ce qui est en train de se passer est d’une grande violence sociale et symbolique, même si nous ne sommes bien sûr pas au bout des recours et des débats. En ce qui me concerne j’espère tenir jusqu’au bout dans le positionnement que je soutiens dans cet article.
Il est important de ne pas se laisser abuser quand l’on fait partie de ceux qui vont être « autorisés » à rester psychothérapeute. C’est une tentation de laisser les autres crever dans leur coin ou se désocialiser, et une grande manœuvre réussie de manipulation sociale par l’intermédiaire de la clause du grand-père. Les chefs de tribus africaines recevaient aussi des contreparties pour vendre leurs enfants aux esclavagistes.
Il va falloir arrêter de se réfugier derrière le vocable fourre-tout de psys, ou plutôt le laisser à l’usager qui n’a pas à justifier son choix, et revendiquer encore davantage notre spécificité.
La psychothérapie est un formidable espace de liberté, qui a pu se socialiser et se médiatiser, se légitimer à de nombreux niveaux, en particulier auprès des usagers, mais pas encore se faire reconnaître, ni se légaliser. Contrairement à ce qui peut parfois être dit, elle n’est pas un outil de davantage de repli sur soi narcissique.
Elle est au contraire une contre-culture, un moteur de changement social : en permettant au sujet de s’affirmer, malgré ses souffrances, de sortir de son statut familial et social d’enfant soumis, elle participe à une véritable transformation culturelle et politique.
Il peut paraître dans un premier temps plus simple aux pouvoirs établis de fermer des écoles pour ouvrir des prisons, d’interdire les psychothérapeutes indépendants pour ouvrir des asiles… et des sectes ! Mais cette intolérance à la complexité débouche toujours inévitablement sur plus de violence sociale à moyen et long terme.
Qu’ont réussi les psychanalystes que nous n’avons pas (encore) réussi ? Cela reste une question d’importance. Pourquoi et comment ont-ils produit suffisamment de légitimité pour pouvoir se servir de ce titre de psychothérapeute sans que l’adoubement universitaire leur soit exigé ? Je vous proposerai simplement quelques éléments de réflexion. Auraient-ils mieux réussi à :
Nous devons spécifier, définir, témoigner, expliquer, en notre nom, et pas en utilisant le champ du développement personnel, ou la promotion d’une méthode unique. Les premiers ouvrages spécifiques écrits et promus par la FF2P par exemple posent des jalons fondamentaux. Mais il est nécessaire que de plus en plus d’ouvrages portent témoignage de ce métier en charge de l’intime. L’écriture a été fondamentale dans l’histoire de la psychanalyse, le langage, je parle de celui des mots, est leur thème central. La psychothérapie par complémentarité avec la psychanalyse, laisse une place prépondérante au corps et à l’émotion, ainsi qu’à la relation.
Les mots quittent la toute puissante première place pour être inclus dans un ensemble. Or les mots, la tradition écrite, sont indispensables pour faire état d’une pratique professionnelle, culturelle et humaine telle que la psychothérapie, celle qui se pratique depuis longtemps hors de l’hôpital et de l’université. Sinon elle risquera vraiment de ne pas prendre sa place dans le champ social de la reconnaissance et de la loi, un champ souvent confondu avec celui du symbolique, et donc du légitime.
Beaucoup des psychothérapeutes ayant écrit sont passés par le développement personnel qui n’a pas suffisamment été nommé, quand c’était le cas, comme biais de communication de la psychothérapie indépendante. Nombre de ces thèmes passionnent les gens, mais ne sont pas clairement identifiés comme porteurs des bases de la psychothérapie.
Nous devons continuer à nommer pourquoi nous ne sommes pas, et ne voulons pas être, des psychiatres, des psychologues, des psychanalystes. Nous devons dire et redire tout ce que nous apportons de nouveau qui jamais ne pourra être enseigné à l’Université : le travail avec l’intégralité de la personne, le corps, l’émotion, la relation, la psychothérapie de groupe, la mobilisation de l’intelligence émotionnelle, et de celle de l’intime, la reprise de contact avec la nature, et j’en passe. L’approche intellectuelle et conceptuelle, certes structurante sur un plan, de l’Université, réduit l’homme à son mental. Et qui plus est, la plupart du temps, à la partie rationnelle de ce mental. C’est ainsi d’ailleurs que beaucoup de personnes ayant passé des années à ne nourrir que cette partie d’eux-mêmes, “explosent” en plein vol à un certain âge et deviennent d’excellents clients potentiels de toutes sorte d’illuminations plus ou moins sectaires, qu’ils font résolument passer à travers leur titre de médecin ou de scientifique. La rationalité seule est aride, et peu sage à long terme.
