par Edmundo Gómez Mango

L’EXIL, LES DÉSOLÉS ET LA COLÈRE

L’EXIL, LES DÉSOLÉS ET LA COLÈRE

ce «grand exil» qui sépare, entrecroise et peut réunir

J’ai travaillé pendant trente ans dans un centre médico-psychologique, à Paris,  consacré aux migrants et aux réfugiés politiques. Pendant la première période de cette activité (1976-1990), je recevais surtout des réfugiés politiques qui provenaient du cône sud de l’Amérique latine (Argentins, Chiliens, Uruguayens) ainsi que des migrants espagnols, résidant en France. Certains de ces derniers provenaient de la première grande vague d’émigration de l’exil espagnol provoquée par la Guerre Civile  et pendant la période du franquisme, d’autres appartenaient à la «deuxième génération», des enfants de ces réfugiés politiques qui étaient nés en France et aussi des femmes et des hommes issus d’une émigration économique. Dans la salle d’attente de cette consultation,  se retrouvaient ainsi des Européens et des Latino-américains réfugiés en France. Ces derniers  étaient eux-mêmes, en grande partie, descendants d’une première ou deuxième génération d’Européens arrivés en  Amérique latine avec les vagues migratoires de masse  qui pendant la première moitié du XXe siècle, s’effectuaient dans le sens Nord-Sud. Pour certains de ces «desterrados» latino-américains, l’exil était comme un retour au grand  pays européen de leurs ancêtres. La petite salle du centre devenait alors comme un lieu fugitif  et précaire de rencontre de ce «grand exil» qui sépare les générations des hommes de leurs terres natales et de leurs cultures d’appartenance et qui parfois les entrecroise et les réunit.

réfugiés politiques, ni parias ni sans papiers

Les réfugiés politiques n’étaient pas des «parias», des «sans papiers». Ils avaient été reconnus par le pays d’accueil, souvent après de multiples efforts et  des démarches administratives qui pouvaient durer très longtemps, ils avaient obtenu une situation légale, un statut juridique, qui leur permettait de se procurer une carte de séjour et un titre de travail. Leur souffrance psychique était d’une part déterminée par les circonstances immédiates de la situation d’exil et son contexte: pour certains, les séquelles de la torture ou de longues années d’emprisonnement dans les geôles des dictatures, pour presque tous, la fuite ressentie comme honteuse, la tristesse accablante, parfois mélancolique,  d’avoir été arrachés  à leurs êtres les plus chers, d’avoir dû abandonner la lutte en laissant leurs compagnons dans la clandestinité ou dans les prisons, de ne plus rien savoir des disparus qu’ils imaginaient morts ou encore cachés dans un improbable refuge. Ils étaient habités par la nostalgie, par le désir douloureux (algie) du retour (nostos). Ils étaient partagés, parfois clivés, entre un «ici et maintenant» qui exigeait d’eux  de se confronter avec la nouvelle réalité difficile, inconnue, à une nouvelle langue, aux nouveaux codes de sociabilité et de communication; et d’autre part, le «là-bas», lointain et fantasmatique mais encore si vivant, qui dévorait leur vie intérieure, réalité psychique incontournable qui pouvait devenir encore plus exigeante que la réalité du monde réel. Les militants, et ils étaient nombreux, organisaient la lutte solidaire avec la résistance de ceux qui étaient restés au pays, s’occupaient des conditions d’arrivée des nouveaux demandeurs du droit d’asile. Parfois ils étaient victimes de la cruauté des idéaux qui ne renonçaient pas, qui n’admettaient pas la défaite temporaire ou les pertes irréparables, qui les poussaient au sacrifice ou à l’épuisement psychique.

le droit d’asile n’est pas, dans les sociétés européennes contemporaines, un droit fondamental qui appartient à chaque homme

Peu à peu, au cours des années quatre-vingt-dix, la population  que nous recevions dans le centre à changé. De nombreux Latino-américains du Sud étaient retournés  à leurs pays d’origine après la chute des dictatures militaires et le retour de la démocratie formelle. Les demandeurs d’asile provenaient surtout des pays du nord de l’Amérique du Sud, fondamentalement la Colombie, mais aussi l’Équateur, le Pérou, des ressortissants de l’Amérique centrale.  Le visage de l’étranger qui venait nous voir était autre. Très souvent la violence économique se confondait avec la violence politique comme cause immédiate du départ de leurs pays d’origine. En même temps, les autorités politiques françaises prenaient des mesures  qui rendaient l’asile  chaque fois plus difficile, malgré l’action déployée par les associations de défense des droits de l’homme et de solidarité avec les étrangers. Il devenait évident que le droit d’asile n’est pas, dans les sociétés européennes contemporaines, un droit fondamental qui appartient à chaque homme, mais qu’il s’agit bien d’une décision qui appartient à  chaque État européen d’administrer selon des critères qu’il est seul à déterminer, en général  en accord avec les autres pays de la même zone géographique (par exemple les accords de Schengen). C’est ainsi que nous avons assisté  à la création de la «forteresse Europe»: en même temps que la circulation à l’intérieur de cet espace géographique devenait plus facile pour ses administrés, il était chaque fois plus difficile pour les étrangers d’entrer dans les pays européens. Les jeunes Africains qui arrivaient congelés dans les fuselages des avions, le drame des pateras et les naufragés noyés dans la Méditerranée ne cesse encore de se répéter.

