par Élisabeth Roudinesco.

Pour Françoise Dolto

Pour Françoise Dolto

par Élisabeth Roudinesco, Le Monde 7 septembre

Caroline Eliacheff, Françoise Dolto. Une journée particulière, Flammarion.

Pour célébrer le trentième anniversaire de la mort de Françoise Dolto (née  Marette, 1908-1988), Caroline Eliacheff, pédopsychiatre et psychanalyste, a choisi de lui rendre hommage dans un récit en onze chapitres, dont chacun correspond à une heure choisie dans une journée : de 8  heures à 22 h 30. Cela lui permet, à coups de flash-back, d'immerger le lecteur dans la vie de la grande psychanalyste, admirée autant pour son génie clinique que pour sa manière unique d'aborder la parole des enfants. Chrétienne iconoclaste, libertaire, excessive dans ses interprétations, Dolto dérangeait tous les conformismes sans jamais prôner l'indignation.

Cette " journée particulière " située au premier semestre de l'année 1979 est donc une " journée fictive ", à ceci près que tout ce qui est raconté est exact et dûment archivé. Chacun pourra, au fil des pages, retrouver un moment de la vie et de l'œuvre de cette figure majeure du freudisme français : la mort de sa sœur Jacqueline (1920), qui fut le révélateur de la folie de sa mère ; l'analyse bénéfique avec René Laforgue (1934-1937) ; les études de médecine ; le mariage avec Boris Dolto (1942), inventeur d'une méthode de massothérapie ; la complicité avec Jacques Lacan ; le séminaire qu'elle mena à l'hôpital Trousseau (1940-1978) ; la fondation du centre médico-psycho-pédagogique Etienne-Marcel (1962), de l'Ecole de la Neuville (1973), de la Maison verte (1979)… Sans oublier les chroniques sur France Inter, avec Jacques Pradel (1976-1978), qui la rendirent célèbre, et les attaques grotesques de ses ennemis l'accusant de dissoudre l'ordre familial.

Mais il s'agit aussi d'un bilan, où se mêlent enthousiasme et amertume : " Trente ans après sa mort, à ma grande surprise, le nom de Françoise Dolto n'évoque pas grand-chose chez ceux qui sont nés dans les années 1980-1990, ou plus tard. Sauf chez les psychanalystes, encore que… " Pire, Françoise Dolto n'a pas d'audience dans le monde anglophone et peu d'héritiers, à l'exception de ceux qui ont travaillé avec elle de son vivant.

Récit émouvant

S'adressant à ceux qui ne la connaissent pas, Caroline Eliacheff réussit le tour de force de faire exister Françoise Dolto au quotidien, dans sa vie privée, dans son enseignement clinique, dans sa manière de répondre à des enfants en grande souffrance ou à des patients angoissés, comme cette femme qui lui téléphone pour lui annoncer son suicide : " Ah bon vous êtes décidée ? Mais alors pourquoi vous m'appelez ? " Personne n'avait osé lui parler aussi franchement.

Le style de ce livre est soigné, le récit émouvant, surtout quand l'auteure s'attache à des détails, comme la description des tenues vestimentaires de Dolto, notamment lors de son passage à " Apostrophes ", en mars  1978 : jupe plissée claire, chemisier de soie accompagné d'un gilet rouge de grand-mère. Le tout sans la moindre élégance. Seule la voix domine les débats. Et quelle voix, même si ce qu'elle dit sur Jésus et les Évangiles est extravagant ! Un timbre aigu aux accents dignes d'un film de Jean Renoir, une langue très vieille France et d'une simplicité confondante. Autre détail à faire pleurer de rire : coiffée de ses chapeaux, elle aimait jouer au " salut de la reine d'Angleterre ", n'hésitant pas à ouvrir la fenêtre d'un taxi et à sortir son avant-bras, telle une souveraine assise dans un carrosse.