Nous devons nous fédérer, nous réunir, dialoguer, à travers nos associations et syndicats, comme c’est déjà le cas, mais aussi dans nos villes, à travers des associations locales de rencontres et d’actions entre collègues, toutes méthodes confondues. Nous sommes parfois notre pire ennemi, quand nous nous battons entre nous au lieu de mettre temporairement de coté nos divergences, et leur richesse potentielle, pour faire front face au danger commun.
Rappelons-nous, et rappelons à Madame Bachelot et consorts, que les titres de psychiatre, psychologue et psychanalyste n’étaient pas inscrits au silex dans les grottes de Lascaux. A un moment donné, ces professions ont dû se battre elles aussi pour être reconnues. Et certaines très récemment, comme les psychologues, à la fin du siècle dernier … C’est à notre tour de dire que nous avons notre place.
Notre espèce en voie d’apparition, issue de la mutation évolutive de nombreux ancêtres éminemment respectables, doit occuper sa niche écologique pour ne pas disparaître avant que d’avoir pu produire tous ses fruits.
J’écris ce texte un mercredi, un mercredi banal de mère de famille nombreuse, psychothérapeute, formatrice, conférencière, auteure, accompagnatrice d’ânes, de chèvres et de chiens, femme, amie, fille, collègue, citoyenne …. Je le boucle dans un gymnase pendant le cours de judo des enfants, une musique héroïque prépare le spectacle de fin d’année, et me donne envie de hurler : debout peuple des psychothérapeutes ![5]
Je partage cela avec vous, car le, et plus souvent la, psychothérapeute exerce un métier de la complexité humaine et vivante, loin de la technicité prévisible, de l’espace bétonné, du temps balisé. Un métier qui souffre peut-être de ce qui a été sa force, le respect des valeurs féminines. Et donc comme tous les métiers hautement féminisés, dans leurs effectifs comme dans leur pratique, il peine à émanciper sa pensée des grands ancêtres masculins, ou féminins adoubées par eux, il doute, il investit peu le champ de la reconnaissance sociale, préférant exercer son métier dans la proximité et le quotidien, loin des enjeux de pouvoir qui menacent l’accès à l’intelligence de l’intime, à la subtilité émotionnelle, à l’empathie, à la créativité relationnelle.
Regardez les métiers du care, les sages-femmes, les infirmières, omniprésentes dans les soins, inexistantes dans la reconnaissance financière et sociale ; mais regardez aussi les psychologues et les enseignants pourtant rassurés par une autorisation paternelle d’exercer, sous la forme d’un diplôme universitaire. Regardez les mères de familles, les assistantes maternelles et les employées de maison … La parité, et même le simple respect, sont loin de régner. Même dans notre profession. Surreprésentées dans les praticiennes, sous-représentées dans les instances dirigeantes, les écrits, les débats…
Il faut donc trouver le moyen d’écrire, d’agir, de dire, de penser par nous-mêmes ; il faut développer une estime de nous qui ne nous fera plus baisser la tête trop vite face à ces abus de pouvoir. Car nous avons beaucoup de choses à dire, des choses essentielles, non seulement pour l’individu courageux qui vient explorer avec nous son monde intime le plus vulnérable, mais aussi pour l’avenir de la société, et n’ayons pas peur de le dire, de l’humanité.
Il faut poser notre pierre, et graver sur cette pierre les fondements théoriques de notre pratique psychothérapeutique, en renonçant à nous cacher derrière les portes closes des écoles et des chapelles, où derrière les portes trop grandes ouvertes du développement personnel. A quand la révolte des nonnes, et celle des prostituées ? Je sais à quel point beaucoup d’entre nous sont peu armé(e)s pour ce type de combat. Et bien nous irons avec nos propres armes, notre cœur, nos convictions humanistes, nos résultats cliniques, notre originalité de pensée. Nous ne risquons plus la mort pour nos idées, c’est une chance ; nous risquons juste la mort sociale … par décapitation ou par noyade dans le déjà existant.
les psychanalystes, comme d’ailleurs le développement personnel, ont réussi à se différencier du champ de la pathologie mentale en devenant une vraie démarche de maturation individuelle, dont en fait tout le monde aurait besoin, sinon le monde ne serait pas ce qu’il est. Ils ont développé une véritable contre-culture à partir d’un modèle anthropologique et non psychopathologique [6] ; c’est-à-dire qu’ils ont fait la promotion d’une vision de l’homme, et non d’une vision de sa maladie. Ils n’ont d’ailleurs pas hésité à se positionner sur tous les débats d’actualité, la guerre, la politique, la violence, l’éducation.