le passeport, «l’organe le plus noble de l’homme»

Nous ne recevions presque plus des  réfugiés politiques reconnus comme tels, mais des «sans papiers», des déboutés du droit d’asile. On comprenait mieux le mot de Brecht: le passeport, «l’organe le plus noble de l’homme». Souvent les demandeurs des soins arrivaient au Centre avec la peur au ventre, la crainte d’être surpris dans les moyens de transport sans documentation valable et d’être reconduits à la frontière. Nombreux étaient ceux  qui cessaient de venir à la consultation pour les mêmes raisons.

L’ «étranger d’ici», celui qui venait nous voir au centre F. Minkowska, était étranger parce qu’il venait de loin, mais il était d’ «ici», devant nous, sur le même sol et  qu’il ne pouvait être considéré que comme étranger. Il n’avait pas d’existence sociale, ou celle-ci était minime. Il était un clandestin, c’est-à-dire qu’il vivait dans le secret, en cachette.  Confiné dans cette zone du marché noir, du travail au noir, il était sans droit et sans loi. Il n’avait pas des papiers ni des  visas: c’était dans son visage qui regardait mon visage, dans sa langue qui répondait à la mienne que je pouvais reconnaître en lui l’humanité qui nous habitait en commun, la communauté humaine qui nous identifiait et que nous partagions.

quand il faut choisir entre partir ou mourir

Ces «sans papiers» ont traversé plusieurs frontières géographiques pour parvenir ici. Ils ont été mus par le désespoir de devoir abandonner l’invivable, par le danger qui menaçait leur existence, parce qu’ils ne pouvaient plus tolérer la violence quotidienne des situations sociales catastrophiques. “Dans un pays qui compte 4000 enlèvements et 30000 morts violentes chaque année, il faut choisir: partir ou mourir”, disait récemment un exilé colombien. (La Colombie: 45 millions d’habitants, 5 millions, estime-t-on habitent à l’étranger). Mais la plupart d’entre eux ne savaient pas qu’ils devaient traverser, et cette fois-ci sans le vouloir, sans se rendre véritablement compte, une dernière frontière, celle-là sociale, invisible; elle ne sépare pas une nation d’une autre, elle traverse la ville et pourrait-on dire le genre humain: d’un côté, les ayants droits, les identifiés et socialement reconnus, porteurs de documents d’une valeur inouïe; de l’autre, une masse amorphe de personnes non identifiées, non reconnues, les «sans papiers», les clandestins, souvent exploités par des employeurs sans scrupules. Ils connaissent la promiscuité; les plus heureux, si l’on peut dire, se rassemblent par affinités souvent familiales ou nationales, ils partagent des taudis, ils habitent à 4 ou à 5 par pièce. On m’a raconté ceci: ils étaient tellement nombreux pour dormir dans une seule chambre minuscule qu’ils devaient le faire tour à tour; toutes les 3 ou 4 heures, ceux qui étaient sortis rentraient, réveillaient ceux qui dormaient, et prenaient leurs places.

menace de décomposition psychique, de désintégration de la personne, morale et physique

Comment décrire alors leur souffrance psychique? Situations de deuil, souffrance identitaire, angoisse, dépression, décompensations mélancoliques : tous ces symptômes ne sont que la manifestation d’une sorte de menace de décomposition psychique, de désintégration de la personne, morale et physique. La non-reconnaissance sociale produit des effets d’anéantissement psychique, un véritable sentiment de dépersonnalisation au sens le plus fort du terme, quand la personne est poussée au bord d’elle-même, quand elle ressent que là, tout près d’elle et, ce qui est plus dangereux encore, à l’intérieur d’elle-même, s’ouvre l’abîme de l’inhumain. La désolation, conçue par Hannah Arendt, a été pour moi un véritable recours théorique pour pouvoir décrire et surtout penser la souffrance psychique de ces parias de la modernité. Je les ai appelés les désolés.