Sûrement, au cœur de notre modèle anthropologique, trouverons-nous la souffrance. Mais la souffrance n’est pas la maladie. Il va falloir se retrousser les manches pour que le message passe davantage, y compris auprès de gens qui ont rigidifié totalement leur personnalité pour justement ne pas avoir à supporter leurs émotions, à accéder à leur douleur, comme c’est souvent le cas dans le monde du pouvoir politique. Mais pas toujours.
Par rapport à tout cela, nous sommes vraiment trop timides. Et la solution n’est pas, j’en suis certaine, de revenir dans le giron de ces glorieux ancêtres psychanalystes, mais bien au contraire d’oser nous aussi conquérir cette Agora, cet espace de parole publique, et aussi les lieux de pouvoir, simplement pour pouvoir garantir notre existence.
Les psys, c’est une vraie cour des miracles ! Et que continue à vivre cette diversité.
Pour finir temporairement, vous trouverez ci-dessous l’animal totem que j’ai trouvé pour m’inspirer dans ce travail. Il s’appelle l’Oreille volant. Ses oreilles, qui me font penser aux nôtres, lui permettent de s’envoler vers d’autres cieux, et il rebondit en permanence sur son nez, qui a la forme d’une patte de canard, lui permettant donc aussi de nager dans les eaux profondes ! Bien sûr c’est un animal chimérique, une extraordinaire histoire de biologistes imaginatifs[7], mais j’y ai cru un instant quand je l’ai vu dans un magazine pour enfants. Et les chimères peuvent être conquises, elles nous parlent toutes de la complexité de l’être humain et de son devenir.
Marie-José Sibille
Psychothérapeute intégrative
Publié dans Le métier de Psychothérapeute
[3] Ne voulant pas perdre de temps à nommer les centaines de plaintes formulées à l’encontre de certains psychiatres, psychologues et psychanalystes, non mises en parallèle avec les plaintes concernant les psychothérapeutes qui sont pourtant utilisées pour nous évincer, je vous invite à aller voir sur Internet, par exemple « Victimes des psychiatres ». Même en divisant par 2 et en tenant compte des transferts négatifs mal gérés, c’est impressionnant.
[4] J’entends jeunes par le temps de pratique car comme cela a été dit de nombreuses fois le métier de psychothérapeute est un métier de la maturité.
[5] Pour ceux qui veulent la musique allant avec cet article, allez donc vous mettre Pirates des Caraïbes sur Utube. Ça ne s’invente pas ! Quand je vous parle d’une île émergente.
[6] Dans le spécial Sciences Humaines sur les psychothérapies on voit bien la difficulté qu’à la psychothérapie à se définir autour d’un modèle anthropologique et non pathologique.
[7] Que vous pouvez découvrir sur Wikipedia, ordre des Rhinogrades.
Je ne suis pas universitaire et ne sais pas comment le CNRS fonctionne ou comment il devrait fonctionner. Je trouve juste que ce Mr Illand a la réponse d’un honnête homme agressé par une petite frappe, Vincent Geisser — supporter des islamistes du monde entier, notamment des intellectualocides islamistes algériens —, qui s’est permis de traiter des universitaires comme le psychanalyste Fethi Benslama , l’islamologue Abelwahab Medded et l’anthropologue Malek Chebel, de « chouchous musulmans des médias et des intellectuels français.”
Ces intellectuels, prétendument novateurs, dit Vincent Geisser, ne sont en réalité que ”les suiveurs et les héritiers d’une critique interne à l’islam qui a connu son apogée durant la période coloniale et, plus particulièrement, en Algérie française“. J’espère que nombreux seront ceux qui parmi les 5000 signataires parait-il de la pétition en faveur de Geisser, retireront leurs signatures. Il n’est jamais trop tard pour bien faire !
En tous cas signer pour un type qui se solidarise avec les tueurs, c’est pas honorable pour les tués, nos camarades assassinés par dizaines, le pédiatre dirigeant le comité contre la torture Belkhenchir, le romancier Djaout, le poète Sebti, la féministe Djahnine, le prof de philo Guenzet, le dramaturge Alloula, etc. Surtout en ces temps où d’autres tueurs continuent en Iran de tuer ceux qui veulent plus de liberté.
Notre Daniel Ramirez trouve dans le mythe de Michael Jackson le sujet d’une réflexion lyrique, de musicien philosophe qui nous rappelle qu’il est spécialiste et amoureux de la pensée de Nietzsche et que l’art est consubstantiel à la vraie vie. Nous sommes heureux de reprendre ici ce texte. L’auteur bien entendu n’engage que lui dans ses envolées.
PHG
”Il faut avoir encore du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse“
Nietzsche, Ainsi parla Zarathoustra, I,5
d’habitants de Los Angeles et des millions de part le monde se préparent à aller rendre hommage à cet artiste singulier, fauché par va savoir quel mélange pharmaco-financier. Que représentait-il vraiment ? Beaucoup de choses ont été dites sur le personnage. La célébrité, la fortune, la fuite en avant chirurgicale, les frasques, le refus de vieillir, etc. Tout cela est bien vrai. Toutefois quelque chose dans le ton ne me convient pas tout à fait. Peut-être convient-il de mettre les choses en ordre. C’était d’abord un artiste. et un grand. Comment ça ? Bien sûr il ne s’agit pas de sa musique en tant qu’art pur (qu’est-ce qui est pur, d’ailleurs), mais surtout de sa danse et de sa personnalité dans le spectacle.
On a connu des chanteurs qui bougent qui s’agitent ou qui dansent mais aucun comme lui. Il fallait le voir se déplacer, comme flottant dans l’air, défiant toutes les forces de la pesanteur. Seul Fred Astaire peut lui être comparé. Rares sont les danseurs qui inventent de toute pièces un mouvement unique. Bien sûr, il y avait des sources, le hip-hop naissant mais totalement marginal à cette époque, le break avec ses mouvements saccadés qui rappelle les robots, autant de formes artistiques typiques des banlieues noires américaines. Il les a fondues en une forme absolument à lui, une façon de bouger, une chorégraphie qu’il était le seul au monde à pouvoir exécuter. Ce n’est pas rien.
Sa voix aussi, fluette, criarde même, mais parfaitement dans les tons, caractéristique de ceux qui ont l’oreille absolue. S’il hurle c’est encore juste : ”Un danseur n’a-t-il pas ses oreilles dans ses orteils !“ (Nietzsche, Zar., III,1). Cet enfant prodige sans enfance, exploité dès son jeune âge, préparé de main de fer pour le monde si dur du spectacle. Lorsqu’il explose littéralement dans les années 80, dans des clips portés au statut de véritables œuvres audio-visuels, c’est toute sa jeunesse de marathonien des scènes qui s’épanouit. Sous la houlette de son mentor, Quincy Jones, artiste engagée pour les droit civiques, proche de M. Luther King et qui a étudié tout de même avec Nadia Boulanger à Fontainebleau.
Son rock évoluera à mi chemin entre la musique blanche (Elvis ; ce n’est pas sans arrière pensée qu’il a épousé la fille du King) et la tradition noire de la soul, James Brown, Stevie Wonder, Diana Ross. Pas de mélodies inoubliables chez Jackson, mais des déferlements d’énergie, des masses de sons et des pulsions rythmiques irrésistibles, comme propulsées par une hubris chtonienne et aérienne à la fois. De l’inouï. Et au milieu ce corps, son corps ; véloce et précis, comme une concentré d’énergie maîtrisée et prête à exploser, des gestes coupants comme des sabres, une calligraphie d’un autre monde. Oui, cette perfection avait quelque chose de non humain. Et c’est un peu le drame de l’homme que d’avoir un corps : même s’il atteint le sommet, comme c’est les cas des grands sportifs, c’est de si courte durée !
C’est peut être l’origine de ce qui trouble, le point où sa vie bifurque de la nôtre et c’est pour cela qu’il est adoré ou qu’il provoque la répulsion. Son androgynie par exemple. À côté de lui celle d’un David Bowie ou un Mick Jagger font figure de jeux de kermesse. Pourtant l’androgynie était une tendance forte dans la décennie précédente. Mais personne ne l’avait portée si loin.
Puis les transformations corporelles, le blanchissement de la peau, qui blesse la sensibilité de ceux qui se sont libérés du racisme avec l’idéalisation esthétique : black is beautiful. Mais l’idéal de la blancheur existe dans le font archaïque des bien de cultures, y compris africaines. Seulement personne n’avait osé cela comme lui. Il est trop simple de dire je le préférais quand il était noir. Mais lui, se préférait-il ainsi ? Bien sûr, tout cela est si politiquement incorrect !
Puis la chirurgie ; ce mal si actuel, un symptôme de riche plutôt môche. Mais lorsque c’est un jeune d’une beauté naturelle qui le fait, cela effraie. Pourquoi le fait-il ? Où va-t-il ? Le savait-t-il lui-même ?
Le refus de vieillir, bien sur, le rêve faustien d’éternelle jeunesse, devenir Dorian Gray à une époque qui ne condamne plus les Oscar Wilde. Encore là, qui ne l’a pas, quelque part, ce rêve ? Beaucoup diront que non. Sont-il crédibles ? Le malheur est que ce petit Dorian Gray est devenu lui-même son portrait, avec des relents du fantôme de l’opéra. Refus du corps devenu une pratique : une dernière influence de la ex-carnation, mauvais démon du christianisme, dont le génie était l’incarnation. Il voulu, dit pertinemment P. Bruckner, “devenir un corps glorieux et incorruptible, d’après le jugement dernier. Rencontre sur la scène du pop de Frankenstein et de saint Paul”.
Car la chair reprend ses droits. Il a été, en effet, fasciné par la question de la monstruosité. On sait qu’il à voulu acheter le squelette de John Merrick, l’homme éléphant. La beauté ne se mesure qu’à l’aune de la laideur et le sublime côtoie le monstrueux. D’accord avec Pascal il a voulu faire l’ange et il a fait la bête. Mais là encore pas n’importe quelle bête. Un prédateur, sans doute, puissant et irrésistible. Devenu proie il a joué de cette ultime métamorphose. Apprenti sorcier qui a ouvert la boîte de Pandore en pensant trouver des trésors de contes de fées, il a déclenché les furies, les Parques, réveillée les Erinnyes de notre monde.
La transgression. Oui. Il s’y connaissait. Il s’est permis de défier un des tabous les plus durs de notre époque, fournisseur de boucs émissaires si prisés par la bien-pensante : la pédophilie. Un transgresseur bien aimé et aimant : ne se priver de rien, tout réaliser. Le mythe de l’amour pur, enfantin ou adolescent, non encore défini sexuellement, celui avec lequel d’ailleurs jouent des contes pour enfants. Mais réalisé ! Pire encore : vu, exposé, trahi par la société du spectacle, exploité pour extorquer des millions ; le rêve de beauté et de jeunesse devient encore une fois laideur, intérêt, rage vengeresse. Comment un seul homme a pu déclencher autant de forces ?
Revenons un instant à la transformation corporelle. Cela se pratique un peu partout, des rites initiatiques, scarifications, aux tatouages ; marquages de la peau, body art : faire de son corps un signifiant, encore une chose si humaine. Mais qui effraie. Lui a voulu devenir, par la blancheur, un écran où se projetteraient les rêves. Tatouage total digne de Malevitch. Peau blanche sur fond d’artiste noir.
Des figures comme Orlan et bien d’autres, à force de modifications, cherchent à devenir autres que soi, autres que l’humain. Ce qui est en jeu dans cette hubris-là, c’est bien le post-humain. Pourquoi le fait de naître homme ou femme, noir ou blanc, seraient des déterminations définitives ? Normalement on les accepte, mais est-ce là le destin de l’homme ? Même l’humanisme n’était pas ce conformisme-là. Pic de la Mirandole avait fait l’éloge de l’homme, cette créature qui décidera elle-même ce qu’elle deviendra. L’a-t-on entendu ?
Il y a du religieux dans le refus de changer l’humain. C’est pourquoi Nietzsche parlait de surmonter l’homme, ”cette corde tendue entre la bête et le surhomme, tendue sur un abîme“ (Zar. I,4). Voici pourquoi l’amoralisme (contre la morale du ressentiment), pourquoi la transgression, la glorification du corps (contre saint Paul), la volonté de puissance (contre le ressentiment), le goût de la force et l’idéalisation de l’artiste comme créateur de soi-même et de ses valeurs (contre tous les philistins).
Bambi était-il nietzschéen ? Nietzsche lui-même l’était-il ? Ce grand malade cherchant le soleil du midi, finalement réduit au silence, cet Icare s’étant brulé les ailes de l’esprit par trop de proximité avec le soleil de Dionysos, cet antichrétien fasciné par les prophètes devenu martyr. Qui pourrait réussir la métamorphose de soi-même au-delà des conventions, au-delà du conformisme, au-delà du moralisme, sans se brûler ? Zarathoustra, ce sage qui dansait, peut-être. Pas nous.
Permettez-moi de ne pas cracher sur ceux qui sont allé plus loin, trop loin sans doute, et qui se sont brisés dans les limites de l’humain, trop humain. Je ne hurlerai pas avec les loups (des moutons en réalité) ni me moquerai de ceux qui n’ont pas pu devenir des êtres au monde ; ils ont essayé de devenir êtres contre le monde ou au-delà du monde ; êtres sans corps ou au-delà du corps.
Le post humain est certainement dangereux, mais aucun principe de précaution pour élus redoutant des procès ni aucune morale de petite nature ne seront efficaces. Rien n’arrêtera le rêve de devenir plus de devenir autre — encore moins avec la génétique et les bio-nanotechnologies —, l’ivresse d’aller plus loin, d’échapper aux contraintes de la nature et du destin, des couleurs et des genres, des conditions, d’origines et d’histoires. Il faudra s’y faire. Il faudra le penser, au lieu de se sauver en courant.
C’est pourquoi ceux qui ont voulu dépasser leur propre destin, vers une improbable destinée, ces prométhéens enchaînés, méritent mon intérêt et mon respect, et ceux qui l’on fait avec génie mon admiration et mon amour.
Cela n’empêche pas le jugement, rassurez-vous. Mais qui a vibré avec des courants trop puissants de la vie ne peut se contenter de petits arrangements avec la finitude. Même si l’infini tue, même si le trop détruit. Je reste avec l’image dans ma tête de ce jeune homme qui dansait comme un ange — les anges n’ont pas de couleur de peau — avant de devenir un ange déchu, un humain déchu. Terriblement mortel.
Jacques André Les 100 Mots de la psychanalyse, Que sais-je ?, PUF, 126 pp., 9 euros.
Difficile de réussir un Que-sais-je ? peut-être le couronnement d’une carrière. Les réactions du public sur le site de Libération laisseraient entendre une désaffection pour la psychanalyse. Las, elle n’est plus la discipline reine à la mode des années 60 et même 70. Le raz-de marée de la psychologie humaniste, qui allait devenir la psychothérapie relationnelle, est passée depuis balayant notre paysage psy, puis ce fut — c’est, la montée en puissance du comportementalisme scientistique et neuronique. Bravo les neuro sciences mais ça n’a pas grand chose à voir, essayez voir de parler d’amour à un imageur cérébral. Ça n’est pas ou l’un ou l’autre, mais les deux ensemble, chacun sur son territoire.
Quoi qu’il en soit, pas seule au monde puisque nous occupons à ses côtés, qu’elle l’ignore ou non ne fait rien à l’affaire, une partie du territoire des disciplines du processus de subjectivation, la psychanalyse demeure indispensable à qui veut s’occuper sérieusement du malaise d’être et du sens de notre existence, au moment où la crise, pas celle de la télé, celle du management mondialisé, mais la nôtre, celle qui s’impose à nous à l’un de nos tournants, nous propulse chez celui qui va nous accompagner dans notre interrogation sur nous et notre remise en cause et peut-être en ordre, chez celui qui va nous accompagner dans notre transformation et prise en responsabilité de nous-mêmes.
Dans notre voyage au bout de notre nuit. Ce petit Que sais-je ? comme un caillou blanc sur votre chemin. Pour ceux qui n’y connaissent pas encore grand chose, un bon début. Pour ceux qui connaissent, un moment de récapitulation — Descartes prônait les fréquentes révisions — et qui sait (que sais-je ?), de critique.
À quand les 100 mots de la psychothérapie relationnelle et multiréférentielle ?
Philippe Grauer
Au départ, un projet modeste : Les 100 Mots de la psychanalyse, 120 pages dans la collection «Que sais-je ?». À l’arrivée, un petit livre lumineux et presque violent tant il touche juste. En 100 entrées, le psychanalyste Jacques André réussit à nous dire des choses limpides sur les concepts et la pratique analytiques. Il le fait dans un langage non jargonesque (ce qui est une tendance depuis une petite dizaine d’années, voir la Fin du divan, de Raymond Cahn, 2002), léger, et juste donc, à la manière de certains psychanalystes quand ils disent juste ou écrivent juste.
Ce petit livre dit énormément, il nous parle, nous fait comprendre et nous donne à penser. Ce qu’il dit a à voir avec ce que sont les hommes et les femmes d’aujourd’hui dans la société d’aujourd’hui. C’est autre chose que des notes de bas de page à l’œuvre de Freud, c’est le contraire aussi bien du galimatias technique que de la simplification démagogique et du bavardage des manuels de développement personnel.
A l’entrée «Amour», en quelques lignes, il nous dit l’essentiel sur le bonheur et le malheur d’aimer. À «Attachement», à propos des blessures de l’enfance, il explique que, «si elles sont inconscientes, ce n’est pas d’être inacceptables comme le refoulé, mais de ne pas avoir été réparées, transformées, reconnues». Plus loin, il décrit le conflit psychique avec, d’un côté, le surmoi, qui «revêt la forme d’une autorité intransigeante, pesant comme une chape de plomb sur la vie et ses plaisirs, à l’image d’un dieu calviniste». De l’autre, le côté du ça, qui «s’exprime par une impatience pulsionnelle, « tout tout de suite »».
A propos de la culpabilité, Jacques André remarque que la psychanalyse «conduit à un élargissement considérable de la responsabilité, en un sens bien différent d’une psychologie de la conscience et du libre-arbitre. « Je ne l’ai pas fait exprès » est moins une excuse que la promesse d’une répétition. Priver le criminel de sa culpabilité en le déclarant « irresponsable » conduit régulièrement à sa destruction psychique».
À propos de l’angoisse, il relève une différence fondamentale entre les sexes : «Véritable autocastration, le moment d’impuissance replie l’homme sur lui-même ; l’angoisse de castration est fondamentalement narcissique, c’est un morceau de soi que l’on perd.» Alors que l’angoisse de la femme «est objectale, une perte d’amour : « Il ne me désire plus, il ne m’aime plus. »»Même sur «Deuil (travail de)», il réussit à nous dire des choses nouvelles, c’est dire !
On pourrait presque conseiller au lecteur de commencer sa journée en lisant «Corps», «Pulsion» ou «Fantasme», un des cent mots de la liste, comme d’autres se réveillent en méditant. De manière répétée, ce livre va à l’essentiel, sans insister : au contraire, il laisse ouvert, ce qui lance la pensée du lecteur, la laisse libre de s’envoler, au lieu de l’alourdir par un développement (laborieux ou brillant, ce n’est pas le problème). On retrouve là la manière du psychanalyste britannique Adam Phillips. S’il y a une spécificité dans la façon d’écrire la psychanalyse, c’est peut-être celle-là.
En plus des mots attendus (acte manqué, complexe d’Œdipe, hystérie…), il y en a de moins attendus (humour, tendresse, visage…). Jacques André va du noyau dur de la théorie freudienne («De l’inconscient au ça, il n’y a pas que le nom qui change, l’accent aussi, plus sombre, et l’image, plus chaotique… On pressent une puissance contraire, destructrice du désir lui-même, fascinée par le néant, une pulsion de mort») à ses échos sociaux ou politiques («Dans les sociétés où la menace de la honte, plus que la culpabilité, joue un rôle régulateur… c’est toujours au prix d’un accroissement du sentiment de persécution»).
On appréciera aussi les pages où il réussit à parler de sa pratique et en particulier du contre-transfert avec humour et empathie. «Pour être psychanalyste, il faut deux choses, un patient et un collègue», écrit-il, citant son collègue François Perrier.
Quant à la «règle fondamentale» de l’association libre, celle qui est énoncée à l’analysant au tout début de son voyage, il rappelle que cela ne veut pas dire parler tout le temps ou passer du coq à l’âne. «Ce qui est attendu, espéré, c’est l’incident… Rien n’est plus doux à l’oreille du psychanalyste qu’une phrase qui commence par : « Ça n’a pas de rapport mais… »»